UN DIEU EN EXIL

Sur l’asphalte du trottoir, Verlaine marchait péniblement et la lumière diffuse du soir éclairait en haut relief sa figure douloureuse. Au milieu du boulevard désert, on le reconnaissait de loin. Les yeux à demi fermés, la jambe traînante, tâtonnant du bâton, qu’il tenait d’une main tremblante, comme un aveugle à la recherche de son chemin, il ressemblait à un vaincu de la vie, qui poursuit sa route solitaire, dédaigné du monde et le dédaignant à son tour. Soudain, il s’arrêta; d’une main il fit son geste coutumier de saisir ses vêtements, de l’autre il dessina vaguement avec sa canne un demi-cercle sur le trottoir. Ses yeux s’ouvrirent; sa bouche prononça quelques paroles inarticulées, et c’était comme s’il préparait une allocution à un auditoire invisible.

—«Cher maître, voulez-vous dîner avec nous? Nous serons dans un endroit tranquille avec Marcel Schwob et Cazals, et nous pourrons causer tout à notre aise.»

—«C’est convenu; mais je me sens assez mal disposé aujourd’hui,» répondit Verlaine en sortant de son rêve: «J’ai eu des chagrins ce matin.

«Gueuse inepte, lâche bourreau.

Horrible, horrible, horrible femme!

«Tristes querelles! J’ai cherché à me distraire:

«Ah, si je bois c’est pour me soûler, non pour boire[1]!

«Oui, sans doute, j’irai avec vous. Nous tâcherons d’être bons amis, et de nous amuser. Car, hors l’amitié, il n’y a point d’amusement.»

Le regard qui accompagnait ces paroles était affectueux, mais les paroles elles-mêmes sonnaient un peu creux comme un vieux souvenir vaguement rappelé pour le besoin de la cause.

—«Vous savez que je suis hanté ces jours-ci par une image terrible. Je ne peux pas m’empêcher de penser aux personnages du roman de Huysmans, Là-bas. La messe noire, la souillure de l’hostie, et puis le chanoine Docre, qui dit la messe de Satan pour les fidèles du Diable! Quel homme, ce chanoine Docre!»

Verlaine ne faisait que répéter ce mot; évidemment l’étrange sonorité du nom l’attirait. «Le chanoine Docre!» Il s’arrêtait pour jouir plus à son aise de toutes les images que cette combinaison de sons évoquait. Et la scène nocturne de la messe diabolique avec sa liturgie sacrilège se déroulait devant son imagination. Le poète s’amusait comme un enfant qui regarde des estampes pleines d’horreurs. «Le chanoine Docre!» et il frappait le pavé du bâton pour exprimer sa joie.

Tout à coup, le visage changea d’expression; les traits sur lesquels une lueur de volupté avait glissé l’instant d’auparavant devinrent rigides; la main, qui venait de caresser sa moustache, se dressa en un geste sévère.

—«La messe! Penser que durant les siècles passés le même culte a été célébré, toujours invariable, et qu’il se maintiendra sans changement jusqu’au dernier jour! Tout passe; seule, cette parole restera, comme elle a été instituée dès le commencement. De toutes les parties du monde cette voix s’élève, partout la même, avec son sens inexhaustible, que tous les siècles à venir sont incapables d’approfondir. Ceci restera; ceci est inébranlable. Les paroles de la messe sont gravées sur un airain que l’éternité même ne saurait entamer.»

Nous étions arrivés près du Panthéon; de rares passants troublaient l’aspect inanimé de la rue et nous ne perdions rien des paroles que le poète murmurait, comme une litanie récitée pour se confirmer dans de bonnes pensées.

Mais, secouant la tête, il poursuivit d’un autre ton, en reprenant le fil de ses idées premières:

—«La messe noire! Mais la vraie messe de Satan est la messe dite par un prêtre qui n’y croit point. Le chanoine Docre prouve précisément sa croyance à la vertu de la messe par la peine qu’il prend pour rendre les paroles de l’office sacrilèges. Le chanoine Docre!»

Et le jeu subtil de l’imagination du poète lui suggérait de changer de rôle avec le serviteur de Satan.

—«Il n’existe pas de péché que je n’aie commis,» dit-il fièrement, et sa tête se releva. «Tous les péchés capitaux, je les ai commis en pensée et en action! Un véritable damné. Seulement,» et un vague sourire illumina ses traits qui ne pouvaient garder longtemps leur expression tragique, «seulement je ne crois guère qu’on puisse m’accuser de simonie.» Il jouait avec cette nouvelle idée. «Cela aurait été gentil, n’est-ce pas? si j’étais devenu prêtre et si j’étais monté de degré en degré jusqu’à être archevêque de Paris, grâce à la simonie, s’entend, point pour mes vertus, naturellement. Ah! je n’aurais pas eu de repos que tous les quartiers de la ville n’eussent leurs évêques; Paris vaut bien cela! La bonne idée, hein? et les beaux noms! Évêque de Grenelle, évêque de la Villette, évêque de Batignolles, évêque du quartier Latin! Quelle drôle de Table Ronde et comme elle serait animée! Vous verrez, cela se fera.»

Et le poète riait encore, en entrant dans la petite salle isolée du restaurant, où quelques-uns de ses amis s’étaient rassemblés. Mais ses pensées s’en retournèrent bientôt à la célébration de la messe.

—«Tout est sublime dans cette liturgie,» dit-il; «pas le moindre acte qui n’ait sa raison mystique. Le prêtre lève la coupe des deux mains et par ce geste il veut réunir tous les hommes pour les faire participer à l’acte sacré: il n’exclut personne. Le protestant ne fait usage que de la main droite pour porter la coupe à ses lèvres, comme s’il voulait dire: Allez-vous en, pécheurs, vous n’avez rien à faire ici. Au contraire, le prêtre de Satan prend la coupe de la main gauche; il ne remplit son ministère que pour les pécheurs, le chanoine Docre!»

Mais Verlaine, cette fois-ci, ne donna pas dans la diversion, que ce nom semblait généralement provoquer chez lui.

—«Comme je hais tout ce qui est janséniste, ou protestant, mesquin, en un mot! Vouloir rapetisser la nature humaine, m’enlever, à moi, la suprême jouissance de la communion! de la communion par laquelle je participe au corps de Dieu! Quiconque croit que ma foi n’est pas sincère ne connaît pas l’extase de recueillir dans son corps la chair même du Seigneur. Pour moi, c’est un bonheur qui m’étourdit: c’est une émotion physique. Je sais trop bien que j’en suis indigne: il y a plus d’un an que je n’ose plus aller recevoir l’hostie. La dernière fois que j’ai communié, je me suis senti un instant pur et lavé de tous mes péchés, et le soir même... Non, non, j’en suis indigne.»

Un sourire voluptueux illumina la tristesse du visage; mais Verlaine, d’un mouvement de la tête, rejeta la tentation et de nouveau les traits reprirent leur expression sérieuse et vague.

—«Si Jésus avait été un homme, il ne pourrait rien pour moi. Comment me le représenter ainsi? Comme un Boulanger en mieux? Mais de quelle valeur ce fait-là serait-il pour moi? Pour me sauver de ma misère, j’ai besoin d’un Dieu, non d’une personne qui un jour a vécu sur la terre, et dont la vie peut se reconstruire à l’aide de documents vieux ou nouveaux. Ah! niais, qui croyez que la figure de Jésus est renfermée dans le cadre de quelques méchants petits livres! Croyez-vous donc que le christianisme est sorti des Évangiles? Que c’est Jean, ce brave homme tourmenté par ses curieuses visions dans l’île de Patmos, qui a essayé de le lancer, ou Mathieu, cet honnête employé de douane? Non, non, ce sont les pauvres femmelettes du peuple qui ont gardé fidèlement les souvenirs de la Passion et de la Croix; c’est Néron, faiseur de martyrs, qui a sauvé la foi au Christ et qui en a fait une chose de douleur et de sang. Car pour moi Jésus est le crucifié; il est mon Dieu parce qu’il a souffert, parce qu’il souffre. Je le vois devant mes yeux, couvert d’horribles blessures, suant l’angoisse suprême comme les petites femmes de Judée l’ont vu dans leurs jours.

«Agenouillons-nous donc et croyons avec ces pauvres d’esprit. Le peuple sent simple et vrai. Là se trouve le sens commun.

«Il y a des gens qui rêvent révolutions et horreurs parce que le peuple de plus en plus devient le maître. Bêtise que celle-là. Aussitôt que le peuple sera en état de dire son opinion vraie, il se montrera véritable conservateur. Il y a dans le peuple une grande force conservatrice et régénératrice, qui rattache le passé à l’avenir. Les gens vraiment sont portés pour la tradition. Nous assistons déjà au commencement d’une nouvelle période, qui tiendra les traditions en honneur. N’est-ce pas intéressant de remarquer que nous avons pour président de la république un Carnot, l’héritier d’un nom célèbre au temps de la grande révolution? Après Napoléon Ier vient Napoléon III et le grand Carnot engendre l’honnête ingénieur qui nous gouverne. Dans la vie, il n’y a rien d’autre que transmission, qu’hérédité, que tradition. C’est pourquoi, moi aussi je suis pour la tradition.»

Sur ces mots, la tête inclinée du poète se redressa: les yeux regardèrent fièrement à l’entour, les veines du front s’emplirent. L’artiste, qui condamnait la poésie à la mode de nos temps et sa recherche de modèles étranges et étrangers, s’était réveillé en Verlaine, et l’homme qui ne voulait pas être une chose morte du passé pour la génération nouvelle parla en lui d’une voix haute et claire; le philosophe, qui ne voulait pas qu’on négligeât ses leçons, entra en colère, et c’était le Jupiter tonnant comme Cazals l’avait dessiné quelques jours avant, dardant son regard terrible sur Moréas. Seulement c’était un dieu fulgurant, sur le visage duquel on lisait que, bon homme au fond, l’instant d’après il se chaufferait les mains à la chaleur qui se dégagerait de ses propres foudres.

—«Je soutiens,» dit-il, «que Racine est le premier poète du monde. Quel génie comique dans ses Plaideurs! Vous pouvez être assuré qu’il s’était nourri de la moëlle de Villon, de Rabelais et même d’Aristophane, si vous y tenez. Parlez donc d’un développement littéraire, qui, à travers le moyen-âge, va rejoindre le monde antique! Allez voir d’abord chez Racine! Est-ce que ses tragédies bibliques ne comptent donc pas? L’esprit chrétien et l’art antique n’y sont-ils pas fondus? Et quel grand souffle passionné, même dans Esther! La petite Juive, perdue parmi les détours de l’immense palais, dans l’auguste présence du Roi des Rois, inaccessible au commun des mortels,

«Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane...

«Comme c’est délicieux!

«Ah! j’en suis triste jusqu’aux larmes! Cet homme unique n’a disposé que d’un nombre restreint d’expressions. Il est un peu maigre, Racine, pour l’oreille qui demande des sons pleins et fournis. S’il avait eu notre provision et notre choix de mots, que n’aurait-il pas fait?

«Shakespeare! Pourquoi me lancer toujours ce nom! Il a du talent, certainement; qui dirait le contraire? Mais ce Shake-pear, ce secoueur de poires, n’a pas attrapé le fruit d’or, le fruit unique qui l’aurait marqué pour être le premier génie du monde. Auprès de Racine, c’est un pédant, un janséniste!»

—«Mais cher maître...!»

—«Je n’exagère rien,» reprit Verlaine avec véhémence. «Je ne veux rien dire de mal de son Othello, ni, pour ma part, de son Henri VIII; mais le nommer en même temps que Racine, lui, le cuistre, le sale gredin! Je dis m...!»

Et Verlaine fièrement passa les mains sur ses moustaches et sa barbe, comme s’il provoquait un ennemi invisible; puis un sourire ironique très doux tira les coins de sa bouche et de ses yeux, et ce sourire, par une transition imperceptible, se figea dans l’abstraction morne de son visage douloureux.

—«Cher maître,» lui dit Cazals pour l’amener à un autre sujet de conversation, «vous devriez nous lire de vos vers pour notre dessert. Et il lui tendit le livre de Jules Tellier, Nos Poètes, qui contient quelques fragments de l’œuvre de Verlaine.

Le poète feuilleta le volume sans mot dire.

Puis il se mit à lire la prière, tirée de Sagesse, dans laquelle il offre son corps et sa vie au Seigneur.

O mon Dieu! vous m’avez blessé d’amour

Et la blessure est encore vibrante,

O mon Dieu! vous m’avez blessé d’amour.

O mon Dieu! votre crainte m’a frappé

Et la brûlure est encore là qui tonne,

O mon Dieu! votre crainte m’a frappé...

Noyez mon âme aux flots de votre vin,

Fondez ma vie au pain de votre table,

Noyez mon âme aux flots de votre vin.

Voici mon sang que je n’ai pas versé,

Voici ma chair indigne de souffrance,

Voici mon sang que je n’ai pas versé.

Voici mon front qui n’a pu que rougir,

Pour l’escabeau de vos pieds adorables,

Voici mon front qui n’a pu que rougir.

Voici mes mains qui n’ont pas travaillé,

Pour les charbons ardents et l’encens rare,

Voici mes mains qui n’ont pas travaillé.

Nous écoutions dans un profond silence les paroles du poète. Le geste de sa main exsangue suivait doucement la mesure lente du rhythme, mais qui vibrait d’une passion extatique, et le regard immobile restait fixé sur la page ouverte:

Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain,

Pour palpiter aux ronces du calvaire,

Voici mon cœur qui n’a battu qu’en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Pour accourir au cri de votre grâce,

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Hélas! ce noir abîme de mon crime,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela,

Et que je suis plus pauvre que personne.

Le ton de la voix baissait, baissait. La petite salle du restaurant, bien banale et toute nue, avec sa boiserie de chêne peint, comprimait les sons des paroles qu’on aurait voulu s’imaginer chantées en prière sous les voûtes d’une cathédrale. Et pourtant..., oh! le sentiment mélancolique épars dans l’atmosphère de la chambre, auréolant la simple table du restaurant, couverte des restes du repas, avec une lueur attendrissante, tandis que le poète assis disait sa confession de pauvre âme en peine.

Vous connaissez tout cela, tout cela,

Et que je suis plus pauvre que personne,

Vous connaissez tout cela, tout cela.

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Tout à coup une voix aigre cria: «Hé! Verlaine, qu’est-ce que tu fais, là-bas? Attends un peu, je vais apporter ma chaise et mon verre pour me mettre avec vous.» Un petit homme, haut en couleur, les yeux étincelants, entra dans la chambre en titubant légèrement, et quoique les autres convives ne le connussent guère, il se trouva à son aise en un instant, faisant mille questions, égrenant tout un chapelet d’anecdotes et se montrant bon camarade, quoique fâcheux.

Verlaine répondait aux épanchements de cœur du nouvel arrivé par une sorte de gaieté factice; bientôt cependant il se tut et pour de bon. Son esprit était ailleurs; il tomba dans une rêverie confuse, et ses pensées s’enveloppèrent de brouillards épais. Son voisin seul l’entendit murmurer: «Quand on mène une chienne de vie comme la mienne, il faut avoir des amis partout et des amis bien étranges, ne fût-ce que pour couvrir ses derrières.» Et ce mot, avec sa perspective infinie de misère, ne fut que la transition à ces dernières paroles: «Si j’avais assez d’argent pour pouvoir vivre, je ne sortirais plus de mon fauteuil, mais je rêvasserais tout le temps, les jambes étendues devant le feu. Travailler, causer avec les gens, je déteste ça...—M...!—Mais je suis pauvre, voyez-vous!»

La voix du poète se perdit dans cette plainte:

Et que je suis plus pauvre que personne,

Vous connaissez tout cela, tout cela.