SOUFFRANCES D’ARTISTE

Quand Jules Renard nous eut lu sa nouvelle, qu’il avait terminée pour le Mercure de France, il régna pendant quelques instants dans la chambre un silence profond. D’une main s’appuyant sur sa table de travail, tenant le manuscrit de l’autre, Renard, debout, attendait le jugement qu’un de ses deux visiteurs allait prononcer.

C’était un conte minuscule qu’il nous avait récité de sa voix grave et nette, une découpure, comme il disait. Cela s’appelait les Chardonnerets, et c’était l’histoire d’un chasseur dilettante qui, avec son costume tout neuf et son arme perfectionnée, part en guerre contre tous les habitants de l’air et de la campagne. M. Sud, le chasseur, n’est pas un homme terrifiant; au contraire, il lui faut déjà toute une résolution pour décharger son fusil. Quel triomphe, quand, aidé par le hasard, il a atteint d’un coup heureux toute une petite bande de chardonnerets perchés sur une branche! Que diront ses amis? Quelle contenance gardera-t-il sous leurs félicitations? Il ramasse ceux des petits oiseaux que son chien Pyrame n’a pas encore mordus, les met dans sa gibecière, et comme il en sent un qui remue encore, il les reprend tous dans la main. Il les regarde et se sent tout perplexe devant les palpitations de ces petits corps, fragiles comme une œuvre d’art, qui, par son fini, donne l’illusion de la vie. Un des chardonnerets, plutôt ébloui que touché par le coup du chasseur, profite de l’occasion qui s’offre et s’envole de sa main. M. Sud s’en réjouit comme d’une chose heureuse qui lui arrive; il trouve vraiment que c’est un bon tour que lui a joué le petit chardonneret; les autres, hélas! ne sauront plus regagner la liberté qu’il voudrait leur rendre. Il regarde autour de lui s’il n’y a personne pour l’épier, puis il range les pauvres oiseaux à demi morts sur le bord du ruisseau et le courant emporte les petites victimes. M. Sud a honte d’avoir tiré un coup de son beau fusil; et quand il aperçoit les gouttes de sang qui tachent son pantalon gris perle, sa conscience le point comme s’il était assassin.

Voilà tout; le récit en lui-même n’a point d’importance, si ce n’est par le fini merveilleux qui donne l’illusion de la vie aux œuvres d’art. Un tout petit filet d’émotion traverse l’historiette en un réseau de veinules qui apparaissent à la surface par-ci, qui se cachent par-là; mais cette émotion est contrebalancée par le sérieux comique du chasseur dilettante, glorieux et repentant. Le jeu entier des sentiments qui se rencontrent dans cette petite fable se trouve en équilibre complet. Ce n’est point de la compassion qui émeut M. Sud et qui le fait agir comme il le fait, mais c’est plutôt l’embarras secret qu’éprouve l’homme du monde devant un objet étranger doué d’une vie mystérieuse, ou encore le dilettantisme surpris devant les choses de la nature. Il y a de la sensibilité dans son action, mais rien qu’un soupçon de sentiment, et s’il y a de la maladresse dans ses poses, il évite le ridicule tout juste par l’honnêteté parfaite de son esprit.

Oui, vraiment, de par l’agencement subtil des faits qu’il raconte, le récit, sitôt qu’on veut se livrer aux sensations qu’il vous cause, prend les proportions d’un drame très serré. L’action, c’est la succession des mouvements de l’âme qui portent le tueur d’oiseaux à regretter son crime; ils éclatent en crise finale, quand il voit les gouttes de sang sur son habit vierge, et qu’il se baisse pour laver son pantalon dans l’eau claire du ruisseau, comme un véritable criminel qui cherche à effacer les traces de son assassinat.

Tout cela est dit en une langue transparente, sans lacune comme sans ornements, qui fait apercevoir toutes les palpitations des événements et leur nervure délicate, un petit chef-d’œuvre qui rivalise en finesse et en fragilité avec les Chardonnerets eux-mêmes qui en sont le titre.

Quel contraste avec la façon dont Marcel Schwob regarde les choses! Ici la vie en miniature, la tragédie du minuscule; là, dans le monde des gueux, la recherche de l’extraordinaire, la terreur du monstre dans l’homme.

L’admiration que manifestait Marcel Schwob pour la nouvelle de son ami, en était d’autant plus sincère.

Jules Renard ne se montrait pas insensible aux louanges qu’on donnait à son récit; l’œuvre récente ne s’était pas encore séparée de l’esprit qui l’avait enfantée, l’auteur y vivait encore avec une partie de son âme. Et le ton de sa voix était plus chaud que d’ordinaire lorsqu’il nous dit:

—«Pendant que j’étais occupé à écrire ce conte, j’ai pu observer très précisément l’instant où mon esprit a fait le mouvement tournant dont nous parlions naguère. Au début, la nouvelle était conçue dans un sens plus satirique qu’à présent. J’avais d’abord l’intention de rendre ridicule M. Sud; mais pour un bourgeois qu’il est, il s’en tire encore assez bien, je trouve. Je ne sais quel sentiment s’empara de moi, tandis que j’écrivais. Était-ce le souvenir d’une aventure semblable, qui m’est arrivée, à moi? Était-ce cette espèce d’attendrissement que porte avec soi tout ce qui est du passé? Je me suis laissé entraîner par mon émotion,—oh bien peu,—et je suis très heureux de vous entendre dire que j’ai réussi à communiquer ce sentiment au sujet. Car,—n’est-ce pas,—il y a quelque chose de supérieur à l’œuvre d’art, c’est l’émotion qui s’en dégage.»

—«A condition toutefois,» se reprit-il, comme s’il craignait d’avoir été trop loin, «à condition que l’émotion reste pure, c’est-à-dire qu’elle ait été éveillée par le sujet même et non point par quelques détails factices. Mais ici je crois que je me suis tenu strictement dans les bornes que prescrit l’art.

«Quelle peine vraiment,» s’écria Jules Renard d’un ton amer en s’asseyant et en prenant sa pose habituelle de nonchalance, «quelle grande peine de forcer son émotion, sitôt qu’on en a ressenti le moindre grain et de souffler de toute la vigueur de ses poumons dans la grande trompette des sentiments! Cette peine ne vaut pas un liard. Cependant, il paraît qu’il est d’un grand charme, pour le public, de voir ce bariolage de couleurs criardes, ou d’entendre cette symphonie à instrumentation violente avec ses basses ronflantes et le roulement final de ses tambours forcenés. Mais tout cela, mes bonnes gens, et mon bon ogre de public, ce n’est pas de la chair saignante qu’on vous offre, ce n’est que du carton. Et pourtant il aime ça, le bourgeois, et il paie son prix d’entrée pour voir, pour entendre, pour goûter! Ai-je dit que cette exaltation artificielle de l’émotion ne valait pas un liard? Je me suis trompé. Le succès du livre, le succès financier en dépend!

«Ah je sais très bien que c’est ignoble d’y revenir toujours,» continua-t-il après une courte pause, en parlant d’une voix sérieuse et sombre et en regardant un point noir à l’horizon de sa pensée, «mais je ne puis me dégager de ce cauchemar qui me poursuit. Je voudrais bien que mon œuvre, à moi aussi, rapportât de l’argent; de l’argent, que je pourrais tâter et manier, comme une preuve sensible qu’il existe des gens qui apprécient mon travail. Quelque chose que je pourrais jeter aux pieds de l’homme qui se moque de mes labeurs,—oui, quelque chose qui me réconfortât dans mes moments d’humeur noire.

«Voyez-vous,» dit-il, «c’est un martyre que ce métier d’écrivain.»

A ces mots, Jules Renard s’était levé. Il traversa l’appartement d’une enjambée, puis s’arrêta tout près de la table, où il prit une brochure qu’il feuilleta sans penser à ce qu’il faisait.

—«Le langage ne veut pas ce que nous voulons,» dit-il. «Les mots ordinaires sont mous comme des fruits trop mûrs. Mettez-les dans une phrase et ils y font des trous; elle sonne creux, comme si notre pensée n’avait ni vigueur ni consistance. Ne me parlez pas des termes ornés, c’est l’affaire du pharmacien qui dore les pilules, non de l’auteur qui se respecte et qui respecte son public. Les mots extraordinaires donc, qui ne se trouvent dans aucun lexique? Comme ce serait puéril de faire de la gymnastique et des sauts périlleux là où il n’en faut pas!—Mais pourquoi coûte-t-il tant de peine de dire simplement ce qu’on veut? Je reste assis toute la journée devant ma table de travail, me rongeant de dépit, et quand enfin j’ai achevé une page qui me satisfait,—alors, quoi?

«Qui la lit? Nous sommes à trop grande distance l’un de l’autre, le monde et nous. Nous ne nous comprenons plus. Et le pis, c’est que dans notre pays de liberté on n’ose pas dire franchement ce qu’il y a de mieux en soi. Non, on craint la vérité, dès qu’elle blesse les trois ou quatre préjugés populaires, qui nous sont restés comme héritage de la génération précédente. On gêne ces messieurs de la presse, en touchant à ce qu’ils nomment religion, science, ou patriotisme, parce que dans ces sujets-là ils trouvent matière à déclamation toute préparée; et on scandalise les politiciens qui par ce commerce d’idées rances gagnent leur pain de tous les jours. On vous dit de toutes parts: personne ne pense ainsi, personne ne parle ainsi, et cela au moment juste où l’on s’est appliqué à formuler de la façon la plus claire ce qui est au fond de tous nos cœurs, à nous.

«Oh! nous avons pleine liberté de tout faire; nous pouvons exposer des dessins où des messieurs et des dames s’exhibent dans toute la brutalité de leurs désirs; nous pouvons remplir les colonnes de nos journaux de contes qui jouent le rôle d’entremetteurs pour maisons de tolérance: mais faites mine seulement de vous attaquer aux deux ou trois devises de la société, auxquelles personne ne croit plus et qui font crier tout le monde! Et vous verrez ce qui arrivera. Peut-être qu’il en est autrement quand on a acquis une grande notoriété pour avoir flatté l’instinct secret de l’opinion publique; on vous pardonne alors de lâcher de temps en temps une vérité ou de montrer ce qui se passe au fin fond de votre pensée. Et même alors combien de tact diplomatique ne faut-il pas déployer!»

Jules Renard s’emporta.

En tout artiste il y a un enfant gâté qui se plaint de ne pouvoir décrocher la lune avec ses mains. Certainement cet enfant gâté doit exister chez Renard: mais ce n’était pas lui qui lançait cette invective contre une société qui, de par sa bêtise, restera éternellement incorrigible.

Cette boutade était née de quelques incidents du jour qui décelaient l’envie des classes officielles pour la génération nouvelle d’artistes, mais qui n’avaient nullement atteint la position personnelle de Renard. Il donnait de l’air à ses sentiments, comme on éprouve le besoin d’ouvrir la fenêtre pour se débarrasser des miasmes de l’atmosphère. Convaincu du sérieux qui le guidait, il faisait valoir ses droits et ceux de ses confrères à être pris au sérieux par la société.

C’est bien là la cause intime du différend entre le monde et les gens du métier, comme Renard, qui ont foi en leur œuvre. Les gens du monde ne croient jamais à la sincérité complète de l’artiste, parce qu’ils la voient souvent accompagnée d’un désir morbide des honneurs qu’il se croit dus. On ne comprend guère qu’un seul cœur puisse loger en même temps l’âme d’un enfant et d’un homme. Chez Renard, ce fut à ce moment l’homme qui parlait et qui maintenait les droits sacrés de son métier.

Sa vie jusqu’ici a été une lutte pour la sainteté de sa cause.

Le secret des souffrances de Poil-de-Carotte est que chacun le prend pour autre qu’il n’est. Ce malentendu existe aussi pour Renard. Élevé dans un milieu rustique, au centre de la France, au Morvan, il s’est senti perdu parmi ses semblables; au fond peut-être ses sensations n’ont pas été différentes de celles du Cadet de Richepin, quand il se trouvait déplacé au milieu de son entourage. Et plus tard, quand Renard se fut fixé dans la capitale, la lutte commença de nouveau.

Renard faisait des vers qui trouvaient des admirateurs; dans les salons où il était reçu, on le pressait de réciter ses poèmes même avant des poètes de grand renom, parce qu’on croyait aux promesses de son talent; et cependant il savait que pour faire des vers on n’a guère besoin d’être poète. Il publia ses premières nouvelles, un recueil de scènes champêtres réunies sous le titre Crime de village et, quoique pour nous il se retrouve tout entier dans l’un ou l’autre de ces récits, son intelligence lui disait,—et l’intelligence chez Renard est le porte-paroles de son instinct littéraire,—qu’il risquait de tomber dans un genre où le chic pourrait remplacer le véritable talent. Et il se moquait de ses premiers succès, il ne voulait pas que sa renommée vécût aux frais d’un style et de formes que d’autres avaient préparés pour lui. En un mot, il était possédé du désir d’être soi,—folie aux yeux du monde. L’esprit solide, héréditaire chez lui, mais fortifié encore au milieu de la nature sobre du Morvan, lui avait appris que tout ce qui n’est pas tiré du fonds personnel n’a pas pour nous de raison d’être.

Mais, d’autre part, cette même vue nette des choses lui montre aussi que c’est temps perdu de vouloir être original, si personne ne reconnaît votre originalité.

—«Ce que je veux?» dit Jules Renard comme nous le taquinions un peu sur sa boutade contre les journalistes et les politiciens.

«Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France et tantôt le dernier homme des bois. Oui, le premier! mais non par des chemins de traverse, non pas en forçant mes émotions à dire plus qu’elles ne valent en réalité, non pas en prenant quelque dada du jour pour me porter à la gloire. Je veux aller droit au but, sans m’occuper de ce qui est inutile ou factice, et si je ne puis parler, comme les grands romanciers, de la vie du monde sans courir le risque d’exagérer les faits à cause de mon ignorance, au moins je saurai dire mes propres sentiments et ceux de mon entourage immédiat. Quoique, là aussi, il soit difficile de tomber juste toujours et de ne pas faire de l’ironie quand on veut éviter la sentimentalité! Mais l’épreuve est à tenter.

«Et pourtant...! que sera-ce alors, sinon consumer son propre fonds, et se manger le cœur. Et pourquoi? Dans quel but?

«On aurait envie parfois de se faire romanesque et populaire comme les autres! Quel attrait dans cette facilité à se laisser porter par ses émotions et à créer une intention là où on aimerait à pouvoir la découvrir! Mais la vérité ne l’admet pas. Et c’est assez; n’en parlons plus. Savez-vous sous quelle image se présentent à mon esprit les événements de ce monde?

«On se trouve à la campagne et on est surpris par un orage, n’est-ce pas? La foudre éclate tout près de vous; vous n’osez pas regarder, vous êtes sûr qu’elle va tomber; le bruit augmente, le malheur s’approche, vos nerfs deviennent de plus en plus sensibles au coup qui va fondre sur vous,—puis tout à coup un silence profond. Vous croyez que l’orage rassemble toutes ses forces pour vous atteindre et vous êtes là, dans un paroxysme de peur ou de résignation, tout comme vous voudrez, devant le sort qui vous frappera. Mais c’est alors justement que l’orage est passé. Ainsi il en va de nous: quand nous avons fait tous nos préparatifs pour recevoir le coup qui nous menace, il ne viendra point. Et elles ne se rencontreront jamais: d’un côté l’émotion et de l’autre l’aventure qui l’amènera à son développement complet.»

Jules Renard était redevenu maître de lui, la crise venait de passer; de nouveau il se mit à l’aise dans son fauteuil, étira ses jambes, et avec le ton de supériorité nonchalante qu’on aimait à lui voir prendre il dit:

—«Vous, Schwob, j’en suis sûr, vous me montreriez les ruines faites par l’orage, vous me peindriez les fermes brûlées, les corps carbonisés, et après m’avoir rempli de terreur, vous éveilleriez en mon cœur la noble vertu de la douce pitié. Vous oublieriez peut-être que nos paysans sont assez fins pour ne pas se laisser frapper par l’orage sans y gagner quelque chose dans les compagnies d’assurances... Mais j’oublie de remplir vos verres. Servez-vous donc.»