UN PEUPLE ANCIEN

Combien je désirerais parler de toutes ces choses littéraires avec un homme comme Léon Cahun qui me les expliquerait peut-être à son point de vue. Est-ce que les conversations de ces derniers jours ne sont que des propos en l’air, ou donnent-elles vraiment une indication sur des forces sociales cachées qui sont sur le point de s’émouvoir? Le rapprochement avec le monde de Barrès, qui lui fait présenter son livre au public comme un catéchisme qui enseignerait l’édification du Moi; l’isolement de Renard, qui ne veut ni ne peut combler la distance qui sépare l’artiste de la société; l’effort curieux de Marcel Schwob, qui, comme un enfant perdu de la bataille littéraire, essaie de pénétrer au cœur de la civilisation en enjambant la muraille que les classes honnêtes ont élevée contre l’invasion des criminels, toutes ces tendances diverses que je viens d’observer, vers quoi se dirigent-elles et qu’est-ce qu’elles signifient?

Lorsque je me retrouvai dans le cabinet de travail de Léon Cahun et qu’une pause de la conversation me permit de l’interroger, je n’en profitai pourtant pas pour mettre en question ces problèmes. Je ne me hasardai pas à entamer un sujet si grave, et ce fut toute autre chose que je lui demandai.

—«Je ne vous ai rien dit encore de votre beau livre, Hassan le Janissaire. Voulez-vous savoir ce qui m’y a le plus frappé? Ce ne sont ni les périls au milieu desquels évolue le personnage, ni les actions héroïques qu’il accomplit si simplement, mais c’est la première scène du récit, où la jeune recrue est arrachée à sa maison paternelle par les soldats du Sultan. J’ai ressenti une émotion très vive en assistant aux adieux du père et du fils, quoique vous n’ayez exprimé ces traits de la vie de famille qu’en deux ou trois phrases rudes et presque brutales. Mais dans cette scène chaque mot porte et touche le cœur.

—«C’est parce qu’il partait du cœur,» me dit Léon Cahun de ce ton simple et enjoué qui caractérisait sa conversation. «Pour moi, il n’y a pas de lien plus fort que la famille, que la relation du père et du fils.—Et en vrai fils d’Israël je suis payé pour le savoir. Qui donc, pensez-vous, a gardé intactes à travers les siècles notre religion et notre nationalité? Croyez-moi, de tout temps le peuple élu a été exposé à la séduction de renier la foi de ses pères. Ce n’étaient pas seulement les greniers d’abondance d’Égypte qui nous attiraient, mais les belles aussi et les honneurs, tout en un mot ce qu’un peuple vaniteux,—et nous avons de la vanité à revendre,—désire ardemment. Pourquoi n’avons-nous pas courbé la tête devant les persécutions? Pourquoi, au moyen âge, n’avons-nous pas suivi, tous, l’exemple des Lévy, qui se sont convertis? Car ces ducs de Lévis, qui aujourd’hui sont à la tête de la noblesse française, sont bien les descendants de ces mêmes Lévis, qui se croyaient honorés, lorsqu’à la fête de la Purification, ils présentaient l’aiguière aux membres de la famille des Cahunim, l’ancienne aristocratie de l’Idumée! Pourquoi n’avons-nous pas fait comme eux? Parce que les souvenirs de la maison paternelle avaient trop de puissance sur nos cœurs. La religion, sortie du culte de la famille, est retournée, après la perte de notre pays et de notre capitale, au foyer où elle avait pris son origine. Et la foi ne se laisse pas expulser de ce petit coin intime de notre personnalité. Voyez-vous, il y a un sentiment plus fort que tous ceux qui naissent de la race, ou de la religion, ou de l’histoire nationale, et c’est la nostalgie du petit cercle où s’est passée notre enfance, et ce sont les souvenirs des fêtes domestiques attendues, et avec quelle impatience! Les joies que l’on y a goûtées, les visages riants des membres de la famille, le geste du père qui donne la bénédiction, tout cela reste gravé dans l’esprit. L’amour filial a remplacé pour nous la patrie; c’est lui seul qui a conservé nos traditions.

«Il n’y a rien au-dessus de ces souvenirs,—du moins pour un peuple nerveux tel que nous le sommes. Oui, c’est bien là la clef du cœur de notre nation. Qui donc a dit que nous aimons l’argent! Nous aimons à briller, tant par notre faste et notre générosité que par notre esprit,—car nous sommes vaniteux jusqu’à la moëlle des os, comme des femmes;—mais l’argent, en tant qu’argent, n’a pas de valeur pour nous. Qu’est-ce qu’un habitant du désert ferait avec de l’argent monnayé? Croyez-moi, le mot de l’Évangile: Ne rassemblez point des trésors! est un cri parti du fond de nos cœurs. Il témoigne du mépris de l’homme des montagnes pour l’homme des villes. Oh! je sais bien que dans notre histoire le citadin a joué aussi un rôle, mais c’est surtout dans notre nation qu’il a existé un contraste profond entre le campagnard et la tourbe des villes. Et l’on fera toujours bien de juger un peuple sur ses véritables représentants.

«En effet, ce qui m’étonne,» dit Léon Cahun en s’asseyant devant sa table de travail, où la lumière d’une petite lampe tombait sur la page ouverte d’un manuscrit mongol, «ce qui m’étonne,» dit-il d’une voix hésitante, comme s’il voulait répondre à toute sorte d’objections qu’il s’était faites lui-même en parlant, «c’est que les Juifs n’aient pas été absorbés dès longtemps par les nations au milieu desquelles ils ont vécu. Un peuple nerveux résiste difficilement à l’influence d’un entourage qui est plus constant que lui en équilibre moral. Malgré son sentiment de supériorité il se laissera mener docilement par la main énergique qui s’impose à lui. Il a une grande admiration pour le sang-froid et les vertus mâles des autres et se soumettra volontairement, quoique ce soit avec l’arrière-pensée de dominer à son tour son dominateur, grâce à son intelligence plus vive. Et en dernier lieu, par la mobilité de son esprit, le Juif possède une telle faculté d’imitation et d’adaptation que toutes les différences de race ou de civilisation s’effaceraient bientôt. Je puis vous assurer qu’il n’éprouve pour sa part aucune aversion pour tout ce que la société moderne peut lui offrir d’utile ou d’agréable; au contraire, tout a pour lui le véritable attrait de la nouveauté. Et pourtant, quoique ni lois, ni convictions profondes ne s’y opposent plus, on ne peut pas dire que l’esprit d’union entre Juifs et chrétiens aille en croissant; on remarque plutôt un certain recul des deux côtés; de la part de la civilisation chrétienne comme de celle du peuple ancien, il y a hésitation et même méfiance.

«Et notez bien ceci: la ligne de démarcation entre les deux peuples est devenue plus prononcée depuis que notre passé national a commencé à disparaître de nos souvenirs. Je vous ai dit que nos traditions se sont gardées intactes; mais je n’oserais pas répondre pour l’avenir. L’ancienne société juive, telle que je l’ai connue dans mon enfance, parce que mon père en était, cette société n’a plus devant elle une longue existence. Je ne dis pas à Paris, cela va de soi, mais même en province. Autrefois peut-être la province était la gardienne fidèle des vieilles coutumes, mais aujourd’hui que les grandes villes absorbent toute la sève virile du pays, ce qui ne doit vivre que par la province est condamné à mourir fatalement.

«Ce que j’ai remarqué à propos des Juifs peut tout aussi bien se dire des chrétiens. Chez eux aussi la civilisation perd sa marque distinctive, son empreinte chrétienne. Et en général, n’est-ce pas? la distribution des idées et des sentiments dans le monde se fait avec la plus grande égalité; ce qui est dans un groupe est aussi dans l’autre. Mais ce qui me déroute, c’est que cette conformité cause de l’éloignement entre les parties, plutôt que de la bonne harmonie.

«D’où cela peut-il venir?»

Et Léon Cahun se leva, puis parcourant la chambre pour mettre en mouvement ses idées comme s’il n’avait qu’à les agiter pour trouver la solution juste du problème, il se planta devant moi, me domina de son regard vif et me dit:

—«Il ne peut pas y avoir d’autre raison à cela que cette modification même que notre société est en train de subir. Cette dernière quinzaine d’années nous a fait beaucoup plus démocratiques: c’est-à-dire qu’il y a une classe inférieure montante qui donne le ton général à la civilisation. Et ce mouvement de bas en haut ne fait que commencer. On ne respecte plus les formes anciennes ni les conventions d’autrefois. Chaque civilisation repose sur quelques idées universellement acceptées, mais tandis qu’on a aboli les formes conventionnelles qui avaient cours naguère, on ne les a pas encore remplacées par d’autres. Et quoique ces idées fondamentales reconnues par le public fassent souvent obstacle au développement des opinions individuelles, elles offrent pourtant cet avantage que chacun sait précisément jusqu’où il peut aller. Ainsi je me rappelle fort bien avoir entendu dans mon enfance de vieux Juifs qui condamnaient la grande révolution quoiqu’elle nous ait apporté l’égalité et la liberté. Ils se plaignaient de ce que la société nouvelle exposât les Juifs à des tentations qui au temps des persécutions leur avaient été cachées; et dans leur petit cercle de coreligionnaires ils vivaient en plus grande sûreté qu’au milieu des éventualités du grand monde. Les gens ne se livrent jamais entièrement à vous, quand ils ne peuvent calculer où cela les mènera.

«Vous avez vu que je n’ai guère de préjugés,—qui a été militaire une fois a appris à se ranger volontairement avec les autres,—mais savez-vous où vont mes pensées quand je roule ma cigarette le vendredi soir? Elles cherchent parmi les vieux souvenirs l’image de mon père, incorrigible fumeur. Combien devait lui coûter l’observation stricte de la veille du Sabbat! Mais il se tenait religieusement au précepte qui lui défendait la pipe.—En revanche, je ne vous garantirais pas qu’il ne chiquait pas ce jour-là; son oncle, qui avait servi sous Kléber au siège de Mayence, lui avait enseigné cette manière d’éviter les rigueurs de la loi.—Oui, je crois que sa chique ne le quittait pas même au moment où il faisait l’allocution du sabbat aux fidèles réunis à la synagogue.—Et toutes ces particularités me rendent la mémoire de mon excellent père encore plus chérie, si c’est possible; je garde ces souvenirs comme une partie de ma personnalité.—Non, je n’ai point de préjugés, mais si quelqu’un devant moi voulait se moquer de ce passé, vénérable à tout jamais, je ne le souffrirais pas; je n’en pourrais parler même avec une personne qui n’entendrait pas mon langage.

«C’est bien cela, voyez-vous: la civilisation, c’est la langue qui exprime,—pour le moment,—nos idées, notre foi, notre morale. La langue nouvelle est encore à naître et aujourd’hui il y a partout de la confusion parce qu’on se sert de langues différentes.

«Ceci donné, il n’y a rien d’étrange dans le fait que chacun se retire dans son moi.

«Moi aussi qui me trouve entre les deux périodes, appartenant par mes sentiments au passé, appréciant l’avenir en idée,—je découvre au fond de mon cœur des voix qui me disent de m’isoler dans l’orgueil de ma race.»

A ces mots, une expression vague d’ironie glissa sur les traits de son visage, et Léon Cahun continua très bas, comme s’il se parlait à lui-même.

—«Oui, oui, j’entends parfois, moi aussi, retentir au loin les chants des vierges d’Idumée, quand, enveloppées dans leurs longs voiles blancs, elles nous accueillaient sous les palmiers à notre retour de la chasse au lion ou de la razzia contre le Philistin. Le bon temps, quand nous revenions pour célébrer la Pascha sous nos tentes, le bouclier au dos, la lance à la main et l’épée au côté!

«Car nous sommes de la maison d’Esdras, nous appartenons à la race noble des Cohanim: l’arbre généalogique de la famille qui est conservé à Strasbourg vous l’attestera,» me dit mon aimable hôte, en fixant les yeux devant lui et en se frottant nerveusement les mains. «Je ne le dis vraiment pas pour me glorifier, quoique, bien sûr, il y ait quelque vanité dans mon fait,—nous sommes tous si vaniteux,—mais pour vous montrer le sentiment qui m’anime. Non, non, ce n’est pas de la vanité, c’est le type de la vieille race qui vient se manifester en moi de la manière la plus marquante.

«Chacun est aristocrate à sa façon,» dit Léon Cahun, après une petite pause donnée à des réflexions multiples et silencieuses. «Chacun porte en soi sa marque spéciale à laquelle il s’attache d’autant plus qu’il est repoussé de la communauté des hommes. Ceci n’est pas dit pour moi, Dieu merci, non. Je suis du bon vieux temps, un vétéran de l’armée qui a combattu pour la fraternité et la liberté, un républicain de la veille et de l’avant-veille. Je parle pour la génération d’aujourd’hui, qui ne nous comprend plus, et qui ne sait pas ce qu’elle veut, ni ce qu’elle doit vouloir. Regardez l’état de la littérature,—car j’ai bien le droit d’en parler, moi aussi.»

A ces mots, mon attention redoubla, parce que ma curiosité était éveillée; je ne compris guère au premier moment quel lien direct rattachait dans son esprit le problème littéraire aux questions de race qu’il venait de traiter.

—«A combien de révolutions du goût n’ai-je pas assisté déjà!» dit Léon Cahun. «Le croiriez-vous? Enfant, j’ai connu des gens, dans notre petite ville d’Alsace, qui vivaient encore en pensée dans le monde idéal des romans de Mlle de Scudéry. Mon père, un homme de progrès, lisait les livres de Mme de Genlis. C’est par eux que mon éducation littéraire a commencé,—pour être achevée par les romans de Mme Sand?—Eh bien! oui, si vous le voulez. Je l’ai connue dans la dernière partie de sa vie et je vous dirai mes impressions sur elle. Pas maintenant, car je perdrais le fil de ma conversation et je reviens à mon argument.

«Les lettres, ces troupes irrégulières de l’armée de la civilisation, sont peut-être l’élément social le plus vivement affecté par la confusion du langage, qui caractérise une nouvelle société à son point de départ. On croirait à un âge d’or pour les artistes, parce qu’avec l’abolition des vieilles formules le temps semble venu pour eux de puiser directement aux sources de la vie, tandis que rien de conventionnel ne s’oppose plus à ce qu’ils parlent immédiatement au cœur de leurs contemporains. Mais en réalité c’est le contraire qui a lieu; il arrive ce que je vous ai fait observer à propos de l’entrée des Juifs dans la société bourgeoise du pays. La première chose qu’on remarque est un mouvement de recul,—et l’expression artistique recourt à des symboles ou à la représentation typique de ce qu’il y a de plus individuel au fond des âmes. Au moment même où tous les obstacles qui gênaient la liberté de l’art ont été enlevés, les artistes au lieu d’aller en avant, s’aperçoivent qu’il y a un abîme qui les sépare du public.»

—«Et à son tour le public a conscience de la distance que les artistes mettent entre eux et lui,» me permis-je de suppléer à l’argumentation.

—«Assurément,» répondit Léon Cahun, et suivant le courant de ses idées il dit: «Naturellement, il ne faut point pousser trop loin la comparaison entre le peuple nerveux dont je suis et la race nerveuse des artistes qui leur ressemble sous quelques rapports. Ici, à Paris, dans un grand centre de la civilisation où les artistes forment une nation à eux, cette ressemblance s’accentue davantage et je crois avoir le droit de parler comme je l’ai fait.

«J’y ajoute ceci pour être mieux compris. Il ne faut pas se figurer la société comme une masse continue, qui forme un tout; c’est plutôt un groupement de petits mondes qui chacun ont leur vie et leur but particulier. Ils désirent l’union complète, à condition toutefois qu’ils imposeront leur volonté au grand tout. Comme ceci est impossible, il s’établit un ordre social qui régit les relations entre ces mondes divers; tant que cette harmonie dure, chacun prend l’autre pour ce qu’il désire être; tout le monde est dupe de la convention et personne ne l’est. Mais dès que l’ordre est rompu, il règne de par le monde, selon les circonstances ou les caractères, soit une ambition exagérée, soit un renoncement nerveux à toute communauté d’idées ou de sentiments. L’artiste qui est nerveux perd l’équilibre de son âme. Trop sensible, il se retire dans son Moi ou s’amuse à des fadaises qui n’ont d’importance que pour lui seul; trop expansif, il montre, par la façon fébrile dont il veut s’emparer des choses, toute l’incertitude de son esprit et de sa main. Sensibilité extrême et manque d’équilibre moral, voilà, à mes yeux, le caractère de l’état présent de la littérature.

«Non, la nouvelle langue, qui exprimera le nouvel état des choses, n’est pas encore inventée.

«Je crois que ces observations sur un côté bien différent de la vie sociale d’aujourd’hui justifieront ce que je vous ai dit de l’attitude gardée par les Israélites. Nous traversons une crise.

—«Mais qu’en dites-vous, si nous passions au salon où on nous jouera une sonate, de la bonne vieille école, s’entend?

—«Un moment, s’il vous plaît! Il y a une question que je voudrais vous soumettre. Il y a un motif favori dans la littérature contemporaine, sur lequel tous les auteurs de haut ou de bas étage jouent aujourd’hui leurs variations; et ce motif c’est la pitié. Ne vous semble-t-il point que c’est là pour les artistes le moyen de se mettre en harmonie avec le nouvel ordre de choses?»

—«La pitié!» dit Léon Cahun en passant sa main sur ses cheveux. «Hum! Pour moi il s’y mêle un peu trop de peur et trop d’affectation, à notre compassion contemporaine. Vous savez qu’involontairement nous imitons les gens qui frappent notre imagination. Notre pitié n’est, pour la plus grande part, qu’une représentation que nous nous donnons à nous-mêmes sur la scène de notre âme: ce ne sont que des sensations mimées, qui mènent une vie factice grâce à la peur morose qui a touché notre esprit. Le vrai sentiment part d’une autre origine, il vient du cœur, directement; et le véritable artiste n’atteint son but qu’en marchant sur la grand’route. Mais la sonate de Beethoven nous attend. Parlez-moi de pitié! C’est là, chez Beethoven, que nous nous trouvons à la source vive des émotions humaines; les autres ne sont qu’un miroir qui réfléchit avec plus ou moins de fidélité ces images de sentiments.»