TEMPS NOUVEAUX

Ce fut un véritable plaisir d’entendre Maurice Barrès mener la conversation au bon dîner que donnait notre hôte, un peu en son honneur. D’autres hommes célèbres,—du jour,—une fois qu’ils ont pris la parole, ne permettent point à un autre de la prendre à son tour, et pleins de leur sujet ils n’en démordent jusqu’à la fin et jusqu’après la fin du repas. Mais celui-ci, avec cette agilité supérieure d’esprit, qui le mettait en contact avec chacun de ses interlocuteurs, accueillait gracieusement toute objection, l’analysait en trois temps avec sa prestesse habituelle, et y trouvait l’occasion soit de choisir un nouveau point de départ, soit d’entamer un autre sujet. Il y avait là, autour de la table, des gens d’esprit et des esprits superbes, des gens tenaces et des tempéraments flegmatiques,—pour ne pas parler des femmes dans ces notes puritaines, où l’antique précepte garde ses droits: mulier taceat in ecclesiâ,—mais aucun d’eux qui ne prêtât son attention entière et exclusive aux paroles du causeur, les femmes aussi,—ce qu’on peut bien signaler.

Et il y avait un ton de simplicité presque juvénile, qui prédominait dans l’entretien, malgré l’importance et le poids que Barrès savait lui donner.

—«Le théâtre contemporain,» dit Barrès, n’a plus de raison d’être; il ne nous présente guère l’image de notre temps ou de notre société. On peut l’admettre encore comme amusement, quoique, pour moi, il soit assez difficile de concevoir comment il y a encore des gens doués de leurs cinq sens, qui trouvent du plaisir à voir toujours sortir le même œuf du même sac.

«Le théâtre qui aura de l’intérêt pour nous devra traiter d’autres sujets et sous une forme différente. Je me figure qu’il sera plus pratique et plus fantastique à la fois. Et d’abord il y serait question des problèmes qui nous tiennent au cœur.

«Un parvenu qui veut aller dans le monde et qui se rend ridicule, une femme qui déconsidère son mari par le plaisir qu’elle laisse prendre à ses amis, un fils prodigue qui fait pousser les cheveux gris sur le vénérable chef de son père,—voilà des choses qui, représentées sur les planches, semblent dans leur temps avoir exercé un grand attrait sur le public, d’autant plus grand, je le crois, que ces histoires le touchaient moins personnellement.

«Mais dès que les journaux s’appliquent avec une ardeur louable à nous dire d’une façon complète et pittoresque tous les faits divers qui arrivent dans une société qui se respecte, depuis l’accident du chien écrasé par une voiture jusqu’au suicide le plus récent, je ne vois guère d’utilité à aller chercher le soir, au milieu de risques de divers genres, ce que l’on vous a apporté déjà à domicile le matin, à l’heure du déjeuner, au moment où on a l’esprit frais et dispos à entendre des horreurs.

«Pourquoi,—car je retourne à mon théâtre idéal,—ne me dirait-on pas sur la scène des choses qui s’adressent à ma conscience et qui serviraient de plus à éveiller un courant d’opinion publique, parce que des gens comme moi, assis sur les mêmes bancs, les entendraient en même temps?

«Il n’est pas besoin pour toucher ma conscience et ma personnalité de traiter de faits personnels à moi, et c’est ce que je voulais dire en imaginant que la vérité pratique mettrait des vêtements de fantaisie. Oui, la fantaisie devrait venir en aide à ceux qui s’occuperaient du théâtre moderne; j’attends une grande imagination à la façon d’Aristophane, ou plutôt encore de Platon, qui animera d’une vie supérieure les symboles qu’elle voudrait nous représenter à la scène. Nous devrions aller à l’école de Platon pour apprendre à formuler nos pensées les plus profondes par des mythes élégants et sublimes. Aristophane ne serait pas à dédaigner; de la poésie ailée et salée de sel attique, s’entend, ne nuirait pas à l’affaire. Ah! si nous avions seulement quelque Aristophane pour traiter dignement et comiquement le grand problème religieux et social qui agite le fond de nos cœurs!

«Vous me direz peut-être que l’entreprise sombrerait fatalement, parce qu’il y aurait un public restreint. Ce serait l’élite de la nation. De tous côtés viendraient les gens qui s’intéressent aux grandes questions sociales ou humaines.

«Aurait-on une seule représentation ou dix, c’est à savoir, mais je suis peu inquiet de la question financière. Sur ce point-là, je rencontre partout un préjugé dans les esprits, comme si ce qui est vraiment bon en soi n’était jamais apprécié par la société à sa juste valeur. A cet égard, je suis optimiste. Il se peut bien qu’on ne nous paye pas toujours notre travail honnête en espèces sonnantes, mais alors c’est d’une autre façon que nous sommes rétribués, par la considération qui s’attache à notre personne ou par l’influence que nous exerçons.

«De façon ou d’autre, le public rend toujours la valeur exacte de la jouissance ou de l’émotion qu’il a reçue.

«Assurément il faut tâcher de ne pas irriter le monde. Il y a des choses pour lesquelles il est chatouilleux et qu’il n’aime pas voir traitées en plaisanterie. Avec du tact, on peut tout dire, mais c’est une grave erreur de croire que ce qui est à sa place dans un cercle restreint d’artistes peut être transporté devant le grand public, qui ne comprend pas les nuances de nos opinions, ni le sérieux qui est au fond de nos sarcasmes.

«Souvenons-nous toujours de la qualité intellectuelle ou sociale de notre public, et lors même que nous aurions à dire des vérités désagréables ou des choses abstruses, la victoire sera avec nous à la longue, du moment que nous prendrons soin de ne pas envenimer le débat.

«La preuve de la justesse de ce que j’avance c’est le sort qu’ont eu les idées de M. Renan. Lorsqu’il commença à appliquer la critique aux origines du christianisme, le public ne comprit rien à son véritable sentiment. Ce n’est que lentement, mais sûrement aussi, que la société les a adoptées, ces idées qu’elle avait commencé par croire destructives. On le tenait d’abord pour un adversaire de la religion; et c’est justement lui qui a ramené le sentiment religieux dans la conscience des classes civilisées. Il a inauguré ce mouvement de respect qu’on ressent aujourd’hui à l’égard des questions religieuses. Personne, si ce n’est des gens mal élevés, n’oserait railler aujourd’hui la piété dans la conversation ordinaire. C’est au scepticisme de Renan que nous devons ce changement dans la façon de penser. Et je ne sais pas s’il n’apparaîtra pas à la fin que le monde a mieux compris Renan, que Renan ne s’est parfois compris lui-même.

«Car au fond, n’est-ce pas? Renan n’est qu’un nom, et il ne signifie pour moi que ce que je vois en lui. J’y ai vu beaucoup et j’ai beaucoup appris de lui sur moi-même. Ah! ces deux articles du Journal des Débats sur le journal d’Amiel, quelle révélation! Et son dernier livre, je veux dire, son premier, qui a été publié récemment, l’Avenir de la science, livre admirable de puissance, d’abondant enthousiasme, quelle joie d’y voir la physionomie avec toute cette précision que le frottement de la vie efface de si bonne heure! Ce Renan-là, le Renan de 48, aurait dû nous donner le théâtre dont nous avons besoin. Ses drames philosophiques plus récents, son Caliban, etc., n’ont peut-être ni le relief, ni la sûreté de dessin que demande la perspective de la scène, mais là encore il me remplit d’aise, quand j’y vois comment, avec toutes ses timidités, il prépare l’avenir.

«Oui, voilà bien l’homme avec lequel aura à compter la fin de notre siècle. J’ai pu lui déplaire et en subir des inconvénients disproportionnés; mais cela ne nuit guère à l’amitié intime qui nous unit. Par amitié, je ne veux pas dire que je connaisse l’homme; pour moi il n’est qu’un nom, un rayon de bibliothèque. L’homme lui-même est un vieillard, gêné par sa corpulence, qui parle toujours et ne s’intéresse qu’à ce qu’il trouve en remuant le magasin de ses propres idées. Mais je le possède dans ses livres et dans son influence sur la société contemporaine. Oui, je sais l’image que je me fais de lui en étudiant son œuvre, et de plus je crois savoir l’impression qu’il produit sur la société parisienne, où il est assez répandu. Je me suis appliqué à l’observer.

«Il y a une action mutuelle entre le monde et l’artiste. Ces rapports sont entretenus de part et d’autre par des filières singulières; mais n’est-ce pas par les chemins secrets que sont transportées les marchandises les plus précieuses? Au fond l’artiste et le monde ont le même idéal. Les uns et les autres cherchent à cultiver leur personnalité. Le but des gens du monde est d’étendre le cercle de leurs plaisirs, mais en dernier lieu ils s’efforcent de mettre en harmonie toutes ces différentes facultés qu’ils ont développées dans leur esprit. Pour arriver à ce résultat, ils appellent l’artiste à leur aide. Pour l’artiste, le monde aussi est le champ de l’expérimentation, et c’est encore sur le monde qu’il vérifie la valeur communicative de ses conceptions.

«En réalité, il n’existe donc point d’opposition. C’est un prêté-rendu de part et d’autre. Et que si l’on ne regarde qu’au résultat, je crois qu’à certains égards l’artiste est inférieur à l’homme de la société. En chaque artiste, il y a de l’ouvrier, et le métier n’ennoblit jamais; au contraire, il restreint l’intelligence dans les limites du cercle où l’on se meut journellement; la noblesse est acquise par ceux qui profitent de son travail.

«Je veux qu’on m’entende bien. Tout art est une forme de l’existence et l’artiste est un représentant du peuple aux états généraux de la vie humaine; élu par la nature même, il puise à la source directe et il possède en soi ce que d’autres n’acquièrent que par son exemple: en un mot, il est planté plus solidement en terre, mais en revanche, et j’y reviens toujours, sa vue est limitée parce que son esprit est sans cesse occupé du métier. Voilà pourquoi dans l’échelle de l’humanité nous mettrons au degré le plus haut un génie dilettante comme Léonard de Vinci. Car, n’est-ce pas? pour nous, hommes, il importe avant tout d’être hommes dans le sens le plus complet du mot. L’art doit concourir à ce but.

«Je ne voudrais pas confondre l’art avec la religion:—cette religion-là aurait des saints vraiment trop étranges,—mais il me semble bien que l’impression que laisse en notre âme la contemplation de l’art doit toucher de près au sentiment religieux: à un acte de foi, pour employer l’expression la plus forte, qui nous aide à passer les mauvais moments, les instants de faiblesse de notre vie, en ranimant notre cœur. Ainsi, nous avons besoin les uns des autres. Sur ce point on commence à s’entendre. Je connais une société de jeunes gens, des dilettantes convaincus et qui ne désirent pas passer pour autre chose. Ils suivent avec une attention soutenue tous les mouvements qui se manifestent dans le domaine entier de l’art, et, en agréant ce qui leur semble convenir à leur pente d’esprit, ils cherchent à cultiver toutes les parties de leur Moi. Ils se tiennent modestement en dehors de la lutte des partis et des théories générales sur l’art. Pour indiquer,—comment dirai-je?—la discrétion suprême de leurs tendances, ils ont pris pour devise de leur club l’ancienne maxime: «Toutes proportions gardées.» Ce n’est pas un titre que se seraient donné des gens glorieux ou téméraires, n’est-ce pas? De temps en temps j’assiste à leurs réunions, et ils m’écoutent volontiers.»

—«Je ne m’en étonne guère,» dit un des convives, lorsque Barrès fut parti. «Voilà des jeunes gens modestes qui ne se privent pas de plaisirs. Je crois que Barrès enchanterait un auditoire de tigres.»

—«De tigres? C’est peut-être un peu fort,» dit un autre, qui déjà n’était plus sous le charme des paroles de Barrès. «Il est trop prudent pour s’attaquer à la force brutale ou à la santé puissante. Il me rappelle plutôt ces directeurs de consciences, qui s’informent d’abord des blessures de l’âme, avant de se charger du salut des personnes qui viennent à eux. Il recherche l’intimité de Bérénice, mais seulement après s’être initié à ses malheurs et à ses faiblesses. Et il n’a recueilli Marie Bashkirtseff au nombre de ses saintes que lorsqu’il fut convaincu qu’elle était morte, ce qui est le degré suprême de l’innocuité.»

—«Mais pourquoi cherchons-nous donc toujours à arracher à son milieu la personne que nous voulons juger?» dit notre hôte, honnête homme et homme de tact avant tout. «Trêve de commérages, quand l’écrivain que nous respectons tous vient de tourner le dos. Barrès ne se donne pas pour autre chose qu’il n’est. Il a voulu chercher les conditions dans lesquelles il serait possible à une nature d’une sensibilité extrême de tirer quelque plaisir du monde contemporain, si rude pour tous ceux qui aiment l’art et pour tous ceux qui souffrent des nerfs.

«Pour arriver à ce but, il a besoin de quelque espace où il puisse donner libre jeu à sa personnalité sans se heurter aux autres; il lui faut une couche d’air entre son Moi et le monde pour amortir les chocs. Du haut de son optimisme, il sourit à la société, parce que c’est une nécessité pour lui de voir des visages gais et contents dans son entourage et par son ironie il tient le public à distance, parce qu’il ne se fie pas en lui. J’aime à me le figurer dans une société analogue à celle qui se rassemblait autour de Laurent de Médicis, prince élégant si je m’en souviens, mais qui lui aussi ne souffrait pas d’un surcroît de santé. Comme Barrès se serait senti chez lui au milieu de ces hommes de la Renaissance, disputant subtilement avec eux sur les hautes questions de philosophie et de morale, mais comme eux aussi s’intéressant à d’autres choses encore qu’à ces arguties-là! N’avaient-ils pas, au fond de leur cœur, des pressentiments de cette religion sublime, que les esprits de notre temps cherchent avec tant d’ardeur? Et l’âme du peuple était-elle inconnue à ceux même qui tâchaient de transporter les grâces naïves de la chanson populaire dans leurs poésies pleines d’entrain et de malices? Ah! quelle société distinguée de dilettantes de génie que celle-là!

«Mais je me trompe; non, Barrès est à nous, il est de notre monde et de nos jours. Ses livres n’ont pas été faits pour être récités dans un club, si distingué qu’il soit; ils s’adressent à nous tous; parce qu’avant tout ils sont sincères et prennent les choses telles qu’elles sont. Avez-vous jamais remarqué tout le courage moral qu’il a montré en introduisant le personnage de l’ingénieur, Charles Martin, dans un livre d’extrême délicatesse comme le Jardin de Bérénice? Prenez cet honnête ingénieur, qui va établir ses chaussées à travers les étangs pittoresques, ce brave homme qui croit vraiment tout ce qu’il dit, l’Adversaire en un mot, et transportez-le, si vous l’osez, dans ce milieu langoureux d’Aigues-Mortes qui exhale la monotonie poignante de ses landes immenses embrumées des lueurs sanglantes du couchant!

«Barrès l’a osé; fort simplement il s’est attaqué à cette individualité si difficile à saisir, qui tombe tout d’un bloc dans le jardin de Bérénice. Il nous le montre, ce rustre amoureux, et il sait prendre ce géant passionné par les sens. Et c’est le combat de l’ingéniosité et de la sensualité, de David et de Goliath qui s’engage. Mais ce David généreux, allant jusqu’au bout, donne au Philistin tous les avantages de la bataille. Il veut l’enjeu du duel, Bérénice elle-même? L’Adversaire l’aura, il l’aura en toutes formes, nul ne pourra le lui contester légalement. Cependant, le logicien subtil, l’amant de l’esprit, le poète, possédera l’âme de Bérénice de façon inaliénable, il l’aura contre et malgré tous, malgré la jeune femme aimée elle-même, malgré la Mort!

«Mais l’affabulation de ce livre est digne d’Aristophane!

«Et voilà bien le sujet du drame moderne dont nous parlait Barrès. N’y a-t-il pas quelque part, dans une comédie ancienne, une scène où deux personnages quêtent la faveur du Peuple, Dèmos?»

—«Oui sans doute,» dit S... toujours joyeux quand il entend le nom d’Aristophane. «C’est dans les Chevaliers

—«Ma mémoire, alors, ne me trompait pas,» poursuivit l’autre. «Eh bien! si l’on voulait exagérer un peu les traits du roman de Barrès, on aurait une personnification excellente du peuple dans la figure de Bérénice: jeune fille précoce, ayant beaucoup souffert et en revanche ayant beaucoup aimé, pécheresse indigne sans trop savoir pourquoi ni comment, et malgré tout ayant gardé parmi toutes les épreuves de sa vertu facile le grand charme de la bonté naïve du cœur. L’âne gris et le canard timide, ses compagnons habituels, donneraient des motifs de premier ordre au drame symbolique: ce sont les attributs de la dame, c’est-à-dire ses qualités essentielles dans leur perspective d’animalité. Ils constitueraient la note dominante de la guirlande fantastique qui s’enroulerait autour de l’image de «Notre-Dame l’âme du peuple».

«Vous parlerai-je encore des deux amis de Bérénice, le poète et l’ingénieur, dans leur rôle tragi-comique de candidats à la députation et au titre d’amants de cœur de la belle dame sans vertu? L’un la tue à force de caresses, sitôt qu’elle est devenue sa femme légitime; l’autre ne la possède qu’après sa mort.

«Ici, des considérations diverses d’ordre politique se pressent dans ma tête, mais laissons la politique aux politiciens et occupons-nous de poésie. Ne pourrait-on pas appliquer à Bérénice les beaux vers que Faust adresse à Hélène, quand elle se dissipe en nuage sous son étreinte passionnée... Allons,—voilà que je ne les retrouve plus, je ne suis même plus bien sûr qu’ils existent.»

Nous nous regardions les uns les autres; chacun se rappelait qu’il devait y avoir quelque chose là; mais personne ne se souvint des vers. Notre hôte continua:

—«Je ne veux point dire par là, croyez-moi, que je pense un seul instant à mettre le Jardin de Bérénice au même rang qu’un drame d’un intérêt universel comme le Faust de Gœthe: le ciel m’en préserve. C’est une nouvelle dont il est question ici, dans un cadre restreint, et le sujet de la conscience populaire n’est sans doute pas épuisé par l’histoire de Bérénice. Elle me semble plutôt être une âme-sœur, plus frêle, du Faune de Raynaud, mais elle vit d’une vie véritable et c’est là le principal. Puis, et pour finir, elle me paraît être un motif supérieur de comédie pour le théâtre de l’avenir!»

L’allusion au théâtre moderne fit naître une discussion passionnée. Il me fut impossible de suivre exactement l’argumentation de part et d’autre au milieu de la confusion et de l’ardeur de l’entretien.