RETOUR DANS LA NUIT

Il était fort tard déjà quand nous prîmes congé de notre aimable hôte. Marcel Schwob m’accompagnait dans mon interminable voyage par les rues noires; et je remarquai de nouveau que les heures de la nuit, sombres et silencieuses, tournent l’esprit vers les hautes abstractions et les grands problèmes de l’humanité, comme si nous pouvions les saisir plus facilement dans le vide matériel qui s’étend autour de nous.

Naturellement, nos pensées retournaient aux sujets qu’avait touchés Barrès dans son ingénieuse conversation.

—«Je suis curieux d’avoir votre opinion sur ce point,» dis-je à mon compagnon. «Croyez-vous que ces investigations, auxquelles nous assistons dans la plupart des livres qu’on publie, indiquent un courant sérieux des sentiments contemporains? Est-ce un voyage de découvertes qu’entreprend l’esprit, ou n’est-ce qu’une fantaisie de dilettante qui se promène dans le vague et le bizarre? Pour une fois, permettez-moi de parler en Janséniste réprouvé, mais sincère; cette agitation de l’âme, curieuse d’expériences morales, est-elle le signe précurseur d’une régénération de l’esprit?»

—«Comme il est difficile de répondre à votre question d’une manière satisfaisante!» dit Marcel Schwob. «Pour moi, il me semble incontestable qu’il se prépare quelque chose. L’état d’esprit des jeunes a subi un choc qui l’a fait changer de direction. Les jeunes gens de mon âge, et je ne fais pas allusion seulement aux membres du club, dont parlait Barrès, mais les étudiants de l’Université, se sont mis à réfléchir sur les principes qui règlent l’existence de l’homme. Ils veulent se rendre un compte exact de la foi (voilà pour vous, Janséniste) qui devra guider leurs actes, lorsqu’ils seront appelés à remplir leurs fonctions sociales; ils recherchent un idéal et l’union de tous ceux qui peuvent les aider à le réaliser. Et cette générosité de leurs âmes ne les prédispose pas à un certain vague dans les pensées; au contraire, ils sont très sérieux et très énergiques, et ils ne se livreront pas au premier venu qui fera mine de les conduire[5].

«Avec cette sensibilité extrême pour tous les courants de l’atmosphère intellectuelle qui le caractérise, Maurice Barrès a pressenti ce changement de direction de l’opinion et il est venu à elle. Ou plutôt,—parce que supposer chez lui de la préméditation serait chose puérile,—il a obéi à cette même influence qui s’exerçait sur les autres, et sortant de sa tour d’ivoire, d’où il regardait le monde comme un joujou, il s’est converti à une conception plus humaine de la vie.

«Ce mouvement sera-t-il constant? Qui pourrait le dire? Je ne puis constater que le développement régulier et naturel des idées. Lorsque plusieurs forces diverses doivent concourir à mettre l’opinion publique en mouvement, on remarque toujours à la naissance de l’évolution une certaine incertitude de sens. Et c’est le cas ici, parce que, pour ne prendre que cet exemple de deux forces différentes, il faut que l’individualisme de l’artiste fusionne avec le sens pratique des gens du monde pour constituer le courant. Mais c’est cette hésitation même du début qui pour moi est une preuve de sincérité et de réalité. Ce qui est factice se manifeste sous forme de réclame; et d’ordinaire les sentiments profonds se dissimulent. Non, je ne doute pas que nous ne soyons à la veille d’une nouvelle alliance entre l’art et la vie. Quelle en sera l’influence sur la marche de notre société? Je l’ignore. Que chacun de nous fasse de son mieux et cherche son chemin. Quant à moi, j’ai choisi le mien et j’irai jusqu’au bout.»

Marcel Schwob, l’homme le plus affectueux que je connaisse au monde, sait assumer un certain ton d’importance au moment où il le juge nécessaire. Il a cette espèce d’orgueil, particulière à l’homme qui a conscience de sa supériorité future. Tant qu’on se sent jeune,—vient-il jamais un temps où on ne le sent plus?—tant qu’on reste persuadé que le monde ne sait pas encore ce que vous êtes, on remplace par sa fierté la gloire qu’on attend; c’est un équivalent.

Puis l’heure appelait la confiance intime.

—«Il m’est impossible de m’entendre avec les psychologues,» me dit Marcel Schwob. «La vie ne me paraît pas un thème de compositions de classe. Partout où je cherche à la saisir, elle fait explosion sous mes mains. J’y vois une succession de crises causées par un mouvement ascendant vers l’organisation et l’individualisation d’une part, et par un mouvement en sens contraire vers la dégénération et la désintégration de l’autre. Et c’est un ensemble de phénomènes portés à leur tension la plus haute, puis ramenés à un état d’indifférence complète.

«Je ne saurais rattacher à un conte banal toute cette histoire vraie de la société. Pour en comprendre tant soit peu la marche, j’ai besoin d’une collection de faits exactement observés dans un domaine strictement limité. Alors seulement je me fais une idée de ce qu’est en réalité la vie sociale.

«Vous avez peut-être raillé, comme d’autres, mon affection pour les recherches sur l’argot et le langage populaire. Voulez-vous que je vous dise nettement ce que j’en pense? C’est dans ces jargons méprisés que je crois tenir la clef du mystère. Avez-vous jamais suivi l’histoire d’un mot à travers les âges? Depuis le sens vague et équivoque que l’on y a attaché à son origine, jusqu’à ce qu’il soit devenu un concept clair, individuel, net de forme et même de son? C’est alors qu’il se trouve à sa place précise dans le corps de la langue; rien ne rappelle plus ses origines obscures et il semble indépendant des éléments informes qui l’ont constitué. Il est le maître; il est même notre maître, puisque nous ne pouvons plus le manier comme nous voudrions, puisqu’il nous force de nous soumettre aux lois qu’il nous prescrit. On croirait que rien ne peut le chasser de la place autonome qu’il occupe. Et c’est justement alors que commence pour lui le retour vers en bas. Oh! on ne s’en aperçoit guère; on croit qu’un mot reste stationnaire, «beau» reste «beau» et «bon» reste «bon», à jamais. Pour moi, c’est autre chose; je le vois descendre après sa montée, je le vois dégénérer, c’est-à-dire devenir banal, d’individualisé qu’il était; je le vois tomber plus bas encore dans une existence obscure, jusqu’à ce que des mains brutales s’y attaquent, lui brisent les membres et en fassent une chose sans âme et sans nom, comme le monstre «bath[6]» qui désigne ce qu’autrefois on appelait «beau et bon». Mais après ces transformations,—si toutefois la vie du langage ne l’élimine pas comme inutile,—je vois monter ce reste mutilé, je le vois conquérir sa place discrète, et, si sa bonne fortune s’en mêle,—car il y a des mots qui ont du guignon,—je le vois s’exalter et triompher.»

Marcel Schwob parlait avec une telle conviction que si même on avait eu peine à suivre ses arguments on aurait ressenti le choc qui mettait en mouvement ces phénomènes, ordinairement si tranquilles, du langage.

—«Vous me direz peut-être,» continua-t-il, que vous n’avez jamais rien remarqué de pareil et vous m’affirmerez que ces mots déformés appartiennent à la société bien distincte et heureusement bien délimitée de messieurs les voleurs et les assassins, de sorte que même s’ils rappellent de loin un mot qu’on emploie ailleurs, il n’y a pourtant aucun rapport entre ce qui se trouve sur les hauteurs de la civilisation et ce qui grouille dans ses bas-fonds. Vous vous trompez...»

Il y eut un moment de silence; évidemment, Marcel Schwob passait la revue des arguments qu’il pouvait apporter à l’appui de sa thèse; il fit rapidement un choix et me dit:

—«Vous vous trompez et je vais vous dire pourquoi. Vous pensez probablement que ce mouvement de déformation du langage, pour l’appeler ainsi, part exclusivement du monde des gueux et vous oubliez que les classes supérieures de la société, le cercle du sport, celui des artistes et des dilettantes du high life y sont aussi pour leur bonne part. Des deux côtés on attaque le mot établi et reconnu; dans la rue, frondeuse et anarchiste, qui crée les termes nouveaux, et dans les réunions des gens du monde, qui aiment à recueillir les nouveautés qui courent la rue,—parce qu’il y a plus de causes de liaison entre la rue et le high life qu’on ne le croit d’ordinaire,—pour ne pas parler des artistes en qui il y a toujours du gamin, et je le dis à leur honneur.

«Je ne voudrais pas prétendre que cette attaque réussisse habituellement, en apparence du moins. Mais je ne regarde pas l’extérieur des choses et je ne m’occupe nullement du résultat apparent. Ce qui m’intéresse, c’est la connaissance de l’action des forces qui agissent à un moment donné sur cet état social que nous appelons le langage; je cherche à saisir, sous la surface tranquille, l’œuvre des puissances destructrices, qui minent l’édifice pour en construire un autre, fatalement. Qu’une catastrophe survienne,—une révolution ou une migration générale des peuples, qui abolirait pour un temps l’autorité de la tradition écrite,—et vous verrez bientôt quels sont les mots qui vivent en réalité et quels sont ceux qui ne mènent qu’une existence de fantômes. La chute de l’empire romain nous a montré ce qui pourrait arriver de nouveau. Vous n’ignorez pas qu’un des mots les plus nobles de notre langue, «la tête,» est sorti de la rue. Dans les temps troublés, où notre civilisation est née, «le chef,» caput, n’a pu maintenir sa position contre l’attaque du «pot», testa; un beau jour il s’est trouvé remplacé par son rival ignoble[7]. C’est que, voyez-vous, il était mort, longtemps déjà avant que personne ne le sût.

«Il vous sera difficile peut-être de vous placer au point de vue d’où je contemple cette bataille des mots qui se heurtent, se blessent, se poussent dans l’obscurité,» dit Marcel Schwob qui de son côté, probablement, ne trouvait point son argumentation tout à fait probante. Du moins il s’empressa d’ajouter:

—«Ce qui me prouve que je suis sur la bonne voie, c’est que dans l’histoire des institutions sociales je rencontre la même succession de faits que dans celle des mots. Prenons la chevalerie, par exemple: née de la simple nécessité de défendre le sol contre les invasions hostiles, elle se développe en système d’obligations morales pour devenir dans sa métamorphose suprême le résumé de tout ce qui dans la nature humaine paraît noble et l’est. A ce moment précis elle entre dans sa période de décadence; la chevalerie devient une caricature et les chevaliers sont des aventuriers ou pis encore. Sans doute, pendant ce temps de déchéance réelle, le nom reste en honneur; mais la vie qui l’avait animée est ailleurs; l’esprit d’aventures militaires, l’esprit de découvertes à l’avant-garde de l’humanité, est allé se réfugier dans des classes sociales différentes: il va se développer, se dégager de ses nouvelles origines équivoques et obscures, et se bâtir des institutions nouvelles.

«La perspective de l’histoire nous permet facilement de voir cette marche ascendante et descendante des choses dans le passé. Cependant pour moi l’intérêt n’est pas là. C’est l’état présent de la société qui m’occupe, et j’y vois, comme dans les phénomènes du langage dont je vous entretenais, un mouvement qui part d’en bas pour arriver en haut, et qui retourne ensuite à son point de départ. Chaque trait de la nature humaine parvenu à son apogée et figé dans quelque institution sociale m’apparaît menacé par ce qu’il y a en bas d’informe et de désorganisé; et en revanche cet état difforme semble idéalisé à mes yeux par le développement qu’il contient en puissance. Oui, l’immoralité pour moi est un précipité de la convention morale supérieure et les mœurs de l’avenir sont en germe dans l’action brutale des classes inférieures; je vois l’’individu se perdant dans la masse et la masse se différenciant en individus, tout ordre nécessairement détruit et se reconstruisant de ses ruines mêmes. Mais, je le répète, à mon point de vue, tout ceci se passe simultanément, et c’est non seulement dans la succession du temps que les événements produisent leurs effets, mais aussi bien ils sont accompagnés en ligne parallèle d’effets analogues, qui manifestent leur dégradation ou leur exaltation, et représentent toutes les forces à l’œuvre dans la société: de sorte que l’état social nous offre à tout moment l’image du passé et de l’avenir, sur une échelle mouvante...

«J’ai peur que vous me preniez en flagrant délit de mysticisme. Je n’y puis rien, je vois comme cela, d’instinct. Il n’y a pas pour moi de ligne qui sépare ce qui est en bas de ce qui est en haut. Comment appeler ce sentiment? Faut-il lui donner le beau nom de la pitié? N’est-ce que la curiosité intellectuelle qui me mène à sonder les profondeurs du monde moral? Non, à vous dire vrai, ni ceci ni cela. Je vous l’avoue franchement, le mal a un attrait pour moi; la perversité me charme.»

Nous passions par l’Avenue de l’Opéra, pour gagner la rive gauche. Certes, la grande rue fastueuse a dû entendre de singulières causeries; mais je doute qu’elle ait été souvent le théâtre d’une confession à la fois si simple et si profonde que celle de mon compagnon.

En elle-même, elle ne m’étonnait guère. Tout homme doué d’un esprit poétique doit avoir ressenti l’attrait des choses basses. Quiconque se croit capable de créer soit une religion, soit un état, soit une représentation de la vie, s’adresse aux humbles et aux misérables, parce que là il peut donner la preuve de la force qui est en lui. Ce qui est organisé complètement ne fait point appel à sa sympathie; les organisations parfaites ont atteint leur pleine croissance selon leur loi propre et l’avenir ne leur appartient plus.

C’est vers les pauvres et les maudits du sort que le poète se sent attiré, puisque voilà pour lui la matière humaine qu’il peut animer de son souffle.

Et qu’on ne prétende point que de telles idées ne puissent naître qu’au contact du mouvement désordonné d’une capitale où la misère et la grandeur se coudoient. Pour arriver à ce sentiment, il ne faut que ceci: être poète. Balzac l’a eue, enfant, au collège de Vendôme, cette vision mystique de la société, et il y a subi l’attirance inquiétante du mal. Browning nous a raconté, dans un de ses poèmes grotesques, que le cant anglais lui a pardonnés parce qu’il n’y a rien compris, comment il a reçu la révélation du mystère humain dans un petit village de la côte bretonne; et il y a dans un coin de la naïve Souabe un poète ignoré qui a chanté le charme de la perversité sur un mode lyrique d’une grâce, d’une chasteté et d’une mélancolie infinies[8].

Mais cette conception poétique devient bien autrement importante quand elle acquiert, comme chez Marcel Schwob, l’autorité d’un principe scientifique, qui contient en germe un système vrai de la société humaine. Et c’est l’étude exacte d’une des manifestations les plus délicates de l’existence, du langage, qui donnera cette signification précise à la théorie mystique de l’harmonie sociale. Ici, il n’est plus question d’une belle inspiration du moment, mais d’une véritable découverte.

Ne vous semble-t-il pas parfois que l’humanité, après combien de tâtonnements! est parvenue enfin à déchiffrer quelques mots nouveaux du livre de son âme,—et ces mots la troublaient auparavant parce qu’elle ne savait pas en distinguer le sens? Et n’est-il pas possible que nous assistions bientôt à quelque conquête définitive sur le domaine de l’inconscient, qui enferme l’espace si restreint de la terre connue de notre esprit? Et ce pressentiment de l’avenir d’une idée nouvelle donna pour moi une importance exceptionnelle à l’heure où je reçus la confession intellectuelle de mon compagnon de route.

Nous longions le Louvre pour aller au boulevard Saint-Michel.

Marcel Schwob poursuivit le cours de ses explications; mais ce qui avait commencé par être une théorie générale, insensiblement finissait en une confidence tout intime et toute personnelle. Il me raconta combien dès son enfance sa nature inquiète et vagabonde l’avait fait souffrir jusqu’au moment où, ne sachant plus sa route, il avait trouvé un guide sûr qui avait dompté son humeur fantasque, en lui faisant apprécier le haut intérêt de l’étude scientifique exacte. Ses leçons lui avaient indiqué une immense carrière libre, où sa curiosité pouvait s’assouvir.

—«C’est l’homme dont je vous ai fait faire la connaissance,» me dit Marcel Schwob; «et si vous l’estimez déjà profondément pour son intelligence ouverte et enjouée, quel ne serait pas votre sentiment pour lui, si vous aviez éprouvé comme moi les effets de sa bonté lucide, qui part du cœur, à laquelle je dois l’indépendance de mon esprit et ma fierté légitime.

«Ma fierté! ne riez pas de cette expression; c’est encore le seul sentiment qui puisse nous faire supporter les cahots de la vie. Mon pauvre ami Guieysse! vous ne l’avez point connu..., vous ne pouvez savoir quel noble représentant de l’humanité la société a perdu en lui. Au moment même où il allait entrer dans la carrière qui offrait le plus d’avenir à son talent exceptionnel pour les recherches linguistiques, il n’a plus eu la force de résister à la pression de la vie, et il est mort avant la gloire.

«Quelle triste idée que de ne pouvoir honorer que la mémoire de l’ami, dont c’était ma plus haute ambition de devenir le collaborateur dans le champ de découvertes infinies qui s’ouvrait devant lui.

Mais peut-être que l’esprit ne mûrit que par le chagrin, et que l’imagination aussi a besoin de l’excitation de la douleur pour se déployer. Car j’y tiens, à mon imagination, et je ne changerais contre rien au monde ce qui me reste de mon humeur fantasque. Combien de ressources une ville comme Paris offre à ceux qui veulent exercer la mobilité de leur esprit en cherchant l’unité sous toutes les manifestations diverses de l’existence! Verlaine! Oui, Verlaine, ce nom me revient toujours à la bouche, parce que l’homme est toujours devant moi. Sa figure est un des grands problèmes de ma vie, ou plutôt non, c’est un des grands faits de mon existence spirituelle de ce moment. Vous qui êtes imbu des souvenirs classiques de l’école, vous serez peut-être étonné;—mais sous quelle image pensez-vous que je le voie? Pour moi, non seulement il a le masque de Socrate; mais c’est Socrate lui-même.

«Ah! ne vous récriez pas! Bien des choses qui vous rebutent peut-être chez Verlaine ne nous choquent pas, nous, habitués que nous sommes à toutes les excentricités! Et puis je ne parle pas du Socrate vulgaire, de cette espèce de professeur bonhomme et bonasse, fort en rhétorique et en philosophie, que l’on nous prône dans les manuels. Non, Verlaine me fait comprendre le vrai Socrate, celui que les Athéniens devaient condamner, mais dont Platon pouvait concevoir l’image idéale; l’homme que sa femme ne pouvait souffrir, mais que recherchait le raffiné Alcibiade, le vrai Socrate en déshabillé, celui que raillaient les gamins d’Athènes et leurs confrères les poètes comiques, quand il restait debout pendant plusieurs heures en extase intellectuelle sur la place publique, mais dont l’extase a été la pâture d’esprit des générations suivantes jusqu’à nous, jusqu’après nous, et pour longtemps encore. Ainsi, pour moi, un seul mot de Verlaine, un de ces mots profondément naïfs dont il possède le secret, m’éclaire les abîmes du cœur humain et de la foi, ce qui est la même chose.

«Ceci n’est pas une métaphore, car cet abîme attire comme l’autre et, tout en vous tentant, cherche à vous anéantir en vous soufflant l’orgueil de la destruction. Ah! quelle chose misérable et impuissante que l’homme! Vous rappelez-vous que Jules Renard un jour nous avouait sa prédilection pour le Cadet de Richepin? Cette disposition d’esprit, volontaire jusqu’à la férocité, se retrouve chez nous tous. Voilà pourquoi j’ai pensé quelquefois que la parabole de l’Enfant prodigue se prêterait peut-être aussi bien à symboliser la pensée intime de notre temps que celle du XVe siècle avant la renaissance de l’esprit humain. L’Enfant prodigue! lui aussi un cadet, n’est-ce pas? Le plus jeune des deux!»

Nous avions passé la rivière. L’eau n’était qu’une tache sombre; une ligne vague dessinait les faîtes des maisons du quai contre l’obscurité du ciel; l’église Notre-Dame était une masse informe, montant confusément dans le gouffre noir de la nuit. Sur le boulevard Saint-Michel, on voyait encore les lumières éparses des cafés qu’on allait fermer et sur le trottoir se formaient de petits groupes de gens qui se disaient bonsoir pour rentrer chez eux.

—«Mais non!» dit Marcel Schwob, après une pause de quelques secondes, qu’il donna à la réflexion. «Le fils prodigue sur sa route pénible voyait devant lui la maison paternelle, et nous, agités par des désirs aveugles, nous marchons vers l’inconnu. C’est un autre symbole qui nous convient: la figure d’Ahasvérus, du Juif-Errant, du voyageur sans trêve, qui a rencontré l’Idéal sur son chemin, mais qui lui a tourné le dos, parce qu’il ne le reconnaissait point dans la forme où il se présentait à lui; et il s’est mis à marcher, furieux contre lui-même, poussé par la folie de l’espérance vaine et il marche toujours.»

Et excité par la perspective sous laquelle les œuvres d’art se montraient à lui il poursuivit: «Voyez combien la comparaison est juste. Tout poème,—et je prends le mot dans son acception la plus étendue,—qui contient une parcelle de vraie vie a pour refrain ce: «Marche! marche!» comme si c’était sa qualification nécessairement sous-entendue et sans laquelle il perd tout sens réel. Vous rappelez-vous les Terres vierges de Tourguénieff avec leur conclusion d’une émotion poignante: le héros et l’héroïne se donnant la main pour aller parmi le peuple, c’est-à-dire vers l’inconnu! Et la Nora d’Ibsen! On s’est demandé souvent pourquoi cette petite poupée quitte sa maison chaude et son mari qui, après tout, n’est pas absolument insupportable, pour partir dans la nuit vers un avenir incertain. C’est que pour elle aussi a retenti la parole mystérieuse: Marche! et elle s’en va au loin, laissant derrière elle sa maison, ses enfants, tout ce qu’elle ne reconnaît plus comme l’idéal de l’existence,—en route vers l’inconnu! Je ne parle pas des poésies de Verlaine, qui mettent à nu cette palpitation perpétuelle du cœur s’épuisant en rêves étranges; mais ce qui est tout près de nous, l’œuvre de Barrès, elle aussi, ne trahit-elle pas cet état d’agitation incessant de l’âme, inassouvie à jamais? Oui, le marcheur éternel erre dans ces pages de son pas inquiet. Et le livre aujourd’hui qui touche nos cœurs ne commence en vérité que là où son récit finit,—pour être continué par nous, en nous.»

Ici j’interrompis mon compagnon en lui montrant un homme qui marchait péniblement à quelque distance. Il traînait la jambe gauche et s’appuyait faiblement sur le bâton que tenait sa main tremblante. La lumière d’une des rares lanternes éclaira un instant sa forme douloureuse et grise: il hésita et retourna la tête, comme incertain de la route qu’il allait prendre.

—«Verlaine!» dit Marcel Schwob. «Est-ce que le François Ier serait déjà fermé? Nous allons le rejoindre, n’est-ce pas?»

Je retins mon ami par le bras.

FIN

Notes.

[1] Ici je me permets d’abréger l’entretien. Le poète a trop de tact et de savoir-vivre pour citer ses propres vers au cours de sa conversation.

[2] Léon Cahun, Hassan le Janissaire, 1516. Bibliothèque de romans historiques. Armand Colin et Cie, éditeurs.

[3] La Jeunesse contemporaine et le général Boulanger, Maurice Barrès. Revue indépendante.

[4] Marcel Schwob, Cœur double, avec une préface. Paris, Paul Ollendorf, 1891.

[5] Marcel Schwob fait allusion dans ces mots au mouvement des esprits de l’Université, tel qu’il se manifeste dans les articles publiés à la Revue Bleue et ailleurs, par M. Henry Bérenger, le sympathique président de l’Association générale des étudiants de Paris.

[6] «Bath» ou «bate», qui en argot signifie beau et bon, est formé artificiellement, suivant l’opinion de Marcel Schwob. On a gardé seulement la lettre b du mot original et on y a ajouté la terminaison «ate» assez fréquente en argot. Ainsi «moche» dans le jargon des voleurs ne serait autre que «mal» (m-oche). Dans son Étude sur l’argot français, Marcel Schwob part du principe que les termes de jargon sont des mots déformés du langage ordinaire, et non des métaphores, comme on croyait jusqu’ici. Pour donner un exemple, selon lui il ne faut point considérer le mot argotique «tronche» (tête) comme un dérivé de «trancher» ou de «trunca», comme l’a fait Victor Hugo—qui y voyait une désignation de la tête coupée,—mais simplement une déformation de «trogne».

[7] Pour des formations analogues à testa, pot, avec le sens de «tête», voir: Marcel Schwob et G. Guieysse, Étude sur l’argot français, p. 22.

[8] Christian Wagner von Warmbronn, Maerchenerzaehler, Brahmine und Seher. Stuttgart, 1885.