SCÈNE II

Saint-Albans.

Alarmes, combattants qui passent et repassent Entre WARWICK.

WARWICK.--Clifford de Cumberland, c'est Warwick qui t'appelle; et si tu ne te caches pas devant l'ours, maintenant que les trompettes furieuses sonnent l'alarme et que les cris des mourants remplissent le vide des airs, Clifford, je t'appelle. Viens et combats contre moi, orgueilleux lord du nord. Clifford de Cumberland, Warwick s'enroue à force de t'appeler aux armes. (Entre York.) Quoi! mon noble lord, comment, à pied?

YORK.--Clifford, dont la mort arme le bras, vient de tuer mon cheval; mais coup pour coup, et au même moment, j'ai fait de cette excellente bête qu'il aimait tant un repas pour les vautours et les corbeaux.

(Entre Clifford.)

WARWICK.--L'heure de l'un de nous ou de tous deux est arrivée.

YORK.--Arrête, Warwick, et cherche ailleurs quelque autre proie; car c'est moi qui dois poursuivre celle-ci jusqu'à la mort.

WARWICK.--En ce cas, fais vaillamment, York; c'est pour une couronne que tu combats Clifford; comme il est vrai que je compte réussir aujourd'hui, j'ai du chagrin au coeur de te quitter sans te combattre.

(Warwick sort.)

CLIFFORD.--Que vois-tu donc en moi, York? Pourquoi t'arrêter ainsi?

YORK.--J'aimerais ta contenance guerrière si tu ne m'étais pas si profondément ennemi.

CLIFFORD.--Et l'on ne refuserait pas à ta valeur la louange et l'estime, si tu ne l'employais honteusement et pour le crime.

YORK.--Puisse-t-elle me défendre contre ton épée, comme il est vrai qu'elle soutient la justice et la bonne cause!

CLIFFORD.--Mon âme et mon corps ensemble sur cette affaire-ci.

YORK.--Voilà un terrible gage. En garde sur-le-champ.

(Ils combattent, Clifford tombe.)

CLIFFORD.--La fin couronne les oeuvres [25].

Note 25:[ (retour) ] Clifford dit ces paroles en français: il ne mourut point de la main du duc d'York, mais fut tué dans la mêlée. Sa mort est ainsi racontée dans la troisième partie de Henri VI, et la même incohérence se remarque dans les pièces originales. C'est une inadvertance comme on en rencontre souvent dans Shakspeare.

(Il meurt.)

YORK.--Ainsi la guerre t'a donné la paix, car te voilà tranquille. Que le repos soit avec son âme, si c'est la volonté du ciel!

(Il sort.)

(Entre le jeune Clifford.)

LE JEUNE CLIFFORD.--Honte et confusion! Tout est en déroute. La peur crée le désordre, et le désordre frappe ceux qu'il faudrait défendre. O guerre! fille des enfers, dont le ciel irrité a fait l'instrument de sa colère, jette dans les coeurs glacés des nôtres les charbons brûlants de la vengeance! Ne laisse pas fuir un soldat. L'homme qui s'est vraiment consacré à la guerre ne connaît pas l'amour de soi. Quiconque s'aime soi-même n'a point essentiellement, mais seulement par le hasard des circonstances, les caractères de la valeur..... (Voyant son père mort.) O que ce vil monde prenne fin, et que les flammes du dernier jour confondent, avant le temps, la terre et le ciel embrasés ensemble! Que le souffle de la trompette universelle se fasse entendre et impose silence au son mesquin des divers bruits du monde! Père chéri, étais-tu donc destiné à perdre ta jeunesse dans la paix, et à revêtir les couleurs argentées de l'âge, de la prudence, pour venir, aux jours vénérables où l'on garde la maison, périr dans une mêlée de brigands. A cette vue, mon coeur se change en pierre, et tant qu'il m'appartiendra il demeurera dur comme elle.--York n'épargne point nos vieillards, je n'épargnerai pas davantage leurs enfants. Les larmes des jeunes vierges feront sur mon coeur l'effet de la rosée sur la flamme; et la beauté, qui si souvent a rappelé les tyrans à la clémence, ne fera, comme l'huile et la cire, qu'animer l'ardeur de ma colère. Dès ce moment, la pitié ne m'est plus rien. Si je trouve un enfant de la maison d'York, je le couperai en autant de bouchées que la farouche Médée fit du jeune Absyrte, et je chercherai ma gloire dans la cruauté. (Il prend sur ses épaules le corps de son père.) Viens, toi, ruine récente de l'antique maison de Clifford; comme Énée emporta le vieil Anchise, je vais te charger sur mes robustes épaules. Mais Énée portait une charge vivante, elle ne lui pesait pas ce que me pèsent mes douleurs.

(Il sort.)

(Entrent Richard Plantagenet et Somerset: ils combattent, Somerset est tué.)

RICHARD PLANTAGENET.--Te voilà donc là gisant! Par sa mort sous une misérable enseigne du château de Saint-Albans, mise à la porte d'un cabaret, Somerset va rendre fameuse la sorcière qui l'a prédite [26]. Fer, conserve ta trempe; coeur, continue d'être impitoyable. Les prêtres prient pour leurs ennemis, mais les princes tuent.

(Il sort.)

Note 26:[ (retour) ] La sorcière avait prédit à Somerset qu'il aurait à se garder des châteaux qui se tiennent en haut, that mounted stand, et il meurt sous l'enseigne du château de Saint-Albans, à la porte d'un cabaret.

(Alarmes. Différentes excursions des deux partis. Entrent le roi Henri et la reine Marguerite et quelques autres faisant retraite.)

MARGUERITE.--Fuyez, seigneur. Que vous êtes lent! N'avez-vous pas de honte? fuyez.

LE ROI.--Pouvons-nous fuir les volontés du ciel? Chère Marguerite, arrêtez.

MARGUERITE.--De quelle nature êtes-vous donc? Vous ne voulez ni combattre ni fuir. Maintenant c'est force d'esprit, sagesse et sûreté, de céder le champ aux ennemis, et de garantir notre vie par tous les moyens possibles, puisque tout ce que nous pouvons c'est de fuir. (On entend au loin une alarme.) Si vous êtes pris, nous sommes au bout de nos ressources; mais si nous avons le bonheur d'échapper, comme le temps nous en reste, si nous ne le perdons pas par votre négligence, nous pourrons gagner Londres où vous êtes aimé, et où l'échec de cette journée pourra être promptement réparé.

(Entre le jeune Clifford.)

CLIFFORD.--Si je n'avais attaché toute mon âme à l'espoir de leur nuire un jour, vous m'entendriez blasphémer, plutôt que de vous engager à fuir. Mais fuyez, il le faut. L'incurable découragement règne dans le coeur de notre parti. Fuyez pour votre salut, et nous vivrons pour voir arriver leur tour, et leur transmettre notre fortune. Hâtez-vous, seigneur; fuyez.