SCÈNE IV
Toujours à Londres.--Une rue.
Entrent GLOCESTER ET SES DOMESTIQUES, tous vêtus de deuil.
GLOCESTER.--Ainsi quelquefois le jour le plus brillant se couvre de nuages; et, après l'été, suit invariablement le stérile hiver, avec les rigueurs de son amère froidure; comme les saisons se succèdent, ainsi se précipitent les joies et les peines. Quelle heure est-il, messieurs?
UN SERVITEUR.--Dix heures, milord.
GLOCESTER.--C'est l'heure qui m'a été marquée pour attendre le passage de la duchesse subissant sa punition. On la traîne sans pitié dans les rues: ses pieds délicats ne posent qu'avec une douleur presque insupportable sur le pavé de ces rues. Chère Nell, ton âme noble a peine à supporter l'aspect de ce vil peuple, les yeux fixés sur ton visage, et du rire de l'envie insultant à ta honte; lui qui naguère suivait les roues orgueilleuses de ta voiture, lorsque tu passais en triomphe à travers les rues!.... Mais paix, je crois qu'elle approche, et je veux préparer mes yeux troublés de larmes à voir ses misères.
(Entrent la duchesse de Glocester, couverte d'une pièce de toile blanche, plusieurs papiers attachés derrière elle, les pieds nus et un flambeau allumé à la main; sir John Stanley, un shérif et des officiers de justice.)
UN DES DOMESTIQUES.--Si Votre Grâce le permet, nous allons l'enlever au shérif.
GLOCESTER.--Non; tenez-vous tranquilles; sous peine de la vie, laissez-la passer.
LA DUCHESSE.--Venez-vous, milord, pour être témoin de ma honte publique? En ce moment, tu fais aussi pénitence. Vois comme ils nous contemplent, comme cette folle multitude te montre au doigt, comme ils balancent leurs têtes et tournent les yeux sur toi. Ah! Glocester, cache-toi à leurs regards odieux, et, enfermé dans ton cabinet, vas-y pleurer ma honte, et maudire tes ennemis, à la fois les miens et les tiens!
GLOCESTER.--Prends patience, chère Nell: cesse de te rappeler tes douleurs.
LA DUCHESSE.--Ah! Glocester, fais donc que je ne me rappelle plus qui je suis. Car quand je pense que je suis ta femme par mariage, et toi un prince, le protecteur de ce royaume, il me semble que je ne devrais pas être ainsi conduite à travers les rues, revêtue d'infamie, des écriteaux sur mon dos, et suivie par une vile populace qui se réjouit de voir mes pleurs et d'entendre mes profonds gémissements. La pierre impitoyable déchire mes pieds sensibles; et quand je tressaille de douleur, ce peuple envieux rit de ma peine et m'avertit de prendre garde où je marche. Ah! Humphroy, puis-je supporter ce poids accablant de honte? Crois-tu que je veuille jamais jeter un regard sur ce monde, ou nommer heureux ceux qui jouissent de la lumière du soleil? Non: les ténèbres seront ma lumière, et la nuit sera pour moi le jour; le souvenir de ma grandeur passée sera mon enfer. Quelquefois je me dirai que je suis la femme du duc Humphroy, et lui un prince tout-puissant, maître dans ce pays: et que cependant tel a été l'exercice de sa puissance, telle a été sa dignité de prince, qu'il était là tandis que je passais, moi sa femme, abandonnée, livrée en spectacle à leur curiosité, et montrée au doigt par cette canaille fainéante rassemblée à ma suite. Mais continue à te montrer patient, ne rougis pas de ma honte, demeure inactif jusqu'à ce que la hache de la mort se lève sur ta tête, comme, sois-en assuré, elle se lèvera bientôt; car Suffolk, lui qui peut tout obtenir, sur tous les points, de celle qui te hait et qui nous hait tous, et York, et l'impie Beaufort, ce prêtre sans foi, ont englué le buisson où doivent se prendre tes ailes; et, de quelque côté que tu diriges ton vol, ils t'envelopperont dans leurs trames; mais continue de ne rien craindre, et ne prends aucune précaution contre tes ennemis, jusqu'à ce que ton pied soit retenu dans le piége.
GLOCESTER.--Ah! cesse, Nell, tes conjectures t'égarent. Il faut que je sois coupable avant de pouvoir être condamné. Eussé-je vingt fois autant d'ennemis, et chacun d'eux eût-il vingt fois leur pouvoir, tous ensemble seraient hors d'état de me causer le moindre mal aussi longtemps que je serai loyal, fidèle et exempt de reproche. Voudrais-tu donc que je t'eusse enlevée de force à l'humiliation que tu subis? Crois-moi, ta honte n'eût point été lavée par là, et je me serais mis en danger par l'infraction de la loi. C'est du calme, chère Nell, que tu pourras recevoir le plus de secours. Je t'en prie, forme ton âme à la patience; ces quelques jours de confusion seront bientôt passés.
(Entre un héraut.)
LE HÉRAUT.--Je somme Votre Grâce de se rendre au parlement de Sa Majesté, qui sera tenu le premier du mois prochain.
GLOCESTER.--Jamais ma présence n'y a été requise jusqu'à ce jour. Il y a quelque chose de caché là-dessous.--Il suffit, je m'y rendrai. (Le héraut sort.) Mon Éléonor.... il faut nous séparer. Maître shérif, n'ajoutez point à la peine à laquelle le roi l'a condamnée.
LE SHÉRIF.--Avec la permission de Votre Grâce, mes fonctions ne vont pas plus loin, et sir John Stanley est chargé maintenant de l'emmener avec lui dans l'île de Man.
GLOCESTER.--Me promettez-vous, Stanley, de protéger mon épouse dans son exil?
STANLEY.--Ce sont là mes ordres, avec le bon plaisir de Votre Grâce.
GLOCESTER.--Ne la traitez pas plus mal parce que je vous sollicite en sa faveur. Le monde peut me montrer encore un visage riant, et je puis vivre assez pour vous bien traiter si vous en usez bien avec elle. Sur ce, adieu, sir John.
LA DUCHESSE.--Quoi! partir, milord, et sans me dire adieu!
GLOCESTER.--Mes pleurs te disent que je ne puis m'arrêter à parler.
(Sortent Glocester et ses domestiques.)
LA DUCHESSE.--Es-tu donc parti, et toute consolation avec toi, car aucune ne m'accompagne? Ma joie est la mort, la mort dont le nom seul m'a fait frémir tant de fois, parce que je souhaitais l'éternité de ce monde. Stanley, je t'en prie, allons, emmène-moi d'ici; peu m'importe où tu me mèneras, car je ne te demande point d'autre faveur que de me conduire où on te l'a ordonné.
STANLEY.--Vous le savez, madame; c'est à l'île de Man, pour y être traitée selon votre condition.
LA DUCHESSE.--Je le serai donc bien mal, car ma condition, c'est la honte. Serai-je donc traitée honteusement?
STANLEY.--Vous le serez comme une duchesse, comme la femme du duc Humphroy; tel est le traitement qui vous attend.
LA DUCHESSE.--Shérif, sois heureux, et plus que je ne le suis, quoique tu aies dirigé les opprobres que je viens de subir.
LE SHÉRIF.--C'était mon office, madame, et je vous en demande pardon.
LA DUCHESSE.--Oui, oui, adieu, ton office est rempli. Allons, Stanley, partons-nous?
STANLEY.--Madame, votre pénitence est finie; quittez cette toile qui vous couvre, et venez vous habiller pour notre voyage.
LA DUCHESSE.--Je ne dépouillerai point ma honte avec cette toile: non, elle couvrira mes plus riches vêtements, et se montrera, quelque parure que je prenne. Allons, conduisez-moi, je languis de voir ma prison.
(Ils sortent.)
FIN DU SECOND ACTE.