SCÈNE VIII

Southwark.

Une alarme. Entre CADE, suivi de toute la populace.

CADE.--Montez par Fish-Street, descendez par l'angle de Saint-Magnus; tuez, assommez: jetez-les dans la Tamise. (Une trompette sonne un pourparler et une retraite.) Quel bruit est-ce là? Qui donc est assez hardi pour sonner la retraite ou un pourparler quand je commande qu'on tue?

(Entrent Buckingham et le vieux Clifford, avec des troupes.)

BUCKINGHAM.--C'est nous vraiment qui avons cette hardiesse, et qui venons te déranger. Sache, Cade, que nous venons comme ambassadeurs de la part du roi vers le peuple que tu as égaré, pour annoncer un pardon absolu à tous ceux qui t'abandonneront et retourneront tranquillement chez eux.

CLIFFORD.--Que dites-vous, compatriotes? Voulez-vous vous rendre au pardon qui vous est encore offert, ou attendez-vous que votre révolte vous conduise à la mort? Qui aime le roi et accepte son pardon, qu'il jette son chaperon en l'air et crie: Dieu garde le roi! Que celui qui le hait et n'honore pas son père Henri V, qui fit trembler la France, secoue son arme contre nous et continue son chemin.

LE PEUPLE.--Dieu garde le roi! Dieu garde le roi!

CADE.--Quoi! Buckingham et Clifford, êtes-vous si braves? et vous, stupides paysans, croyez-vous à leurs paroles? Avez-vous donc envie d'être pendus avec vos lettres de grâce attachées au cou? Mon épée s'est-elle donc fait jour à travers les portes de Londres pour que vous m'abandonniez au White-Hart dans Southwark? Je pensais que jamais vous ne poseriez les armes avant d'avoir recouvré vos anciennes libertés; mais vous êtes tous des misérables, des lâches, qui vous plaisez à vivre esclaves de la noblesse. Laissez-les vous briser les reins à force de fardeaux, vous chasser de dessous vos toits, ravir devant vos yeux vos femmes et vos filles. Il y en a toujours un que je saurai bien tirer d'affaire. Que la malédiction de Dieu vous éclaire tous!

LE PEUPLE.--Nous voulons suivre Cade, nous voulons suivre Cade!

CLIFFORD.--Cade est-il le fils de Henri V pour crier ainsi que vous voulez le suivre? Vous conduira-t-il dans le coeur de la France pour y faire, des derniers d'entre vous, des comtes ou des ducs? Hélas! il n'a pas seulement une maison, un asile pour se réfugier; il ne sait comment se procurer de quoi vivre, si ce n'est par le pillage, en nous volant, nous qui sommes vos amis. Ne serait-ce pas une honte, si, tandis que vous êtes ici à vous chamailler, le timide Français, naguère vaincu par vous, faisait une subite incursion sur la mer, et venait vous vaincre? Il me semble déjà le voir, au milieu de nos discordes civiles, parcourir en maître les rues de Londres, en appelant villageois tous ceux qu'il rencontre. Ah! périssent plutôt dix mille canailles de Cades, que de vous voir demander grâce à un Français! En France! en France! et regagnez ce que vous avez perdu; épargnez l'Angleterre, c'est votre rivage natal. Henri a de l'argent; vous êtes forts et courageux; Dieu est avec nous: ne doutez pas de la victoire.

TOUT LE PEUPLE.--A Clifford! à Clifford! nous suivons le roi et Clifford.

CADE.--Vit-on jamais plume aussi facile à souffler çà et là que cette multitude? Le nom de Henri V les entraîne à cent mauvaises actions, et ils me laissent là seul et abandonné. Je les vois se consulter ensemble pour me saisir par surprise. Mon épée m'ouvrira un chemin, car il n'y a plus moyen de rester ici. En dépit des diables et de l'enfer, je passerai au milieu de vous. Le ciel et l'honneur me sont témoins que ce n'est pas défaut de courage en moi, mais seulement la basse, l'ignominieuse trahison de ceux qui me suivent, qui me force de tourner les talons et de fuir.

BUCKINGHAM.--Quoi! il s'est échappé? Que quelques-uns de vous aillent après lui. Celui qui apportera sa tête au roi recevra mille couronnes pour sa récompense. (Quelques-uns sortent.) Suivez-moi, soldats; nous allons chercher un moyen de vous réconcilier tous avec le roi.

(Ils sortent.)