SCÈNE II

Un autre appartement dans la maison d'Angelo.

Entrent LE PRÉVÔT ET UN VALET.

LE VALET.—Il est occupé à entendre une affaire; il va venir tout de suite. Je vais vous annoncer.

LE PRÉVÔT.—Je vous en prie, faites-le. (Le valet sort.) Je viens savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il faut, lui, qu'il meure pour cela!

(Entre Angelo.)

ANGELO.—Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?

LE PRÉVÔT.—Votre bon plaisir est-il que Claudio meure demain?

ANGELO.—Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous pas l'ordre? Pourquoi venez-vous me le demander une seconde fois?

LE PRÉVÔT.—J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous votre bon plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution, la justice s'est repentie de son arrêt.

ANGELO.—Allez, cela me regarde; faites votre devoir, ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de vous.

LE PRÉVÔT.—Je demande pardon à Votre Honneur.—Que fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette? Elle est bien près de son terme.

ANGELO.—Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, et cela sans délai.

(Le valet revient.)

LE VALET.—Voici la soeur de l'homme condamné, qui demande à être introduite près de vous.

ANGELO.—A-t-il une soeur?

LE PRÉVÔT.—Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, et qui est prête à entrer dans une communauté, si elle n'y est pas déjà.

ANGELO.—Allons, qu'on la fasse entrer. (Le valet sort.)—(Au prévôt.) Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée ailleurs: qu'on lui fournisse le nécessaire, mais sans superflu: je donnerai des ordres pour cela.

(Entrent Lucio et Isabelle.)

LE PRÉVÔT, faisant mine de se retirer.—Que Dieu sauve Votre Honneur.

ANGELO.—Restez encore un moment.—(A Isabelle.) Vous êtes la bienvenue: que désirez-vous?

ISABELLE.—Vous voyez devant vous une malheureuse suppliante. Qu'il plaise seulement à Votre Honneur de m'entendre.

ANGELO.—Voyons, quelle est votre requête?

ISABELLE.—Il est un vice que j'abhorre plus que tous les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut; je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais pas.

ANGELO.—Voyons, le sujet?

ISABELLE.—J'ai un frère qui est condamné à mourir, je vous conjure de condamner sa faute, et non pas mon frère.

LE PRÉVÔT.—Le ciel veuille te donner des grâces émouvantes!

ANGELO.—Condamner le crime et non le criminel! Mais tout crime est condamné, même avant qu'il soit commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trouvais les fautes dont la peine est marquée dans le code, pour laisser échapper les coupables.

ISABELLE,—O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un frère!—Que le ciel garde Votre Honneur!

LUCIO, à Isabelle.—N'y renoncez pas ainsi: revenez vers lui: priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous à sa robe: vous êtes trop froide, vous ne lui demanderiez qu'une épingle que vous ne pourriez pas le faire avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.

ISABELLE se rapproche.—Faut-il donc qu'il meure?

ANGELO.—Jeune fille, il n'y a point de remède.

ISABELLE.—Il y en a: je pense que vous pourriez lui pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient de ce pardon.

ANGELO.—Je ne veux pas le faire.

ISABELLE.—Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?

ANGELO.—Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je ne le peux pas.

ISABELLE.—Mais pourriez-vous le faire sans nuire à personne au monde, si votre coeur était touché de la même pitié que le mien ressent pour lui?

ANGELO.—Son arrêt est prononcé; il est trop tard.

LUCIO, bas à Isabelle.—Vous êtes trop froide.

ISABELLE.—Trop tard! non: moi qui prononce une parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c'est que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la couronne du monarque, ni le glaive du ministre, ni le bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, et que vous eussiez été à la sienne, vous auriez fait un faux pas comme lui; mais lui n'aurait pas été aussi impitoyable que vous.

ANGELO.—Je vous prie, retirez-vous.

ISABELLE.—Je voudrais que le ciel m'eût donné votre pouvoir, et que vous fussiez Isabelle. En serait-il de même alors? non. Je vous dirais ce que c'est que d'être juge, et ce que c'est d'être prisonnier.

LUCIO, à part.—Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.

ANGELO.—Votre frère est condamné par la loi; vous perdez vos paroles.

ISABELLE.—Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger avec le plus de justice a trouvé un remède pour les sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes? Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.

ANGELO.—Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère: il serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu'il en serait de même pour lui; il faut qu'il meure demain.

ISABELLE.—Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, épargnez-le; il n'est pas préparé à la mort; même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison: servirons-nous le ciel avec moins d'égard que nous ne nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui l'ont commise.

LUCIO.—Courage; bien dit.

ANGELO.—La loi, pour être endormie, n'était pas morte. Cette foule de gens n'auraient pas osé commettre ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, ou nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés dans leurs progrès, et finir là où ils existent.

ISABELLE.—Et cependant prouvez quelque pitié.

ANGELO.—Je la prouve surtout en prouvant la justice, car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans la suite; je fais justice à un homme qui, payant pour une action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il faut vous résigner.

ISABELLE.—Ainsi, il faut que vous soyez le premier qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la subisse: oh! il est beau d'avoir la force d'un géant; mais c'est une tyrannie d'en user comme un géant.

LUCIO.—Bien dit.

ISABELLE.—Si les grands de la terre pouvaient tonner comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix; le plus pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à tonner; on n'entendrait que le tonnerre.—Ciel miséricordieux! toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce dont il est le plus sûr, son existence fragile comme le verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que nous, riraient à en devenir mortels.

LUCIO.—Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.

LE PRÉVÔT.—Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le fléchir!

ISABELLE.—Nous ne pouvons nous peser dans la balance avec notre frère; les grands ont le privilége de badiner avec les saints; c'est en eux saillie d'esprit; chez leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.

LUCIO.—Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; appuyez.

ISABELLE.—Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blasphème.

LUCIO.—Où a-t-elle appris tout cela?—Encore.

ANGELO.—Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?

ISABELLE.—Parce que l'autorité, quoique sujette à errer comme les autres, porte avec elle une espèce de remède qui couvre le mal d'une cicatrice. Descendez dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur, et demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à celle de mon frère. S'il avoue un penchant naturel au crime dont il est coupable, qu'il ne fasse donc pas retentir dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.

ANGELO, à part.—Elle parle, et avec tant de bon sens que mon bon sens éclot en même temps. (A Isabelle.) Adieu.

ISABELLE.—Cher seigneur, revenez.

ANGELO.—Je me consulterai.—Revenez demain.

ISABELLE.—Écoutez par quels moyens je veux vous corrompre: mon bon seigneur, revenez.

ANGELO.—Que dites-vous, me corrompre?

ISABELLE.—Oui, par des dons que le ciel partagera avec vous.

LUCIO.—Autrement vous auriez tout gâté.

ISABELLE.—Ce n'est pas avec de vains sequins d'or éprouvé, ni avec des pierres dont le taux est riche ou pauvre, selon la valeur que leur attache la fantaisie; mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers le ciel, et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières des âmes préservées de la corruption du monde, des vierges qui jeûnent, et dont le coeur n'est consacré à rien de terrestre.

ANGELO.—Allons, revenez me voir demain.

LUCIO, à part, à Isabelle.—Retirez-vous, tout va bien: sortez.

ISABELLE.—Que le ciel veille sur la sûreté de Votre Honneur[20]!

Note 20: [(retour) ]

Isabelle emploie le mot honour pour dire Votre Seigneurie, et le juge ramène ce mot à son premier sens.

ANGELO, à part.—Ainsi soit-il; car je prends le chemin de la tentation dont les prières préservent.

ISABELLE.—A quelle heure viendrai-je demain retrouver Votre Seigneurie?

ANGELO.—Quand vous voudrez, avant midi.

ISABELLE.—Le ciel préserve Votre Honneur!

(Elle sort avec Lucio.)

ANGELO.—De toi, et même de ta vertu!—Que veut dire ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle qui me tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette, fais comme la charogne plutôt que comme la fleur, et me corromps sous la vertueuse influence de la saison. Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire pour y établir nos vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminellement pour ces mêmes avantages qui la rendent vertueuse? Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes volent. Quoi! est-ce que je l'aime parce que je désire l'entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui, pour attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! La plus dangereuse des tentations est celle qui nous pousse au crime par les attraits de la vertu: jamais la prostituée avec ses deux forces réunies, l'art et la nature, n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille vertueuse me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m'étonnais de leur folie.

(Il sort.)