SCÈNE I

Aux alentours du camp florentin.

Un des SEIGNEURS FRANÇAIS entre sur la scène, suivi de
cinq ou six
SOLDATS qui se mettent en embuscade.

LE CAPITAINE.--Il ne peut venir par d'autre chemin que par le coin de cette haie. Lorsque vous fondrez sur lui, servez-vous des termes les plus terribles que vous voudrez; quand vous ne vous entendriez pas vous-mêmes, peu importe; car il faut que nous fassions semblant de ne pas le comprendre, excepté un de nous, que nous produirons comme interprète.

UN SOLDAT.--Mon bon capitaine, laissez-moi être l'interprète.

LE CAPITAINE.--N'es-tu pas connu de lui? Ne connaît-il pas ta voix?

LE SOLDAT.--Non, monsieur, je vous le garantis.

LE CAPITAINE.--Mais quel jargon nous parleras-tu?

LE SOLDAT.--Celui que vous me parlerez.

LE CAPITAINE.--Il faut qu'il nous prenne pour quelque bande d'étrangers à la solde de l'ennemi. N'oublions pas qu'il a une teinture de tous les langages des pays voisins: ainsi, il faut que chacun de nous parle un jargon à sa fantaisie, sans savoir ce que nous nous dirons l'un à l'autre. Tout ce que nous devons bien savoir, c'est le projet que nous avons en tête. Croassement de corbeau, ou tout autre babil, sera bon de reste.--Quant à vous, monsieur l'interprète, il faut que vous sachiez bien dissimuler.--Mais, ventre à terre! le voici qui vient, pour passer deux heures à dormir, et retourner ensuite débiter et jurer les mensonges qu'il forge.

(Entre Parolles.)

PAROLLES.--Dix heures! dans trois heures d'ici, il sera assez temps de retourner au quartier. Qu'est-ce que je dirai que j'ai fait? Il faut que ce soit quelque invention plausible pour se faire croire: on commence à me dépister, et les disgrâces ont dernièrement frappé trop souvent à ma porte. Je trouve que ma langue est trop téméraire: mais mon coeur a toujours devant les yeux la crainte de Mars et de ses enfants, et il ne soutient pas ce que hasarde ma langue.

LE CAPITAINE, à part.--Voilà la première vérité dont ta langue se soit jamais rendue coupable.

PAROLLES.--Quel diable m'engageait à entreprendre la reprise de ce tambour, en connaissant l'impossibilité, et sachant que je n'en avais nulle envie?--Il faut que je me fasse moi-même quelques blessures, et que je dise que je les ai reçues dans l'action; mais de légères blessures ne suffiraient pas pour persuader. Ils diront: «Quoi! vous en êtes échappé à si bon marché?»--Et de grandes blessures, je n'ose pas me les faire. Pourquoi? quelle preuve aura-t-on?--Ma langue, il faut que je vous mette dans la bouche d'une marchande de beurre, et que j'en achète une autre à la mule de Bajazet [30], si votre babil me jette dans les dangers.

[Note 30: ][ (retour) ] Quelques-uns lisent mute pour traduire par muet du sérail.

LE CAPITAINE, à part.--Est-il possible qu'il sache ce qu'il est, et qu'il soit ce qu'il est?

PAROLLES.--Je voudrais qu'il me suffît de mettre mon habit en lambeaux, ou de briser mon épée espagnole.

LE CAPITAINE, à part.--Ce moyen ne peut pas aller.

PAROLLES.--Ou de griller ma barbe; et puis de dire que cela faisait partie du stratagème.

LE CAPITAINE.--Cela ne vaut pas mieux.

PAROLLES.--Ou de noyer mes habits, et puis de dire que j'ai été dépouillé.

LE CAPITAINE.--Cela ne peut guère servir.

PAROLLES.--Quand je jurerais que j'ai sauté par une fenêtre de la citadelle...

LE CAPITAINE, à part.--De quelle hauteur?

PAROLLES, continuant.--Trente brasses.

LE CAPITAINE.--Trois gros serments auraient encore peine à persuader cela.

PAROLLES.--Je voudrais avoir quelque tambour des ennemis, et alors je jurerais que c'est le même que j'ai repris.

LE CAPITAINE, à part.--Tu vas en entendre retentir un tout à l'heure.

(Un tambour bat.)

PAROLLES, étonné.--Un tambour des ennemis!

LE CAPITAINE fondant sur lui avec sa troupe.--Thraca movousus, cargo, cargo, cargo!

TOUS ENSEMBLE.--Cargo, cargo! villanda par corbo, cargo!

PAROLLES.--Oh! rançon, rançon!--Ne me bandez pas les yeux.

(Ils le saisissent et lui bandent les yeux.)

L'INTERPRÈTE.--Boskos thromuldo boskos.

PAROLLES.--Oui, je sais que vous êtes du régiment de Muskos, et je perdrai la vie faute de savoir cette langue. S'il est parmi vous quelque Allemand, quelque Danois, quelque Bas-Hollandais, Italien ou Français, qu'il me parle; je lui découvrirai des secrets qui perdront les Florentins.

L'INTERPRÈTE.--Boskos vauvado... Je t'entends, et je puis parler ta langue. Kerely bonto: songe à ta religion; car dix-sept poignards sont pointés contre ton sein.

PAROLLES.--Oh!

L'INTERPRÈTE.--Oh! ta prière, ta prière!--Mancha revania dulche.

LE CAPITAINE.--Oschorbi dulchos volivorca.

L'INTERPRÈTE.--Le général veut bien t'épargner encore, et, les yeux ainsi bandés, il te fera conduire pour recueillir de toi tes secrets: peut-être pourras-tu apprendre quelque chose qui te sauvera la vie.

PAROLLES.--Oh! laissez-moi vivre et je vous dévoilerai tous les secrets du camp, leurs forces, leurs desseins: oui, je vous dirai des choses qui vous étonneront.

L'INTERPRÈTE.--Mais le feras-tu fidèlement?

PAROLLES.--Si je ne le fais pas, que je sois damné!

L'INTERPRÈTE.--Acordo linta. Avance; on te permet de marcher.

(Il sort avec Parolles.)

LE CAPITAINE, à l'un d'eux.--Va dire au comte de Roussillon et à mon frère que nous avons pris la bécasse, et que nous la tiendrons enveloppée jusqu'à ce que nous ayons de leurs nouvelles.

LE SOLDAT.--Capitaine, j'y vais.

LE CAPITAINE.--Il nous trahira tous, en nous parlant à nous-mêmes.--Dis-leur cela.

LE SOLDAT.--Je n'y manquerai pas, capitaine.

LE CAPITAINE.--Jusqu'alors je le tiendrai dans les ténèbres, et bien enfermé.

(Ils sortent.)