SCÈNE II

Florence.--Appartement de la maison de la veuve.

Entrent BERTRAND, DIANE.

BERTRAND.--On m'a dit que votre nom était Fontibel.

DIANE.--Non, mon brave seigneur, c'est Diane.

BERTRAND.--Vous portez le nom d'une déesse, et vous méritez mieux encore: mais, âme céleste, l'amour n'a-t-il aucune place dans votre belle personne? Si la vive flamme de la jeunesse n'échauffe pas votre coeur, vous n'êtes pas une jeune fille, mais une statue. Quand vous serez morte, vous serez ce que vous êtes à présent; car vous êtes froide et insensible, et à présent vous devriez être telle qu'était votre mère lorsque votre être charmant fut engendré.

DIANE.--Elle ne cessa pas d'être honnête alors.

BERTRAND.--Vous le seriez aussi.

DIANE.--Non; ma mère ne fit que remplir un devoir, le devoir, seigneur, que vous devez à votre épouse.

BERTRAND.--Ne parlons pas de cela.--Je vous en prie, ne luttez pas contre mes serments: j'ai été uni à elle par contrainte; mais vous, je vous aime par la douce contrainte de l'amour, et je vous rendrai toujours tous les services auxquels vous aurez droit.

DIANE.--Oui, vous êtes à notre service jusqu'à ce que nous vous ayons servi; mais lorsqu'une fois vous avez nos roses, vous nous laissez seulement les épines pour nous déchirer, et vous insultez à notre stérilité.

BERTRAND.--Combien ai-je fait de serments!...

DIANE.--Ce n'est pas le nombre des serments qui fait la vérité, mais un voeu simple et sincère fait avec vérité. Nous n'attestons jamais ce qui n'est pas sacré, mais nous jurons par le Très-Haut. Dites-moi, je vous prie, si je jurais par les attributs suprêmes de Jupiter que je vous aime tendrement, en croiriez-vous mes serments, quand je vous aimerais mal? Jurer à quelqu'un qu'on l'aime est un serment sans foi et sans solidité, lorsqu'on ne jure que pour lui faire un outrage. Ainsi vos serments ne sont que des paroles et de frivoles protestations qui ne portent aucun sceau, du moins suivant mon opinion.

BERTRAND.--Changez, changez d'opinion. Ne soyez pas si saintement cruelle: l'amour est saint, et jamais ma sincérité ne connut l'artifice dont vous accusez les hommes. Ne vous éloignez plus, mais rendez-vous au désir de mon coeur, qui se ranimera alors. Dites que vous êtes à moi, et ce qu'est mon amour au commencement, il le sera toujours.

DIANE.--Je vois que les hommes, dans ces sortes de difficultés, fabriquent des cordes que nous laissons bientôt aller nous-mêmes.--Donnez-moi cet anneau.

BERTRAND.--Je vous le prêterai, ma chère; mais il n'est pas en mon pouvoir de le donner sans retour.

DIANE.--Vous ne voulez pas me le donner, seigneur?

BERTRAND.--C'est un gage d'honneur qui appartient à notre maison, et qui m'a été légué par de nombreux ancêtres: ce serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre.

DIANE.--Mon honneur ressemble à votre anneau: ma chasteté est le joyau de notre maison, qui m'a été transmis par de nombreux ancêtres, et ce serait une grande honte pour moi dans le monde que de le perdre: ainsi, votre propre prudence amène l'honneur pour me servir de champion contre vos vaines attaques.

BERTRAND.--Tenez, prenez mon anneau. Que ma maison, mon honneur, ma vie même soient à vous, et je vous serai soumis.

DIANE.--Quand il sera minuit, frappez à la fenêtre de ma chambre. Je prendrai mes précautions pour que ma mère n'entende rien.--Maintenant je vous recommande, sous la foi sacrée de la vérité, lorsque vous aurez conquis mon lit encore vierge, de n'y rester qu'une heure et de ne pas me parler. J'en ai les plus fortes raisons; vous les saurez ensuite, lorsque cette bague vous sera rendue; et dans la nuit je mettrai à votre doigt un autre anneau qui, dans la suite des temps, pourra attester à l'avenir notre union passée. Adieu, jusqu'alors: n'y manquez pas. Vous avez conquis en moi une épouse, quoique toutes mes espérances de ce côté soient perdues.

BERTRAND.--J'ai conquis le ciel sur la terre en vous recherchant.

(Il sort.)

DIANE.--Puisses-tu vivre longtemps pour remercier le ciel et moi! tu pourrais bien finir par là.--Ma mère m'avait instruite de la manière dont il me ferait sa cour, comme si elle eût été dans son coeur: elle dit que tous les hommes font les mêmes serments: il avait juré de m'épouser quand sa femme serait morte, et moi je coucherai avec lui quand je serai ensevelie. Puisque les Français sont si trompeurs, se marie qui voudra; je veux vivre et mourir vierge; et je ne crois pas que ce soit un péché de tromper, sous ce déguisement, un homme qui voulait me séduire.

(Elle sort.)