SCÈNE II
La scène est en Roussillon.--Une cour intérieure dans le palais
de la comtesse.
Entrent LE BOUFFON, PAROLLES.
PAROLLES.--Mon cher monsieur Lavatch, donnez cette lettre à monseigneur Lafeu. J'ai autrefois, monsieur, été mieux connu de vous quand j'étais revêtu d'habits plus frais; mais aujourd'hui je suis tombé dans le fossé de la Fortune, et j'exhale une forte odeur de sa cruelle disgrâce.
LE BOUFFON.--Ma foi, les disgrâces de la fortune sont bien mal tenues, si tu sens aussi fort que tu le dis. Je ne veux plus désormais manger de poisson au beurre de la Fortune. Je te prie, mets-toi au-dessous du vent.
PAROLLES.--Oh! vous n'avez pas besoin, monsieur, de vous boucher le nez; je ne parlais que par métaphore.
LE BOUFFON.--En vérité, monsieur, si vos métaphores [42] sentent mauvais, je me boucherai le nez, et je le ferais devant les métaphores de qui que ce soit.--Allons, je t'en prie, éloigne-toi.
[Note 42: ][ (retour) ] Shakspeare fait ici la faute en donnant le précepte.
Quoniam hæc, dit Cicéron, vel summa laus est in verbis transferendis ut sensim feriat id quod translatum sit, fugienda est omnis turpitudo earum rerum, ad quas eorum animos qui audiunt trahet similitudo. Nolo morte dici Africani castratam esse rempublicam. Nolo stercus curiæ dici Glauciam. (De Orat.)
PAROLLES.--Monsieur, je vous en conjure, remettez pour moi ce papier.
LE BOUFFON.--Pouah!--Éloigne-toi, je te prie; un papier de la chaise percée de la Fortune pour donner à un gentilhomme! Tiens, le voici lui-même. (Entre Lafeu. A Lafeu.) Voici un minet de la Fortune, monsieur, ou du petit chat de la Fortune (mais un petit chat qui ne sent pas le musc), qui est tombé dans le sale réservoir de ses disgrâces, d'où, comme il le dit, il est sorti tout fangeux. Je vous prie, monsieur, de traiter la carpe du mieux que vous pourrez, car il a l'air d'un vaurien bien pauvre, bien déchu, ingénieux, fou et fripon. Je compatis à son malheur avec mes sourires de consolation, et je l'abandonne à Votre Seigneurie.
PAROLLES.--Monseigneur, je suis un homme que la Fortune a cruellement égratigné.
LAFEU.--Et que voulez-vous que j'y fasse? il est trop tard maintenant pour lui rogner les ongles. Quel est le mauvais tour que vous avez joué à la Fortune pour qu'elle vous ait si fort égratigné; car c'est par elle-même une fort bonne dame, qui ne souffre pas que les coquins prospèrent longtemps à son service? Tenez, voilà un quart d'écu pour vous; que les juges de paix vous réconcilient, vous et la Fortune; j'ai d'autres affaires.
PAROLLES.--Je supplie Votre Seigneurie de vouloir bien entendre un seul mot.
LAFEU.--Tu veux encore quelques sous de plus? les voilà: économise tes paroles.
PAROLLES.--Mon nom, mon bon seigneur, est Parolles.
LAFEU.--Vous demandez donc à dire plus d'un mot [43]?--Maudit soit mon emportement! Donnez-moi la main. Comment va votre tambour?
[Note 43: ][ (retour) ] Pointe sur le nom de Parolles.
PAROLLES.--O mon bon seigneur! vous êtes celui qui m'avez découvert le premier.
LAFEU.--Comment, c'est moi, vraiment? Et je suis le premier qui t'ai perdu.
PAROLLES.--Il ne tient qu'à vous, seigneur, de me faire rentrer un peu en grâce, car c'est vous qui m'en avez chassé.
LAFEU.--Fi donc! coquin; veux-tu que je sois à la fois Dieu et diable, que l'un te fasse entrer en grâce et que l'autre t'en chasse? (Bruit de trompettes.) Voici le roi qui vient: je le reconnais à ses trompettes. Faquin, informez-vous de moi; j'ai encore hier au soir parlé de vous. Quoique vous soyez un fou et un vaurien, vous aurez à manger. Venez, suivez-moi.
PAROLLES.--Je bénis Dieu pour vos bontés.
(Il sort.)