SCÈNE III

La scène est toujours en Roussillon.--Appartement dans le palais
de la comtesse.

FANFARES. LE ROI, LA COMTESSE, LAFEU, LES DEUX
SEIGNEURS FRANÇAIS, gentilshommes, gardes.

LE ROI.--Nous avons perdu en elle un joyau précieux, et notre réputation en a été fort appauvrie; mais votre fils, égaré par sa propre folie, n'a pas eu assez de sens pour sentir toute l'étendue de son mérite.

LA COMTESSE.--C'est passé, sire; et je conjure Votre Majesté de regarder cette révolte comme un écart naturel dans l'ardeur de la jeunesse, lorsque l'huile et le feu, trop impétueux pour la force de la raison, la maîtrisent et brûlent toujours.

LE ROI.--Honorable dame, j'ai tout pardonné et tout oublié, quoique ma vengeance fût armée contre lui et n'attendît que le moment de frapper.

LAFEU.--Je dois le dire, si Votre Majesté veut bien me le permettre: le jeune comte a cruellement offensé Votre Majesté, sa mère et sa femme; mais c'est à lui-même qu'il a fait le plus grand tort; il a perdu une femme dont les charmes étonnaient les yeux les plus riches en souvenirs de beauté, dont la voix captivait toutes les oreilles, et qui possédait tant de perfections, que des coeurs qui dédaignaient de servir l'appelaient humblement leur maîtresse.

LE ROI.--L'éloge de l'objet qu'on a perdu en rend le souvenir plus cher. Eh bien! faites-le venir; nous sommes réconciliés, et la première entrevue effacera tout le passé. Qu'il ne me demande point pardon, le sujet de sa grande offense n'existe plus, et nous ensevelissons les restes de nos ressentiments dans un abîme plus profond que l'oubli; qu'il vienne comme un étranger et non comme un criminel, et dites-lui bien que c'est là notre volonté.

UN SEIGNEUR FRANÇAIS.--Je le lui dirai, sire.

LE ROI, à Lafeu.--Que dit-il de votre fille? Lui avez-vous parlé?

LAFEU.--Tout ce qu'il a est aux ordres de Votre Majesté.

LE ROI.--Nous aurons donc une noce. J'ai reçu des lettres qui le couvrent de gloire.

(Bertrand entre,)

LAFEU.--Il a tout pour plaire.

LE ROI.--Je ne suis point un jour de la saison, car tu peux voir au même instant sur mon front et le soleil et la grêle. Mais à présent ces nuages menaçants font place aux plus brillants rayons; ainsi approche, le temps est beau de nouveau.

BERTRAND.--O mon cher souverain! pardonnez-moi des fautes expiées par un profond repentir.

LE ROI.--Tout est oublié. Ne parlons plus du passé. Saisissons par les cheveux le présent, car nous sommes vieux, et le temps glisse sans bruit sur nos décisions les plus rapides, et les efface avant qu'elles soient accomplies. Vous vous rappelez la fille de ce seigneur?

BERTRAND.--Avec admiration, mon prince. J'avais d'abord jeté mon choix sur elle avant que mon coeur osât le révéler par ma bouche: d'après la vive impression qu'elle avait faite sur mes yeux, le mépris me prêta sa dédaigneuse lunette, qui défigura tous les traits des autres beautés, ternit leurs plus belles couleurs, ou me les représenta comme empruntées, elle allongeait ou raccourcissait les proportions de leur visage pour en faire un objet hideux: de là vint que celle dont tous les hommes chantaient les louanges, et que moi-même j'ai aimée depuis que je l'ai perdue, semblait dans mon oeil un grain de poussière qui le blessait.

LE ROI.--C'est bien s'excuser. Cet amour efface quelques articles de ton long compte; mais l'amour qui vient trop tard (semblable au pardon de la clémence attardé) devient un reproche amer pour celui qui l'envoie, et lui crie sans cesse: «C'est ce qui est bon qui est perdu.» Nos téméraires préventions ne font aucun cas des objets précieux que nous possédons: nous ne les connaissons qu'en voyant leur tombeau. Souvent nos ressentiments, injustes envers nous-mêmes, détruisent nos amis, et nous allons ensuite pleurer sur leurs cendres; l'amitié se réveille et pleure en voyant ce qui est arrivé, tandis que la haine honteuse dort toute la journée. Que ce soit là l'éloge funèbre de l'aimable Hélène, et maintenant oublions-la. Envoie tes gages d'amour à la belle Madeleine; tu as obtenu les consentements les plus importants, et je resterai ici pour voir les secondes noces de notre veuf.

LA COMTESSE.--Que le ciel prospère la bénisse davantage que la première, ou que je meure avant qu'ils s'unissent!

LAFEU.--Viens, mon fils, toi en qui doit se confondre le nom de ma maison. Donne-moi quelque gage de tendresse qui brille aux yeux de ma fille et qui l'engage à se rendre ici promptement. (Bertrand lui donne un anneau.) Par ma vieille barbe et par chacun de ses poils, Hélène, qui est morte, était une charmante créature!--C'est un anneau semblable à celui-ci que j'ai vu à son doigt la dernière fois que j'ai pris congé d'elle à la cour.

BERTRAND.--Il n'a jamais été à elle.

LE ROI.--Donnez, je vous prie, que je le voie; car mon oeil, quand je parlais, était souvent attaché sur cet anneau: il était à moi jadis; je lui recommandai, si jamais elle se trouvait dans des circonstances où elle eût besoin de secours, de m'envoyer ce gage, en promettant que je l'aiderais sur l'heure. Auriez-vous eu la perfidie de la dépouiller de ce qui pouvait lui être si utile?

BERTRAND.--Mon gracieux souverain, quoiqu'il vous plaise de le croire ainsi, cet anneau n'a jamais été à elle.

LA COMTESSE.--Mon fils, sur ma vie, je le lui ai vu porter, et elle y attachait autant de prix qu'à sa vie.

LAFEU.--Je suis sûr de le lui avoir vu porter.

BERTRAND.--Vous vous trompez, seigneur; elle ne l'a jamais vu. Il m'a été jeté par une fenêtre à Florence, enveloppé dans un papier où était le nom de celle qui l'avait jeté: c'était une fille noble, et elle me crut dès lors engagé avec elle. Mais quand j'eus répondu à ma bonne fortune, et qu'elle fut pleinement informée que je ne pouvais répondre aux vues honorables dont elle m'avait fait l'ouverture, elle y renonça avec un grand chagrin; mais elle ne voulut jamais reprendre l'anneau.

LE ROI.--Plutus même, qui connaît la teinture dont la vertu multiplie l'or [44], n'a pas des secrets de la nature une connaissance plus parfaite que je n'en ai, moi, de cet anneau. C'était le mien, c'était celui d'Hélène, qui que ce soit qui vous l'ait donné: ainsi, si vous vous connaissez bien vous-même, avouez que c'était le sien, et dites par quelle violence vous le lui avez ravi. Elle avait pris tous les saints à témoin qu'elle ne l'ôterait jamais de son doigt que pour vous le donner à vous-même dans le lit nuptial (où vous n'êtes jamais entré), ou qu'elle nous l'enverrait dans ses plus grands revers.

[Note 44: ][ (retour) ] Allusion aux alchimistes.

BERTRAND.--Elle ne l'a jamais vu.

LE ROI.--Comme il est vrai que j'aime l'honneur, tu dis un mensonge, et tu fais naître en moi des inquiétudes, des soupçons que je voudrais étouffer...--Cela ne peut pas être;--cependant je ne sais.--Tu la haïssais mortellement, et elle est morte! et rien, à moins que d'avoir moi-même fermé ses yeux, ne peut mieux m'en convaincre que la vue de cet anneau.--Qu'on l'emmène. (Les gardes s'emparent de Bertrand.) Quel que soit l'événement, j'ai fait mes preuves qui absoudront mes craintes du reproche de légèreté.--Peut-être ai-je trop légèrement renoncé à mes premières craintes. Qu'on l'emmène: nous voulons approfondir cette affaire.

BERTRAND.--Si vous pouvez prouver que cet anneau était à elle, vous prouverez aussi aisément que je suis entré dans son lit à Florence, où jamais elle n'a mis le pied.

(Les gardes emmènent Bertrand.)

(Un gentilhomme entre.)

LE ROI.--Je suis enveloppé de sombres pensées.

LE GENTILHOMME.--Mon gracieux souverain, j'ignore si j'ai bien ou mal fait: voici le placet d'une Florentine, qui a manqué quatre ou cinq fois l'occasion de vous le remettre elle-même. Je m'en suis chargé, attendri par les grâces touchantes de cette pauvre suppliante que je sais être, à l'heure qu'il est, arrivée ici. On lit dans ses regards inquiets l'importance de sa requête; et elle m'a dit en quelques mots touchants que Votre Majesté y était elle-même intéressée.

LE ROI prend et lit la lettre.--«Grâce à plusieurs protestations de m'épouser quand sa femme serait morte, je rougis de le dire, il m'a séduite. Aujourd'hui le comte de Roussillon est veuf, sa foi m'est engagée, et je lui ai livré mon honneur. Il est parti furtivement de Florence, sans prendre congé de personne, et je le suis dans sa patrie pour y demander justice. Rendez-la-moi, sire; vous le pouvez: autrement un séducteur triomphera, et une pauvre fille est perdue.

Diane Capulet.»

LAFEU.--Je m'achèterai un gendre à la foire, et je payerai les droits [45]: je ne veux point de celui-ci.

[Note 45: ][ (retour) ] Allusion au droit de péage qu'on paye à la foire pour les chevaux.

LE ROI.--Les cieux te protègent, Lafeu, puisqu'ils ont mis au jour cette découverte. Qu'on cherche cette infortunée: allez promptement, et qu'on ramène ici le comte. (Le gentilhomme sort avec quelques autres personnes de la suite du roi; les gardes ramènent Bertrand.)--Je tremble, madame, qu'on n'ait traîtreusement arraché la vie à Hélène.

LA COMTESSE.--Eh bien! justice sur les assassins!

LE ROI, à Bertrand.--Je m'étonne, seigneur, puisque les femmes sont des monstres à vos yeux, puisque vous les fuyez après leur avoir juré mariage, que vous désiriez vous marier.--Quelle est cette femme?

(Entrent la veuve et Diane.)

DIANE.--Je suis, seigneur, une malheureuse Florentine, descendue des anciens Capulets. Ma prière, à ce que j'entends, vous est connue. Vous savez donc aussi combien je suis digne de pitié.

LA VEUVE.--Et moi, sire, je suis sa mère, seigneur, dont l'âge et l'honneur souffrent également des affronts dont nous nous plaignons ici; tous deux succomberont si vous n'y portez remède.

LE ROI.--Approchez, comte. Connaissez-vous ces femmes?

BERTRAND.--Mon prince, je ne puis ni ne veux nier que je les connaisse. De quoi m'accusent-elles?

DIANE.--Pourquoi affectez-vous de ne pas reconnaître votre femme?

BERTRAND.--Elle ne m'est rien, seigneur.

DIANE.--Si vous vous mariez, vous donnerez cette main, et cette main est à moi; vous donnerez les voeux prononcés devant le ciel, et ils sont à moi; en vous donnant à une autre, vous me donnerez moi-même (et cependant je suis à moi); car je suis tellement incorporée avec vous par le noeud de vos serments, qu'on ne saurait vous épouser sans m'épouser aussi; ou tous les deux, ou ni l'un ni l'autre.

LAFEU, à Bertrand.--Votre réputation baisse trop pour prétendre à ma fille: vous n'êtes pas un mari pour elle.

BERTRAND.--C'est, mon prince, une créature folle et effrontée, avec laquelle j'ai badiné quelquefois. Que Votre Majesté prenne une plus noble idée de mon honneur, que de croire que je voulusse m'abaisser si bas.

LE ROI.--Monsieur, vous n'aurez point mon opinion en votre faveur, jusqu'à ce que vos actions l'aient méritée. Prouvez-moi que votre honneur est au-dessus de l'opinion que j'en ai.

DIANE.--Bon roi, demandez-lui d'attester avec serment qu'il ne croit pas avoir eu ma virginité.

LE ROI.--Que lui réponds-tu?

BERTRAND.--C'est une impudente, mon prince; elle était prostituée à tout le camp.

DIANE.--Il m'outrage, seigneur. S'il en était ainsi, il m'aurait achetée à vil prix. Ne le croyez pas. Oh! voyez cet anneau, dont l'éclat et la richesse n'ont point de pareil: eh bien! il l'a cependant donné à une femme prostituée à tout le camp, si j'en suis une.

LA COMTESSE.--Il rougit, et c'est le sien. Ce joyau, depuis six générations, a été légué par testament et porté de père en fils. C'est sa femme; cet anneau vaut mille preuves.

LE ROI.--Vous avez dit, ce me semble, que vous aviez vu ici quelqu'un à la cour, qui pourrait en rendre témoignage?

DIANE.--Cela est vrai, mon seigneur; mais il me répugne de produire un témoin aussi vil: son nom est Parolles.

LAFEU.--J'ai vu l'homme aujourd'hui, si c'est un homme.

LE ROI.--Qu'on le cherche, et qu'on l'amène ici.

BERTRAND.--Que voulez-vous de lui? Il est déjà noté pour le plus perfide scélérat, par toutes les actions basses et odieuses du monde, et la vérité répugne à sa nature même. Me tiendrez-vous pour ceci ou pour cela sur le témoignage d'un misérable, qui dira tout ce qu'on voudra?

LE ROI.--Elle a cet anneau, qui est le vôtre.

BERTRAND.--Je crois qu'elle l'a: il est certain que j'ai eu du goût pour elle, et que je l'ai recherchée avec l'étourderie de la jeunesse. Elle connaissait la distance qu'il y avait entre elle et moi; elle m'a amorcé, et elle piqua mes désirs par ses refus, comme il arrive que tous les obstacles que rencontre un caprice ne font qu'en accroître l'ardeur. Enfin, ses agaceries secondant ses attraits ordinaires, elle m'amena au prix qu'elle avait mis à ses faveurs: elle obtint l'anneau; et moi, j'eus ce que tout subalterne aurait pu acheter au prix du marché.

DIANE.--Il faut que j'aie de la patience! Vous qui avez chassé votre première femme, une si noble dame, vous pouvez bien me priver aussi de mes droits sur vous. Je vous prie cependant (car, puisque vous êtes sans vertu, je perdrai mon mari), envoyez chercher votre anneau: je vous le rendrai, si vous me rendez le mien.

BERTRAND.--Je ne l'ai pas.

LE ROI.--Comment était votre anneau, je vous prie?

DIANE.--Il ressemblait beaucoup à celui que vous portez au doigt.

LE ROI.--Connaissez-vous cet anneau? Cet anneau était autrefois au comte.

DIANE.--Et c'est celui que je lui avais donné quand il est entré dans mon lit.

LE ROI.--Alors son histoire est fausse; il dit que vous le lui avez jeté d'une fenêtre.

DIANE.--J'ai dit la vérité.

(Parolles entre.)

BERTRAND.--J'avoue, mon prince, que cet anneau était à elle.

LE ROI.--Tu balbuties étrangement; une plume te fait tressaillir.--Est-ce là cet homme dont vous me parliez?

DIANE.--C'est lui, mon prince.

LE ROI, à Parolles.--Dites-moi, drôle, mais dites-moi la vérité: je vous l'ordonne, sans craindre le déplaisir de votre maître, dont je saurai bien vous défendre si vous êtes sincère. Que savez-vous de ce qui s'est passé entre lui et cette femme?

PAROLLES.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, mon maître a toujours été un gentilhomme honorable. Il a joué quelquefois de ces tours que font tous les gentilshommes.

LE ROI.--Allons, allons au fait. A-t-il aimé cette femme?

PAROLLES.--Oui, sire, il l'a aimée: mais comment?

LE ROI.--Comment, je vous prie?

PAROLLES.--Il l'a aimée, mon prince, comme un gentilhomme aime une femme.

LE ROI.--Que voulez-vous dire?

PAROLLES.--Qu'il l'aimait, sire, et qu'il ne l'aimait pas.

LE ROI.--Comme tu es un coquin et n'es pas un coquin, n'est-ce pas? Quel drôle est cet homme-ci avec ses équivoques!

PAROLLES.--Je suis un pauvre homme, et aux ordres de Votre Majesté.

LAFEU.--C'est un fort bon tambour, mon prince, mais un méchant orateur.

DIANE.--Savez-vous qu'il m'a promis le mariage?

PAROLLES.--Vraiment, j'en sais plus que je n'en dirai.

LE ROI.--Tu ne veux donc pas dire tout ce que tu sais?

PAROLLES.--Je le dirai, si c'est le bon plaisir de Votre Majesté. J'étais leur entremetteur à tous deux, comme je vous l'ai dit: mais plus que cela, il l'aimait; car, en vérité, il en était fou, et il parlait de Satan, des limbes, des furies et de je ne sais quoi; et j'étais si fort en crédit que je savais quand ils se couchaient et mille autres circonstances, comme, par exemple, des promesses de l'épouser, et des choses qui m'attireraient de la malveillance si je les révélais: c'est pourquoi je ne dirai pas ce que je sais.

LE ROI.--Tu as déjà tout dit, à moins que tu ne puisses ajouter qu'ils sont mariés; mais tu es trop fin dans tes dépositions: ainsi, retire-toi. (A Diane.) Cet anneau, dites-vous, était le vôtre?

DIANE.--Oui, mon prince.

LE ROI.--Où l'avez-vous acheté, ou qui vous l'a donné?

DIANE.--Il ne m'a point été donné et je ne l'ai point acheté non plus.

LE ROI.--Qui vous l'a prêté?

DIANE.--Il ne m'a point non plus été prêté.

LE ROI.--Où donc l'avez-vous trouvé?

DIANE.--Je ne l'ai pas trouvé.

LE ROI.--Si vous ne l'avez acquis par aucun de ces moyens, comment avez-vous pu le donner à Bertrand?

DIANE.--Je ne le lui ai jamais donné.

LAFEU.--Cette femme, mon prince, est comme un gant large: on la met et on l'ôte comme on veut.

LE ROI.--L'anneau était à moi; je l'ai donné à sa première femme.

DIANE.--Il a pu être à vous ou à elle, pour ce que j'en sais.

LE ROI.--Qu'on l'emmène, elle commence à me déplaire. Qu'on la mène en prison et lui aussi. Si tu ne me dis point d'où tu as cet anneau, tu vas mourir dans une heure.

DIANE.--Je ne vous le dirai jamais.

LE ROI.--Qu'on l'emmène.

DIANE.--Je vous donnerai une caution, mon prince.

LE ROI.--Je te crois maintenant une prostituée.

DIANE.--Grand Jupiter! si jamais j'ai connu un homme, c'est vous.

LE ROI.--Pourquoi donc accuses-tu Bertrand depuis tout ce temps?

DIANE.--Parce qu'il est coupable et qu'il n'est pas coupable. Il sait que je ne suis plus vierge, et il en ferait serment. Moi, je ferai serment que je suis vierge, et il ne le sait pas. Grand roi, je ne suis point une prostituée; sur ma vie, je suis vierge, ou (montrant Lafeu) la femme de ce vieillard.

LE ROI.--Elle abuse de ma patience. Qu'on la mène en prison.

DIANE.--Ma bonne mère, allez chercher ma caution. Attendez un moment, mon royal seigneur (la veuve sort): on est allé chercher le joaillier à qui appartient l'anneau, et il sera ma caution; mais pour ce jeune seigneur (à Bertrand) qui m'a abusée, comme il le sait lui-même, quoique cependant il ne m'ait jamais fait aucun tort, je le renonce ici. Il sait lui-même qu'il a souillé ma couche: et alors même il a fait un enfant à son épouse; quoiqu'elle soit morte, elle sent remuer son enfant. Ainsi, voilà mon énigme: une femme morte est vivante, et voici le mot de l'énigme.

(Hélène et la veuve entrent.)

LE ROI.--N'y a-t-il point quelque enchanteur qui me fascine la vue? Est-ce un objet réel que je vois?

HÉLÈNE.--Non, mon bon seigneur, ce n'est que l'ombre d'une épouse que vous voyez; le nom, et non pas la chose.

BERTRAND.--Tous les deux, tous les deux; ah! pardon!

HÉLÈNE.--Oh! mon cher seigneur, lorsque j'étais comme cette jeune fille, je vous ai trouvé bien bon pour moi. Voilà votre anneau, et voyez, voici votre lettre. Elle dit: Lorsque vous posséderez cet anneau que je porte à mon doigt, et que vous serez enceinte de mes oeuvres, etc. Tout cela est arrivé. Voulez-vous être à moi, maintenant que je vous ai conquis deux fois?

BERTRAND.--Si elle peut me prouver cela clairement, je veux, mon prince, l'aimer tendrement, à jamais, à jamais.

HÉLÈNE.--Si je ne vous le démontre pas clairement ou que je sois convaincue de fausseté, que le mortel divorce nous sépare à jamais! (A la comtesse.) O ma bonne mère! je vous revois encore!

LAFEU.--Mes yeux sentent l'oignon, je vais pleurer. Allons (à Parolles), bon Thomas, prête-moi un mouchoir. Bien, je te remercie: va m'attendre à la maison; je m'amuserai de toi. Laisse-là tes politesses, elles ne valent rien.

LE ROI.--Qu'on nous raconte cette histoire de point en point, afin que la certitude de sa vérité nous comble de joie. (A Diane.) Et vous, si vous êtes une fleur encore fraîche et vierge, vous pouvez choisir un époux: je me charge de votre dot; car j'entrevois déjà que, par vos secours honnêtes, vous avez fait qu'une femme est devenue femme en restant vierge. Nous voulons être instruit plus à loisir de cette aventure et de toutes ses circonstances. Déjà tout s'annonce bien; et si la fin est aussi heureuse, l'amertume du passé doit la rendre encore plus douce.

ÉPILOGUE

LE ROI (s'adressant aux spectateurs.)--Le roi n'est plus qu'un suppliant, à présent que la pièce est jouée. Tout est bien fini, si nous obtenons l'expression de votre contentement, que nous reconnaîtrons en faisant chaque jour de nouveaux efforts pour vous plaire. Accordez-nous votre indulgence, et que nos rôles soient à vous. Prêtez-nous des mains favorables, et recevez nos coeurs.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.