III
La galerie des légendes. — L’image de Keller. — Un artiste au douzième siècle. — Le Baldreit.
La veille, Junius m’avait présenté au Casino de Hollande, où s’assemblent les curieux et les archéologues du pays. Il y a là une bibliothèque peu nombreuse, mais composée exclusivement des ouvrages ayant rapport à l’histoire et aux traditions du grand-duché. Je trouvai au Casino des gens excellents, de ces bons, de ces vrais Allemands qui digèrent aussi facilement la science que la bière; aussi n’en paraissent-ils nullement gonflés.
Ce soir, avec eux, j’ai accompagné Junius à la nouvelle Trinkhalle, où se tiennent les distributeurs de petit-lait. Devant la nouvelle Trinkhalle, qu’il faut bien se garder de confondre avec l’ancienne, s’élève en forme de portique une longue galerie soutenue par des colonnes d’ordre corinthien. Entre chaque paire de colonnes, sur le mur du fond, se détachent quatorze fresques dont chacune a pour objet une légende du pays. Ces fresques, j’avais déjà eu occasion de les examiner à loisir; ces légendes, j’en connaissais le sujet, grâce à une petite brochure explicative que Mme Marx m’avait complaisamment déterrée dans son cabinet de lecture. Une seule m’avait paru mériter attention, celle de l’image de Keller.
«Un jeune châtelain badois, du nom de Keller, assez dissolu dans ses mœurs, traversant le soir les bois de Kuppenheim, y avait, à deux reprises, rencontré une dame voilée, qui, à son approche, s’était abîmée sous terre. Il fit creuser à l’endroit où il l’avait vue disparaître; il y trouva les débris d’un autel romain, puis une statue mutilée, dont il ne restait d’intact que le buste. Ce buste était d’une grande beauté, et Keller, toujours porté à la galanterie, eut regret que sa nymphe de pierre ne pût devenir femme, comme la Galatée du sculpteur grec.
«Dans ces mêmes bois de Kuppenheim, à l’heure de minuit, la dame voilée lui apparut pour la troisième fois; à cette troisième fois, la terre ne s’entr’ouvrit pas pour la recevoir; appuyée contre l’autel, elle souleva lentement son voile. Sa figure était celle de la statue, mais animée, vivante. Keller se précipita vers elle; elle lui ouvrit ses bras; quand elle les referma sur lui, ils étaient redevenus de pierre. Le lendemain, Keller fut retrouvé gisant mort au pied de l’autel, un flot de sang à la bouche.
«La dame voilée n’était autre que le démon; alors le diable avait bon dos.»
Cette légende, publiée déjà, je ne l’aurais certes point répétée, si, comme celle du petit homme jaune de Strasbourg, elle n’avait eu ailleurs son complément explicatif. Cet autre récit, tout à fait différent du premier, quoique basé sur des événements à peu près identiques, nous fut fait, ce même soir, à la nouvelle Trinkhalle, en face de la fresque représentant l’image de Keller, par un de mes nouveaux et savants amis du Casino de Hollande. Il avait trouvé ce curieux épisode, qui, selon moi, soulève une question d’art assez importante, dans la chronique d’Othon de Freissingen, sauf quelques détails empruntés à celle de Gunther. Je l’intitulerai:
UN ARTISTE AU DOUZIÈME SIÈCLE.
«Au milieu du douzième siècle, donc, et non vers la fin du quinzième, comme on l’a affirmé sans preuves, à la cour du margrave Hermann, vivait un jeune homme dont les mœurs et les idées semblaient être en contradiction complète avec celles de son temps.
«Quoique brave, il n’aimait pas la guerre; cependant il avait accompagné Frédéric Barberousse à sa première croisade. Mais de l’Orient, il n’avait rapporté qu’une grande admiration pour les belles armes et les belles étoffes. Quoique de cœur humble vis-à-vis de Dieu, il ne se sentait que faiblement porté vers les pratiques de dévotion; cependant il avait été à Rome pour y assister au sacre de ce même empereur Frédéric Barberousse. Mais à Rome, ce qui l’avait le plus préoccupé, ce n’était ni le pape, ni les processions, ni les saintes basiliques. Les temples, les monuments, les statues, merveilles de l’art antique, y avaient attiré et charmé ses regards avant toute autre chose.
«Burkardt Keller avait en lui les instincts d’un grand artiste d’aujourd’hui; il aimait la beauté plastique, la ligne simple, la suavité dans la forme; par malheur, il était seul à les aimer et à les comprendre. Un gentilhomme artiste était alors un oiseau aussi rare que le phénix, et, comme le phénix, il risquait fort de mourir sur un bûcher.
«A son retour de Rome, lorsque Keller assistait aux offices divins, à la suite du margrave, dont il était l’écuyer, sa tenue n’était ni grave ni convenable.
«Plusieurs en firent la remarque.
«Avec des mouvements de répulsion, parfois il détournait ses yeux de l’image des saints, non par antipathie religieuse, car il était croyant, mais par trop de délicatesse dans ses goûts épurés. Tout ce qui était heurté, anguleux, grimaçant, lui donnait des nausées, et la statuaire naïve du moyen âge, avec ses personnages amaigris, étiolés, fluets jusqu’à la dessiccation, révoltait ce zélateur des anciens.
«On suspecta son catholicisme.
«Le margrave Hermann aimait paternellement Keller, l’ayant nourri chez lui en qualité de page; il espéra lui donner une sauvegarde contre les mauvais propos en lui faisant épouser la fille du prévôt de Kuppenheim, connu pour la rigidité de ses principes religieux. L’artiste se laissa fiancer sans y mettre obstacle. Toutefois, pour lesdites fiançailles, quand on fit sortir Mlle Kuppenheim de son couvent, il la trouva si maigre de formes, si disgracieuse de visage, qu’il jugea que sa mère, pendant sa grossesse, avait tenu ses yeux fixés plus souvent sur les saintes martyres de la chapelle d’Alt-Schloss que sur des Vénus grecques. Sa parole était engagée, il se résigna, et, deux jours de suite, on vit Burkardt Keller rentrer chez lui, la nuit close, après avoir traversé les bois de Kuppenheim. Il venait de faire la cour à sa verlobte.
«Le lendemain, son valet, le sachant curieux de toute ancienne construction, vint en hâte lui annoncer que des bûcherons, en déracinant un vieux arbre dans une partie de son domaine, y avaient mis à nu une voûte de pierre, enduite d’un ciment tellement dur qu’à peine si les racines séculaires avaient pu l’entamer. Au faîte de la voûte, Keller fit pratiquer une ouverture par laquelle il descendit armé d’une torche. Il était dans un petit temple, d’ordre dorique, au milieu duquel se dressait une statue de marbre; cette statue, par sa perfection artistique, semblait porter la signature de Phidias.
«Tout ce que, depuis, on a entrepris de fouilles, de déblais, de grattages, pour débarrasser de leur cangue de lave les ruines de Pompéi, il l’essaya, pour rendre à l’air et au jour son inespérée conquête. Durant ce travail, qui dura un mois, l’artiste enthousiaste ne se sépara pas un instant de la blanche fille de Phidias, prenant soin lui-même de faire disparaître les souillures imprimées par les siècles et l’humidité sur sa peau marmoréenne. Cette œuvre ingrate terminée, il put enfin contempler sa déesse dans son magnifique ensemble; puis il étudia, il analysa une à une ses perfections de détail; et il s’oubliait auprès d’elle, mais auprès d’elle il oubliait aussi Mlle Kuppenheim, ce qui devait lui porter malheur.
«Or, le temps n’était pas loin où, en Allemagne, les soldats du Christ, après des luttes incessantes, étaient parvenus à soumettre les derniers partisans de Teutatès et de Jupiter. On assurait que quelques obstinés païens, échappés au baptême, pratiquaient encore dans les cavernes de la forêt Noire le culte des faux dieux de Rome. Les tribunaux vehmiques, créés par Charlemagne, n’avaient pas cessé de comprimer dans le pays non-seulement les écarts de la politique, mais aussi ceux de la mythologie.
«Le prévôt de Kuppenheim présidait un de ces tribunaux. L’injure faite à sa fille ne devait point rester sans vengeance.
«Un jour, on trouva le temple renversé et la fille de Phidias mise en pièces. Au milieu des débris, Keller était étendu, percé au cœur d’un poignard; sur ce poignard se trouvait le sceau des francs-juges. Les francs-juges ne se déchargeaient pas de leur responsabilité sur le démon; ils cachaient leur main, mais ils signaient leurs œuvres.»
En résumé, la tradition légendaire a fait du pauvre Burkardt Keller un libertin; la chronique en a fait un impie. Selon moi, ce fut un martyr, le martyr de l’art antique au moyen âge, un précurseur de la Renaissance. Que l’histoire recueille son nom!
Quand Junius sortit de la Trinkhalle, sa dernière goutte de petit-lait sur les lèvres, notre savant du Casino en était justement de son récit au moment où les francs-juges y interviennent. Je me gardai de l’interrompre, mais, dès qu’il eut terminé: «Les francs-juges, m’écriai-je avec un regard sarcastique à l’adresse de Junius, ont donc siégé dans ce pays? Ils occupaient donc les souterrains du Château-Neuf, puisqu’ils ont pu, sous la présidence d’un Kuppenheim, prévôt de Bade, prononcer leur arrêt contre Burkardt Keller et l’exécuter?»
Je le croyais écrasé. Il se recueillit quelques instants, puis, le geste arrondi, s’adressant moins à moi qu’aux autres, il entama un historique clair et rapide des institutions vehmiques, lesquelles, selon lui, avaient, dans leur temps, rendu autant de services à la religion que l’inquisition elle-même, qu’il glorifia en passant. Les francs-juges, puissants surtout en Westphalie, avaient tour à tour résidé à Francfort, à Rastadt, le plus souvent à Bade; mais jamais ils n’avaient tenu leurs séances dans le sous-sol de Neu-Schloss; il le soutint.
A ma profonde stupéfaction, mes savants du Casino opinèrent pour lui.
J’étais fort humilié. Un autre tableau de la galerie aux légendes aida à me remettre de cette humiliation.
La puissance curative des eaux thermales de Bade ayant été mise en doute par un des nôtres, Junius, baigneur déterminé, et qui d’ailleurs ne perdait jamais une occasion de discourir, se fit le champion de leur efficacité. Par un reste de rancune taquine, je me déclarai contre lui, et trouvai d’assez bons arguments que j’allai chercher je ne sais où, n’étant nullement au courant de la question.
«Vous avez foi aux légendes, me dit Junius d’un air quelque peu goguenard; celle-ci vous répondra pour moi.» Et, du doigt, il m’indiqua un tableau intitulé: le Baldreit.
Dans le Baldreit, on voit, se disposant à quitter son hôtellerie, un seigneur palatin s’élancer lestement sur son cheval. Encore en bonnet de nuit, l’hôtelier, à sa fenêtre, paraît saisi de stupéfaction; la servante lève les bras au ciel; les valets, ahuris de surprise, font le signe de la croix. De quoi s’agit-il?
Le palatin était atteint d’une paralysie à la jambe; il est venu à Bade; le voilà radicalement guéri.
«Mais alors, dis-je à Junius, c’est donc un miracle, un fait sans précédents que cette guérison due aux eaux de Bade? Par leur surprise, presque semblable à de l’épouvante, cet hôtelier, cette servante, ces valets témoignent suffisamment n’avoir jamais été témoins, n’avoir même jamais entendu parler d’un événement semblable. Observez que le Baldreit est le seul tableau de cette galerie dont le programme taise et le nom du héros et la date de l’aventure, ce qui pourrait faire soupçonner cette guérison unique et merveilleuse d’être de pure invention. Mais, vous l’avez dit, je crois aux légendes, aux légendes peintes comme aux légendes orales ou écrites; elles ont toujours pour base une vérité quelconque. Eh bien, demandons d’abord à celle-ci son acte de naissance. La toque à plumes du palatin, comme ses bottes jaunes, nous reportent vers le treizième ou le quatorzième siècle; si le peintre, M. Gœtzenberger, n’a pas fait choix d’un sujet plus moderne, c’est que, probablement, le miracle ne s’est pas renouvelé depuis. Loin d’admettre votre preuve, je déclare donc ce tableau tout à fait compromettant pour les vertus thermales des eaux de Bade, et je demande sa suppression au nom des intérêts les plus sacrés du pays.»
Cette fois, messieurs du Casino furent de mon avis, et, après avoir applaudi en riant à mon argumentation, ils décidèrent qu’une requête serait adressée par eux à l’autorité pour faire remplacer cette fresque insolente.
J’avais pris ma revanche sur Junius.