IV
Promenade du matin. — La Flore badoise. — Le sédum de Siébold. — Vertus des gamins de Bade. — Une lettre de Paris m’arrive. — Nouvelles de Thérèse.
Le grand-duché, sous le rapport du climat, tient le milieu entre la France et l’Italie; il est pour nous une des portes de l’Orient.
A Bade, comme partout, la nymphe des forêts est tributaire de la nymphe des plaines; le détritus végétal des montagnes environnantes, entraîné par les eaux, y devient un engrais perpétuel. Dans ses promenades, les lilas, les faux ébéniers, les marronniers rubiconds, les néfliers à étoiles d’argent, les aubépines blanches ou rouges, à fleurs doubles, et hautes comme des arbres, répandent sur vous leur ombrage et leurs douces senteurs; sur le versant des montagnes qui lui servent de cadre s’élancent les grands épilobes, les prunelliers éclatants, des potentilles monstres telles que je n’en avais jamais rencontré.... dans aucun herbier de ma connaissance; les stellaires, les lychnides, les prénanthes et les digitales pourprées, les mélilots, les saxifrages granulés, les lamiers blancs, jaunes ou rouges, y fourmillent; le long de ses cours d’eau fleurissent les alisma, les flambes jaunes, les petites renoncules flammettes, et les jolies persicaires roses s’y alignent par bandes innombrables; dans ses prairies, les gentianes, les orchis, les anémones, les polygala, reflètent doucement leurs teintes variées, et jusqu’aux bords des chemins l’adorable myosotis semble venir dire au voyageur comme à l’amoureux: «Ne m’oubliez pas!»
Non, on ne vous oublie pas dès qu’on vous a connu, riant séjour des fées; on vous aime, eût-on d’abord médit de vous, et fait votre connaissance à ses dépens.
A Bade, j’en suis certain, les joueurs malheureux ne se tuent pas; la nature y est trop belle. Quant à moi, cette sotte idée ne m’est pas un instant venue en tête.
L’amour des fleurs suffit à faire apprécier le caractère d’un individu, a-t-on dit; leur culture, partout multipliée, peut de même révéler celui d’une population.
Ici, comme à Carlsruhe, la porte des maisons, les croisées, les balcons en sont surchargés. On a des vitrines devant sa fenêtre pour les protéger contre le froid des nuits ou les rigueurs des derniers jours d’automne. Dans les plus humbles chalets des bûcherons, dans ces chaumières délabrées, jetées çà et là sur les pentes de la forêt, on y cultive de beaux rosiers dans de vieilles marmites hors de service; de grandes giroflées montent la garde sur les marches des escaliers extérieurs; mais la plante dont les pauvres gens se font le plus honneur, c’est le sédum de Siébold, avec ses jolies fleurs roses, et ses petits disques charnus, étagés, en guise de feuilles, les uns sur les autres.
Cette plante délicate, chinoise de naissance, demande des soins pour être conservée; elle redoute le froid des hivers, les gelées tardives du printemps; il lui faut un abri, de la chaleur, presque sa place au coin du feu, et, je le répète, le sédum de Siébold est la décoration des plus humbles chaumières. Ce fait seul, selon moi, suffirait à l’éloge de la population badoise.
A Bade, les arbustes d’agrément croissent en pleine rue, adossés aux murs; des orangers en caisse, des grenadiers, des lauriers roses, des pittosporum, ornent en dehors la façade des riches maisons et des principaux gasthaus; ils y restent jour et nuit; et, généralement, chacun d’eux est orné d’une élégante étiquette de porcelaine indiquant son nom latin.
«Et les gamins de Bade, demandai-je en rentrant de cette course botanique, à mon hôtelier, l’excellent M. Heiligenthal, ne font-ils pas parfois des bouquets à vos dépens?
—Jamais! me répondit-il sans hésiter.
—Mais vos étiquettes de porcelaine ainsi livrées à leur merci, représentent une certaine valeur monétaire; il doit en disparaître de temps en temps.
—Oh! non, ce serait un vol.»
Mot sublime, et qui m’inspira l’estime la plus profonde pour toutes les classes de Badois, les gamins y compris.
M. Heiligenthal me remit alors une lettre à mon adresse et datée de Paris. C’était la réponse de Donon et Cie. Il m’ouvrait un crédit illimité sur la maison Meyer, de Bade.
Maintenant rien ne s’oppose plus à ma rentrée en France; mon passe-port est en règle; mes ressources pécuniaires sont assurées. Il était temps! Je ne possédais plus que quinze centimes d’argent de poche!
Cependant, ô abîme du cœur de l’homme! depuis que je tenais en main mon moyen de délivrance, mes désirs impérieux du départ, mes élans vers la patrie semblaient s’amortir d’eux-mêmes. Deux jours m’étaient encore nécessaires pour compléter mes études. Bade la magicienne me retenait enlacé dans les rets de ses mille séductions. Elles étaient d’autant plus grandes, ses séductions, qu’à cette première époque de l’année les étrangers n’y affluaient pas encore; c’était un Éden presque solitaire, où les fleurs semblaient ne s’épanouir, les concerts ne se faire entendre que pour ma propre satisfaction; j’aurais pu croire que la ville ne prenait ses airs de fête qu’en mon honneur. Partir, c’était presque de l’ingratitude; je craignais de laisser le vide derrière moi, je craignais de faire de la peine à M. Bénazet!
Je songeai d’abord à renforcer ma garde-robe quelque peu insuffisante. Je me débarrassai de mon caoutchouc; il faisait un temps superbe; d’ailleurs, en cas d’averse, n’avais-je pas mon parapluie? J’achetai un pardessus d’été sous lequel ma redingote marron, qui ne s’attendait pas à venir à Bade, put cacher ses vieilles cicatrices; j’achetai en sus un pantalon de rechange, des souliers vernis et un chapeau de soie, ma casquette n’étant pas toujours de mise dans ce pays des élégances.
En faisant emplette d’un chapeau, je ne prévoyais pas tout ce que je me préparais de déboires.
Je quittais mes fournisseurs, lorsque je rencontrai Junius, qui sortait de l’église. Je lui fis part du ravitaillement complet de mes finances, de ma promenade du matin, promenade à la fois botanique et philosophique, et comment rien que par une inspection florale, j’avais pu porter un jugement certain sur la prospérité et la moralité d’un pays, où nul ne songeait à voler les étiquettes de porcelaine.
Junius sourit; il sourit en se frisant la moustache, comme lorsqu’il s’apprêtait à me contredire.
«Gardez votre estime et votre admiration pour une occasion meilleure,» me dit-il.
J’allais me récrier, mais je commençais à en avoir assez des discussions; je me tus; il continua:
«Ce qui prouverait contre la prospérité du grand-duché, c’est l’émigration continue qui éparpille sa population soit en France, soit dans les autres États de l’Allemagne. Savez-vous quelle est la ville où se rencontrent le plus de Badois? C’est Paris; la statistique l’a constaté. Or, l’émigration chez un peuple est toujours une preuve de malaise et de misère. Quant à la moralité des habitants de ce pays, je veux bien reconnaître que parmi eux les voleurs et les meurtriers sont rares; mais on y trouve pis que cela, et en quantité, des brouillons politiques.»
Une fois ce mot politique prononcé, j’ai toujours eu pour habitude de rester bouche close; à ma bouche déjà close je mis le double tour.
«Il y a trente mille Badois à Paris, reprit Junius; presque tous ces Badois sont tailleurs; presque tous ces tailleurs sont endiablés de démagogie; ceux-ci ont inoculé la peste à leurs compatriotes, et voilà pourquoi après notre révolution de 48, quoique jouissant depuis trente ans d’une constitution libérale et d’un gouvernement paternel, le grand-duché arbora un des premiers en Allemagne le drapeau de l’insurrection, chassa le prince alors régnant et le força d’abdiquer.
«C’est ainsi, poursuivit-il, en s’arrêtant pour prendre une pose de tribun, la tête haute, et le pouce dans l’échancrure de son gilet, c’est ainsi que les peuples, dès qu’ils ont absorbé cette dose de liberté qu’ils peuvent digérer convenablement, au milieu de la situation la plus calme, la plus prospère, las d’un régime qui leur donne tout à la fois force et repos, s’affolent tout à coup, et rêvant bombances et orgies démocratiques, réclament leur droit à l’indigestion!»
C’était évidemment là une phrase de portefeuille, une phrase qu’il tenait en réserve pour l’avenir, et dont il voulait étudier l’effet sur moi.
Je me contentai de hocher la tête, et nous allâmes déjeuner ensemble à la Restauration, où l’attendaient deux de ses amis.
A la Restauration, je rencontrai un des habitués de la maison Lebel, de Carlsruhe. Après quelques mots échangés, touchant certaines questions grammaticales, il me donna des nouvelles de Thérèse. Il paraît que depuis mon départ Thérèse chantait du matin au soir.