V
Visite à la cascade de Geroldsau. — La Croix aux Béquilles. — La Chaire du Diable et la Chaire de l’Ange. — Les promenades du clocher de Strasbourg. — Comme quoi les peintres paysagistes ne se connaissent pas en paysages. — Les cordons de sonnettes. — Ébernstein.
De nos deux convives, amis de Junius, l’un était un littérateur émérite, très-connu; je n’ose citer son nom; l’autre, un peintre paysagiste. Pendant le déjeuner, expédié lestement, on décida une excursion dans la montagne. Nous fîmes venir une voiture, et fouette, cocher!
Une route délicieuse nous conduisit d’abord au village de Geroldsau. Là, sous un riche massif d’arbres, nous rencontrâmes un groupe de beaux enfants se faisant une parure des fleurs qu’ils venaient de cueillir. Cette vivante image du printemps rafraîchissait l’âme. Je croyais voir notre peintre et notre littérateur s’extasier devant ce tableau. A eux deux, ils firent un calembour par à peu près; ce fut tout.
Mettant pied à terre, nous longeâmes les pentes d’une jolie vallée, encadrée entre les rives du Grobach et de hautes collines couvertes de sapins, pour aller visiter une cascade célèbre dans le pays, et qui nous sembla ne devoir sa réputation qu’à son bon voisinage.
Ici, le touriste, s’il prend des notes, doit tout examiner de près avant de décrire.
Non loin de la cascade, voyez-vous, à travers sa poussière humide, se dessiner un château fort en ruines, avec ses créneaux, son vieux pont délabré et ses tourelles, dont la plus haute est surmontée d’un télégraphe?
Comment ce télégraphe, retiré du monde, est-il venu s’enterrer au milieu de sapins incomparablement plus élevés que lui? C’est que château fort, tourelles et télégraphe ne sont qu’une moquerie de pierre, une illusion de bois et de granit. Franchissez la cascade, abordez la réalité, vous trouvez un rocher, surmonté d’une croix; c’est le rocher des Béquilles (Krückenfels).
Sous ce nom devait se cacher une légende; notre cocher, qui nous avait servi de guide, originaire de Geroldsau, la connaissait. La voici dans toute sa simplicité:
«Un vieux mendiant, estropié des jambes, appuyé sur ses béquilles, se rendait de Zollsberg, où il venait de faire sa quête, à Geroldsau, lieu de son habitation. Vers le soir, épuisé de fatigue, il se reposa contre un arbre dans les environs de la cascade, et ne tarda pas à s’y endormir.
«Quand il se réveilla, la nuit était venue, et sur le rocher, éclairé d’une étrange lueur, une troupe d’hommes et de femmes dansaient en rond. Il pensa d’abord n’avoir devant lui que bûcherons et bûcheronnes, charbonniers et charbonnières de la forêt, se démenant pour combattre la fraîcheur de la nuit, et les apostrophant à haute voix, il leur demanda sa route, car un reste de sommeil lui troublait la mémoire.
«Ceux-ci (c’étaient des sorciers), furieux de se voir interrompre au milieu de leurs cérémonies mystérieuses, saisirent aussitôt les manches à balai qui leur avaient servi de monture et se précipitèrent en tumulte sur le profane. Aux manches à balai, le pauvre infirme opposa quelques instants une de ses béquilles pour se garantir de leurs coups; mais sa béquille cassa. Bien inspiré alors, il demanda aide et assistance au Christ, et ramassant un des fragments de sa béquille brisée, il le maintint, comme branche de croix, sur son autre béquille, restée intacte.
«Devant cette croix improvisée, les sorciers reculèrent en poussant des cris; notre homme profita de leur mouvement de retraite pour consolider, au moyen d’un brin de genêt, son instrument de délivrance, et, le brandissant devant lui, oubliant que ses jambes étaient incapables de le porter, il poursuivit les fugitifs jusque sur le plateau du rocher, d’où ils dégringolèrent tous pêle-mêle, sans avoir eu le temps d’enfourcher leurs manches à balai pour regagner leur domicile.
«Vainqueur et désormais valide, le bon pauvre, en signe de reconnaissance, implanta sa croix aux béquilles sur le rocher, et reprit la route de Geroldsau d’un pas alerte et les mains dans les poches.»
Nous fîmes de même pour regagner notre voiture, qui nous attendait dans ledit village. Le temps était superbe. Après conseil, il fut décidé que, consacrant la plus grande partie de la journée à notre promenade, nous pousserions jusqu’au nouvel Ébernstein, château historique fort curieux à visiter et des terrasses duquel la vue est merveilleuse.
Laissant donc Geroldsau à notre droite ou à notre gauche.... je ne certifie rien (il n’est pas facile de s’orienter au milieu de ces routes tournantes, souvent masquées par un double rideau d’arbres verts), nous contournâmes les montagnes pour aller, loin de là, rejoindre, à la base du mont Mercure, les prairies de Rottenbach. De ce côté se trouvent la Chaire du Diable et la Chaire de l’Ange, immenses rochers, du haut desquels, selon la tradition, Satan et l’esprit du Seigneur se sont disputé, dans les temps anciens, la possession du pays.
«Si l’on en croit nos savants légendaires, dit Junius en m’apostrophant malicieusement du regard, lorsque les premiers prêtres chrétiens vinrent enseigner l’Évangile dans cette forêt, le diable, furieux, accourut de l’enfer à Bade par le chemin souterrain que suivent les eaux thermales....
— C’est sans doute depuis ce temps que les eaux de Bade sont sulfureuses,» se hâta de dire le littérateur émérite, qui jusqu’alors avait conservé vis-à-vis de nous les calmes apparences d’un grand homme muet et ennuyé.
Nous avions escaladé la Chaire du Diable, bien plus abordable que celle de l’Ange. Dans la direction de Bade, au versant des montagnes couvertes de sapins, sur le fond noir du vieux feuillage, des nappes de lumière faisaient ressortir le vert jaunâtre des jeunes pousses, tout éclatantes, toutes brillantées. On eût dit des bouquets de topazes étoilant les sombres massifs.
Dussé-je être accusé d’hypocrisie verdoyante, les plus simples tableaux de la nature m’impressionnent vivement; des cinq sens complémentaires, c’est celui que je possède au plus haut degré. Comme toutes les âmes expansives, j’avais besoin de communiquer mes impressions. Junius, debout près de moi et le lorgnon à l’œil, paraissait s’associer à mes extases. Je lui fis un de ces signes de tête interrogatifs qui suppléent si bien à la parole. Il se retourna de mon côté, et laissant retomber son lorgnon:
«Quelle est donc cette Thérèse qui, au dire de ce monsieur, chante depuis votre départ?» me dit-il du ton placide d’une causerie faite au coin du feu.
Outré de voir ainsi Thérèse s’interposer brusquement au milieu de mes contemplations, je tournai le dos à mon diplomate, cherchant un autre compagnon dont la pensée fût plus en harmonie avec la mienne.
Le littérateur émérite tenait la visière de sa casquette complétement abattue sur ses yeux; il avait la vue tendre, et le soleil lui faisait mal. Quant au peintre paysagiste, je le trouvai tout occupé d’un travail dont l’importance et le but m’échappèrent d’abord. Il avait enfoncé sa canne dans un trou de taupe et la faisait tourner circulairement, à la force du bras, comme pour agrandir l’orifice de la taupinière.
Nous étions déjà au bas de la Chaire du Diable, prêts à remonter en voiture, que cette grave occupation le retenait encore à la même place.
D’autres spectacles plus grandioses que ceux des prairies de Rottenbach frappaient nos regards à mesure que nous avancions vers Ébernstein. Sur les flancs de la route que nous parcourions grondaient des torrents, se frayant un passage vers des précipices creusés à d’immenses profondeurs. Des sapins et des mélèzes allaient en s’exhaussant devant nous à perte de vue, ou s’enfonçaient tout à coup en formant de gigantesques entonnoirs.
Parfois, sur notre droite, un double escarpement de la montagne nous laissait voir des plaines sans fin, des villages, des rivières, des clochers tour à tour surmontés à l’horizon par la flèche de Strasbourg.
La flèche de Strasbourg est dans le pays de Bade le complément de toutes les belles perspectives. Ici, chaque fois qu’une échappée de vue s’ouvrait pour nous du côté des plaines nous l’apercevions, tantôt perforant un nuage de sa pointe aiguë, tantôt droite, solitaire, se déplaçant avec lenteur et régularité d’un point à l’autre, comme une haute sentinelle chargée d’inspecter l’horizon. Elle nous suivait et tournait avec nous, selon les caprices de la route. Voici, au loin, un petit village étendu au milieu de ses champs de colzas; le village apparaît à peine, mais son clocher s’élance vers le ciel; son clocher, c’est la flèche de Strasbourg, qui, placée à six lieues dudit village, nous regarde sournoisement par-dessus sa tête. Là-bas, planant sur les dômes de la forêt, voyez-vous un arbre incomparablement plus élevé que les autres? Cet arbre, c’est encore le clocher de Strasbourg.
Le clocher de Strasbourg, je l’ai vu des hauteurs du Fremersberg, du vieux château de Bade, du Château-Neuf, du mont Mercure; combien alors il m’a semblé plus imposant que lorsque j’avais eu l’honneur de lui être présenté dans sa ville natale! A Strasbourg, vu de près, et même de la rue des Grandes-Arcades, il ne m’a que médiocrement étonné; j’ai eu peine à reconnaître en lui le plus haut personnage entre les monuments élevés par la main des hommes. Hommes ou clochers, il faut à chacun sa perspective, son horizon, son éloignement.
Dans un des sites les plus romantiques de la forêt, d’où l’œil découvre les belles vallées de la Mourg, et dans le lointain les Vosges, je demandai que la voiture s’arrêtât; j’avais besoin d’admirer sur place; les chevaux avaient besoin de se reposer.
Cette fois encore, à ma grande surprise, notre peintre paysagiste me sembla peu émerveillé; il alluma son cigare, et, debout devant un de ces gros arbres qu’on appelle des hollandais, parce qu’ils sont destinés à la marine de la Hollande, il se mit à examiner curieusement les déchirures et les rugosités de son écorce. Poussé à bout, je lui demandai son avis sur le tableau qui nous environnait. Il jeta un coup d’œil de haut en bas, fit un demi-tour sur lui-même, et me répondit par ces mots: «Lumière mal distribuée, ciel invraisemblable.»
Les peintres paysagistes ne se connaissent pas en paysages. Cela a tout l’air d’un paradoxe, et, comme tant de soi-disant paradoxes, rien n’est plus vrai. Pour les peintres paysagistes, la nature n’est pas une assez habile arrangeuse. Le chic de l’atelier lui fait défaut. Quand on croit ces messieurs en admiration devant un beau site, de ce site, le plus souvent, ils n’ont observé qu’un mouvement de terrain, une route tournante, un détail dont puisse profiter l’œuvre en voie d’exécution. Tout ce qui ne peut rentrer dans leur toile de soixante-quinze centimètres de large sur quarante de haut les laisse volontiers indifférents.
Du reste, dans un autre ordre de faits, il en est ainsi des littérateurs et même des savants. L’auteur dramatique, dans ses lectures, se laisse allécher avant tout par les passages qui peuvent lui fournir une scène, une situation, un sujet. Le surplus, descriptions, observations de mœurs, développements des caractères, tout ce qui fait l’âme du livre, lui glisse sous le pouce sans fixer son regard.
J’ai ouï parler d’un érudit, membre de plusieurs sociétés savantes, qui, durant des mois entiers, est resté la tête penchée sur sa table, surchargée d’in-folio grands ouverts, le tout pour savoir si les anciens avaient connu les cordons de sonnettes. Plutarque, Strabon, Hérodote, Pausanias, composaient seuls alors sa société intime; il semblait se les être incorporés; il les connaissait à peine. Comme le peintre, comme le dramaturge, il avait fait sa chasse spéciale; chez les Grecs et les Romains il n’avait cherché que des cordons de sonnettes.
Mais ne suis-je pas un peu dans le même cas? En ce moment où j’affiche un si grand ravissement à l’aspect des beautés sublimes de ces montagnes, à travers leurs armées de sapins, je guette involontairement du coin de l’œil un sentier détourné, au bout duquel j’espère rencontrer une historiette, une tradition, une légende. La légende, c’est là mon cordon de sonnette à moi!
Au sommet de cette côte escarpée, quelles sont ces tourelles gothiques se profilant sur la sombre verdure des grands ifs et dont les pieds semblent plonger dans l’eau? C’est le nouvel Ébernstein. Nous sommes au bout de notre course. Victoire!
Non; désastre! Ce jour-là, le grand-duc habitait Ébernstein, devenu l’un de ses nombreux apanages. La porte en devait rester close devant nous.
Junius, le peintre paysagiste, le littérateur émérite, avaient, ainsi que moi, espéré trouver dans cette célèbre résidence non-seulement des curiosités d’architecture et d’art, mais aussi un abri contre la pluie qui nous menaçait, et surtout un bon dîner, le gardien du château y exerçant d’ordinaire les doubles fonctions de concierge et de restaurateur.
Tous trois se désolaient.
Seul, je triomphais en moi-même; seul, j’allais pénétrer dans le nouvel Ébernstein, quelques siècles en avant, il est vrai.
Je tenais ma légende!... Ma légende, cette fois, avait forme de ballade.
VI
LA BALLADE DU CHEVAL.
Quelques mots de préface. — Schiller et Ary Scheffer. — Éberhard le Larmoyeur.
Je pourrais faire précéder ma ballade d’une volumineuse introduction explicative. Je m’en abstiendrai. Quelques mots sont indispensables cependant. Un grand poëte, un grand peintre me les fourniront.
Éberhard II, comte de Wurtemberg, qu’on appela d’abord le Batailleur, avait deux enfants, un fils et une fille; Ulric et Lida. Dans une rencontre avec les troupes du Margraviat et du Palatinat, ce fils, quoique impétueux et vaillant, cédant au nombre, dut battre en retraite. Son père lui reprocha rudement (car la rudesse et l’inflexibilité formaient le fond de son caractère) de ne pas être resté, vivant ou mort, sur le champ de bataille; et, comme stigmate de honte, devant la place qu’Ulric occupait à sa table, il coupa la nappe, lui signifiant ainsi qu’il n’avait pas gagné son pain.
Le comte Éberhard de Wurtemberg fournissait en ce moment à Schiller de beaux vers, et à notre grand peintre, Ary Scheffer, le sujet de son tableau le Coupeur de nappe; un chef-d’œuvre!
Ulric se racheta de l’humiliation; il se fit tuer dans un jour de victoire; jour de deuil pour Éberhard, qui, solitaire, farouche, inconsolable, enfermé dans sa tente, ne sut plus que pleurer sur le cadavre de son fils.
Second sujet de tableau pour Ary Scheffer; Éberhard le Larmoyeur; un chef-d’œuvre encore!
Au comte de Wurtemberg, désormais surnommé non plus le Batailleur, mais le Larmoyeur, restait une fille, Lida, que son frère Ulric s’était engagé à faire épouser au meilleur, au plus éprouvé de ses amis, le comte Wolf d’Ébernstein. Ulric n’était plus là pour aider à l’exécution de son engagement. Malgré les supplications de Wolf, qui aimait Lida, qui en était aimé, Éberhard la fiança à son neveu Conrad, son héritier.
Wolf essaya d’obtenir par la guerre ce que son nom, ses richesses, ses prières, le souvenir d’Ulric, n’avaient pu lui donner; il embrassa la cause des margraves de Bade et du palatin. L’empereur se déclara pour Éberhard.
Bientôt le comte Wolf, seigneur du vieil Ébernstein et d’une partie de la forêt Noire, vaincu, forcé de fuir, abandonné de ses alliés, renié par ses vassaux, se vit contraint d’aller demander un refuge à son parent, le seigneur du nouvel Ébernstein.
Comme il mettait pied à terre à la porte du château, un maraudeur, son guide durant la nuit profonde, lui vola son cheval, son manteau, et disparut au milieu de l’obscurité.
Maintenant voici la ballade.
«O mon cheval!... mon beau, mon brave Tador! le plus fin coursier que l’Espagne ait produit; bon à la guerre comme au carrousel, quoi, Henrich, depuis huit jours on n’a pu le retrouver?
— On a retrouvé le voleur, mon honoré cousin, et je l’ai fait pendre.
—Mais Tador?
—Il l’avait déjà vendu à la foire de Gagenau.
—Le nom de l’acheteur?
—Je l’ignore.
—O mon pauvre cheval! ô mon ami! ô misère!... Ils m’ont mis au ban de l’empire; ils m’ont déclaré traître et félon; ils ont saccagé ma ville et brûlé mon château du vieil Ébernstein; ils m’ont dépouillé de mes trésors et presque de mon honneur, et je te regrette avant tout, mon bon cheval de guerre, mon brave Tador!
—Est-ce vraiment lui que vous regrettez le plus, mon cousin?
—Eh! ne le comprenez-vous pas, Henrich, si Tador était encore là pour obéir à mon geste, à mon regard, je serais déjà dans Wildbad, et tandis que le Wurtembergeois s’obstine à occuper mes domaines, j’aurais enlevé sa fille!
—Projet d’insensé, mon cousin. Lida de Wurtemberg n’est plus à Wildbad; elle est dans le camp de son père. Oubliez-la, Wolf. Un de mes espions a entendu ce matin, de ce côté, le bruit des trompes mêlé au bruit des violes. Lida aujourd’hui est l’épouse d’un autre.
—Taisez-vous, Henrich! vous auriez dû vous couper la langue avec les dents avant de prononcer ce mot.... O Lida! ô désespoir!»
Tandis que les deux Ébernstein s’entretenaient ainsi, une clameur s’éleva du dehors. Le galop d’un cheval résonna sourdement sur la route; puis, on n’entendit plus rien. Le comte, anxieux, agité, le cou tendu, prêtait toujours l’oreille, lorsque le pont-levis, abaissé, retentit tout à coup comme d’un roulement de tonnerre, et Tador, l’inespéré Tador, écumant de sueur, les naseaux enflammés, faisant jaillir sous ses pieds des milliers d’étincelles, déboucha dans la cour où se tenaient les deux cousins, et s’arrêta subitement devant eux.
Une femme pâle, à moitié évanouie, presque hors de selle, se suspendait convulsivement à sa crinière; les buissons de la route s’étaient partagé les lambeaux de son voile blanc, et dans ses longs cheveux déroulés et en désordre, quelques brins de fleurs de myrte se montraient éparpillés. Cette femme, cette jeune fille (car elle pouvait encore porter ce titre), c’était Lida de Wurtemberg.
Soit que le comte Éberhard, raffiné dans ses vengeances, eût racheté sciemment Tador, le destinant à servir de monture à la fiancée, dernier outrage à l’adresse du vaincu; soit que Tador n’ait dû cette distinction qu’à sa beauté sans pareille, le résultat fut le même. Comme on se rendait à l’église, il flaira sournoisement sa route, rompit rang et n’arrêta sa course furieuse qu’en retrouvant son maître, là où il l’avait laissé huit jours auparavant.
«Un chapelain! un chapelain! criait le comte Wolf, d’un bras soutenant Lida, et de sa main restée libre caressant le poitrail haletant de son fidèle coursier: Un chapelain!... Henrich, le vôtre peut nous unir; qu’il vienne!
—Mon cousin, jamais à ma chapelle on ne mariera une fille sans le consentement de son père.
—Par l’enfer! s’agit-il donc d’une mésalliance? Ne suis-je point d’aussi noble sang qu’elle? Oubliez-vous que l’empereur Othon le Grand a donné sa sœur Hedwige à l’un de nos communs aïeux?
—Je sais, mon cousin, qu’il y avait consentement mutuel des deux parts. Je vous ai recueilli et tenu caché dans le nouvel Ébernstein, sans me soucier du dommage qui m’en pouvait advenir; si vos ennemis vous poursuivent jusqu’ici, je vous y défendrai de mon mieux, mais....
—Du moins jurez-vous, Henrich, de ne jamais leur livrer Lida!
—Mon cousin, je jure de ne la rendre qu’à son père.
—Malédiction sur toi, hôte déloyal, parent sans vergogne!... Mon cheval! mon cheval! s’écria Wolf, enlevant Tador aux mains des valets, déjà en train de l’étriller.... Tador, il te va falloir fournir une nouvelle course.... Lida, voulez-vous, avec moi, chercher un prêtre qui nous marie?
—Je le veux,» dit Lida.
S’élançant sur la selle, il prit sa maîtresse en croupe, et le pont-levis s’abaissa devant eux.
Cependant les soldats d’Éberhard, en quête de la fiancée, parcouraient toutes les routes de la forêt. Ceux qui, les premiers, retrouvèrent les fragments du voile ou les traces de Tador, donnèrent le signal d’appel, et quand Wolf sortit de Neu-Ébernstein, quelques-uns en occupaient déjà les abords; il les culbuta et passa outre.
«Lida, vous repentez-vous de votre consentement à m’accompagner?
—Je ne me repens de rien, messire.»
Il changea de route; dans un carrefour du bois, un groupe nombreux d’archers, l’arc tendu, se préparait à lui disputer le passage. Il trembla pour elle:
«Lida, voulez-vous que je vous reconduise à votre père?
—Il vous ferait prisonnier, messire, et me forcerait d’épouser votre rival.»
Il évita les archers et gagna la plaine.
Dans la plaine, Éberhard et son neveu, avec leurs forces réunies, occupaient tous les points abordables; c’était comme un cercle de fer qui allait en se rétrécissant autour des fugitifs. Il ne restait plus de libre qu’un étroit sentier frayé au milieu d’une colline rocheuse; mais ce sentier n’aboutissait qu’à une haute falaise, élevée à pic au-dessus des flots de la Mourg, qui formaient là un gouffre béant.
«Lida, veux-tu mourir avec moi? dit le comte.
—Je le veux, mon ami,» répondit Lida.
Il se tourna vers elle; un baiser les unit. Alors, pressant de ses éperons les flancs de Tador, qui sembla comprendre la pensée de son maître, il s’élança dans l’espace. Tous trois disparurent, aux cris d’effroi poussés par leurs poursuivants.
Éberhard avait tué ses deux enfants, l’un par la guerre, l’autre par l’amour.
Le rocher du haut duquel Wolf d’Ébernstein s’est précipité dans la Mourg est appelé aujourd’hui encore le Saut du Comte (Grafensprung).