VII
Gernsbach, la Venise badoise. — Un gasthaus de mauvais augure. — Les îles flottantes du Rhin. — Écluses et débâcle. — La forêt de Macbeth. — Nouvelle rencontre avec l’Anglais phénoménal. — Festin pantagruélique.
Dans la situation fâcheuse où nous nous trouvions devant la porte close du nouvel Ébernstein, une légende, même une ballade, fût-elle en beaux vers, ne pouvait tenir lieu d’un dîner.
Il nous fallait deux heures pour retourner à Bade; nous y serions arrivés étiques.
Une petite ville, située sur la Mourg, entourée, traversée par vingt autres cours d’eau, comme inondée au milieu de ses prairies marécageuses, Gernsbach, était la seule ressource qui fût à notre portée. Mais qu’espérer de cette piètre Venise, habitée seulement par une population de pêcheurs, de bûcherons, de flotteurs, où l’on n’entend que le bruit de la cognée qui déracine les sapins, de la longue scie qui les divise en planches et des eaux grondantes qui les charrient sur la rivière? Notre cocher ne connaissait pas le pays sous le rapport des subsistances; Junius, quoique devenu presque Badois, n’avait jamais mis les pieds à Gernsbach, sans doute dans la crainte de se les mouiller. Sous les excitations de la faim, nous devînmes soudainement modérés dans nos désirs comme dans nos espérances; nous ne demandâmes à Gernsbach que quelques couples d’œufs, un plat de goujons et du pain pas trop anisé. Avec ces dispositions d’anachorètes, après avoir descendu les pentes rapides de la montagne plutôt en haquet qu’autrement, car notre voiture glissait alors sur son sabot, nous fîmes piteusement notre entrée dans la ville.
J’ai omis de le dire, depuis quelques instants il pleuvait à verse, ce qui n’aidait pas à nous réconforter.
Comme la voiture débouchait sur la place: Gasthaus! m’écriai-je victorieusement à la vue de ce mot inscrit en grosses lettres sur la maison de poste. Gasthaus! un restaurant! nous sommes sauvés.
«Lisez Gatshaus, dit alors notre littérateur émérite, car c’est là évidemment notre mot familier gâte-sauce, défiguré par une transposition de lettres.»
J’ai honte de rapporter ce jeu de mots pitoyable, surtout émanant d’un homme d’une si grande réputation; cependant nous en rîmes beaucoup, et notre hilarité durait encore lorsque notre voiture s’arrêta devant l’hôtel de la poste.
Un rapide examen de la maison nous ramena tout aussitôt à la gravité de la situation.
Dans une salle du rez-de-chaussée, parfaitement calme et tranquille, plusieurs femmes, servantes ou maîtresses, s’occupaient de lingerie; dans une autre, un monsieur, installé devant un métier de tourneur, confectionnait des bâtons de chaises. C’était le maître du logis.
«Monsieur, lui dis-je, lorsque, selon l’usage, il fut venu à notre rencontre, auriez-vous, par hasard, de quoi nous donner à manger?
—Pourquoi pas?» me répondit-il sans paraître offensé de cet irrévérencieux par hasard, qui avait trahi mes terreurs secrètes.
Nous n’étions pas encore tout à fait rassurés.
«Et que pourriez-vous nous donner? repris-je.
—Tout ce que vous voudrez, Messieurs.»
Nous nous regardâmes, étonnés de l’aplomb de ce Vénitien.
«Monsieur, lui dit alors notre littérateur émérite, voulant rabattre un peu de cette jactance, pour ma part un bon cuissot de chevreuil, cuit à point, me plairait fort; toutefois, je me contenterai d’un morceau de fromage, faute de mieux.
—Un cuissot de chevreuil? très-bien, dit l’hôte.
—Un coq de bruyère me flatterait de même, interrompit Junius en se frisant la moustache.
—Un coq de bruyère? très-bien, répéta l’hôte; il m’en est arrivé un justement ce matin.»
Nous crûmes à une mystification. Pour le pousser à bout:
«Avez-vous des truffes? demanda notre peintre paysagiste.
—Ce n’est guère la saison, Messieurs; cependant il nous en reste de conserve, au vin de Champagne. Au surplus, si vous voulez bien vous en rapporter à moi, je vous servirai un dîner.»
En Allemagne, un dîner signifie un repas à prix fixe, que le maître du gasthaus compose à son gré et selon les ressources dont il peut disposer. C’est une table d’hôte au petit pied.
Malgré le sérieux de ce tourneur de chaises, le doute nous restait implanté dans l’estomac plus profondément que jamais. Le littérateur émérite prétendait que notre Vénitien-Badois était un gascon, et qu’au lieu du coq de bruyère et du cuissot de chevreuil nous aurions deux omelettes, l’une au lard, l’autre au beurre.
En attendant ce dîner hyperbolique, nous profitâmes d’une éclaircie pour aller visiter la ville.
Gernsbach mérite d’attirer l’attention du voyageur qui n’est pas affamé.
De Gernsbach partent ces immenses trains de bois qui, charriés par la Mourg jusqu’au Rhin, par le Rhin jusqu’à la mer du Nord, vont approvisionner la Prusse, la France et la Hollande de planches, de poutres et de mâts.
La Mourg, vu l’étroitesse de ses rives, ne les voiture d’abord que par fragments; quelquefois même un seul arbre, mais immense, flotte à sa surface; d’autres le suivent, puis d’autres encore. Le Rhin recueille, réunit, enchaîne les uns aux autres ces débris épars, et en compose ces radeaux monstres sur lesquels une population tout entière semble émigrer; des passagers par centaines suivent avec eux le cours du grand fleuve. Sur ces îles flottantes, parsemées çà et là de petites cahutes en planches ou en clayonnage, les mariniers sont à la manœuvre; de nombreux groupes de femmes, assises sur des tapis de joncs, tricotent; des jeunes filles, devant un fragment de miroir, peignent leurs longs cheveux, qui, en se déroulant au vent, forment comme les blondes banderoles de cette flotte sans voiles et sans cordages; et les bons bourgeois de Coblentz ou de Cologne, en se mettant le matin à leur fenêtre, se frottant les yeux, se disent: «C’est la forêt Noire qui passe.»
Oui, la forêt Noire seule a fourni ces madriers, ces poutres, ces sapins, qui, par milliers, forment le solide et raboteux plancher de ces gigantesques radeaux.
Mais par quels efforts de la mécanique a-t-on pu faire descendre jusqu’à la Mourg ces vieux arbres souvent placés à des hauteurs et sur des escarpements inabordables aux chevaux? Le moyen est simple et peu dispendieux.
Vers la fin de l’automne, on a fermé par des écluses les petites vallées échelonnées le long de la montagne; l’eau des pluies et des sources s’y est amassée lentement; les neiges de l’hiver ont achevé de les combler. Profitant de toutes les pentes obliquant de haut en bas, on a déjà fait glisser vers chacune de ces petites vallées les arbres voisins, ébranchés en même temps qu’abattus. Tout aussi bien que les sapins vulgaires, les rois des grands taillis et des roches escarpées se sont dirigés vers ces réceptacles communs. Quand les chaudes bouffées du printemps ont fondu les triples couches de neige et de glace, alors arrive le jour de la débâcle. Les écluses sont ouvertes; les cascades furieuses entraînent avec elles le dépôt qui leur a été confié, et c’est là un spectacle merveilleux que de voir, au milieu de ces eaux écumantes, se redresser, s’entre-choquer ces grands arbres, ces gros hollandais, semblables à des géants foudroyés; la forêt de Macbeth ne marche pas, elle court, elle se précipite; la montagne tremble, les cataractes mugissent; et durant cette terrible avalanche et tous ces bruits étourdissants, les habitants de Gernsbach se frottent les mains en songeant aux ducats, francs, thalers et rixdales de la Hollande, de la France et de la Prusse.
Quant à nous, tandis qu’un vieux flotteur du pays, ancien soldat de l’Empire, nous mettait ainsi au courant de cette curieuse opération, nous songions à notre dîner. Une scène qui se passait au bord opposé de la Mourg vint à propos me distraire de cette préoccupation.
Sous quelques arbres figurant une promenade publique, un homme sautillait au milieu d’un groupe de jeunes filles, lesquelles, à qui mieux mieux, semblaient rire et se moquer de lui. Cet homme, par les dieux immortels! je l’aurais juré, c’était mon amoureux Anglais de Carlsruhe! Quoique, à cette distance et à travers la légère brume qui s’élevait de la rivière, il ne me fût guère possible de distinguer ses traits, je le reconnaissais à ce qu’il avait de britannique dans son encolure, et surtout à ce qui le distinguait de ceux de sa race, la vivacité dans les mouvements, une certaine élasticité des membres, généralement refusée par la nature aux autres Grands-Bretons. Je l’observais allant de l’une à l’autre des jeunes filles en multipliant ses gestes de séducteur en voyage. Par malheur, une forte ondée survint, qui dispersa la troupe et interrompit mes observations. Mais que venait faire à Gernsbach ce diable d’homme que j’avais laissé à Carlsruhe si fort en quête de verlobtage?
A l’heure convenue, nous dirigeant vers le gasthaus de la poste, au lieu de ce calme de si mauvais augure qui nous y avait accueillis à notre première entrée nous entendons un tumulte épouvantable non moins inquiétant. Une servante criait et pleurait; les autres criaient et riaient; l’hôte et l’hôtesse en fureur apostrophaient un individu qu’entouraient bruyamment quelques postillons et garçons de cuisine. Au milieu de ce conflit, qui avait pu songer à notre dîner?
L’individu ainsi apostrophé, c’était lui, c’était mon Anglais! Je m’apprêtais à interroger sur ce séducteur d’outre-mer le maître du gasthaus; mais, de leur côté, mes compagnons s’adressaient à celui-ci tous les trois à la fois, réclamant ce dîner, devenu plus hyperbolique que jamais. Un instant nous fîmes chorus dans la bagarre. Enfin l’hôte prononça ces mots magiques: «Ces messieurs sont servis.»
Pour le moment, chez moi, l’appétit l’emporta sur la curiosité, et, laissant mon Anglais se débattre au milieu des marmitons et des postillons, je suivis, avec les autres, le chemin de la salle à manger, située au premier étage.
Nous n’avions pas atteint les marches de l’escalier qu’une odeur délicieuse, une odeur de rôti, monta jusqu’à nous des antres de la cuisine. Nous nous regardâmes avec un sourire béat; notre littérateur émérite, sceptique impitoyable, le fit disparaître d’un mot: «Omelette au lard,» dit-il.
Enfin, nous entrons dans une chambre d’assez froide apparence; sur la table figurent quelques légers hors-d’œuvre vinaigrés, maigre escorte du potage; mais à peine venons-nous, la mine piteuse, de décoiffer la soupière, ô merveille! deux servantes nous arrivent, portant chacune un plat: dans l’un s’étale un magnifique coq de bruyère, avec ses plumes en tête et ses ailes demi éployées; dans l’autre, un cuissot de chevreuil nage dans son jus noirci de truffes. Nos folles exigences avaient été satisfaites; elles devaient être dépassées.
Je ne détaillerai point le menu de ce festin pantagruélique, auquel rien ne manqua, ni le poisson ni la fine pâtisserie, et qui nous coûta moins cher que le plus modeste repas à la carte fait dans un mince restaurant à Paris.
En sortant de table, je n’eus rien de plus pressé que de m’enquérir de mon Anglais; il était parti. Interrogée par moi, l’hôtesse, sans prétendre attaquer son honorabilité, m’affirma que, depuis quinze jours qu’il rôdait dans le grand-duché, c’était la seconde de ses servantes à laquelle il s’attaquait: avec la première il en était venu à ses fins; il l’emmenait avec lui; quant à la seconde....
Je fus forcé de me contenter de cette phrase inachevée. Mes trois compagnons étaient déjà installés dans la voiture. A son tour, notre cocher se fâchait, criait, tempêtait, déclarant que nous ne serions de retour à Bade qu’à la nuit noire.
Comme toujours, ma curiosité restait inassouvie.
Quel drôle de petit Anglais!