VIII
Le vol au parapluie. — Métamorphose subite. — Le vainqueur des Turcs. — La collégiale de Bade. — Un futur historien. — La Favorite. — La princesse Sibylle-Auguste. — Grand magasin de bric-à-brac. — Cent quarante-quatre portraits et deux modèles. — Une cénobie. — Le carnaval après le carême.
Lettre à M. Antoine Minorel,
A MARLY-LE-ROI.
«Mon cher Antoine,
«Je commence par t’annoncer une bonne nouvelle: on m’a volé mon parapluie.
«Ce matin, comme je flânais hors de la ville, rêvant à de grands projets dont je t’instruirai à mon retour, une petite averse tombe à l’improviste. J’ai à peine eu le temps d’ouvrir le susdit parapluie, qu’une femme vient à moi et d’une voix suppliante: «Ah! monsieur, je vous en prie, rien qu’un instant!»
«Je comprends qu’elle m’implore en faveur de sa toilette menacée par l’averse. En galant chevalier, je lui offre mon bras, lui proposant de la reconduire à son hôtel. Nous n’avons pas fait cent pas: «Dieu! mon mari! s’écrie-t-elle. Ah! monsieur! il est si jaloux!... S’il nous trouve ensemble....»
«Je m’empresse de me réfugier sous un arbre, lui laissant entre les mains l’objet en question. Le mari se présente, lui prend le bras à son tour, tous deux s’éloignent le plus paisiblement du monde, et le tour est fait.
«Que dis-tu de ce vol au parapluie? La nouvelle est bonne, n’est-ce pas? d’abord pour toi. Tu auras enfin l’occasion, une fois dans ta vie, de te moquer justement de ma galanterie avec les dames; elle est bonne aussi pour moi, si heureusement débarrassé de ce meuble incommode et inutile. Je ne voyage qu’en voiture.
«Je ne t’en dirai guère plus aujourd’hui, dans le doute si ces quelques mots te trouveront encore à Marly. En tout cas, je compte sur Madeleine ou sur le vieux Jean pour te les retourner si tu as perdu patience à m’attendre. Je me reproche vivement de ne pas t’avoir écrit depuis ma malencontreuse arrivée à Carlsruhe. Tu dois me croire mort, mort assassiné par quelque brigand de la forêt Noire. Rassure-toi; messieurs les brigands de la forêt Noire, à Bade, leur quartier général, ont pu attenter à ma bourse, même à mon parapluie; quant à ma vie, non-seulement ils l’ont respectée, mais encore rendue douce et facile. Je te conterai cela de vive voix. Après-demain, lundi, je quitte Bade, que je n’ai pu me dispenser de visiter en passant. Adieu donc et à bientôt, mon cher Antoine; je commence à en avoir assez des voyages.
«Ton ami,
«A. C.
«Bade, 10 mai.
«Post-scriptum. Je rapporte quelques traditions assez curieuses du pays; cependant je n’ai plus l’esprit aux légendes. Tout bien examiné, tu as raison, ce sont là des passe-temps frivoles, parfois dangereux, tendant à fausser, à dénaturer l’histoire, à propager des erreurs nuisibles; j’y renonce. Une idée plus grave me préoccupe. Il se pourrait bien faire que, aussitôt mon retour en France, je me livrasse exclusivement à des travaux historiques. Oui, mon ami, oui; que veux-tu? je ne suis plus jeune; tu me l’as répété assez souvent pour que la conviction me soit venue. L’historien qui se respecte devant bien se garder de faire montre d’esprit et surtout d’imagination, ce rôle convient à mon âge, et me va sous tous les rapports.
«Antoine, je te vois écarquiller tes petits yeux et t’écrier: «Historien, toi! toi, jusqu’à présent le zélateur passionné du conte bleu! C’est impossible! Comment une semblable idée a-t-elle pu te venir en tête?»
«Eh! bon Dieu! cher ami, elle m’est venue comme le reste; je suis historien comme je suis voyageur, par l’effet du hasard, par entraînement, presque malgré moi. Je te conterai cela à mon retour, bientôt.... Au fait pourquoi pas tout de suite? Ma plume d’auberge est excellente, l’encre est limpide, fine est mon écriture, et sans risquer d’ajouter à mon timbre-poste, je puis bien achever de noircir cette seconde page, et même entamer la troisième, la chose en vaut la peine.
«Hier donc, je me reposais des fatigues de la veille, où avec ton cousin Junius nous avons poussé nos excursions jusque sur les bords de la Mourg, à quatre ou cinq lieues de Bade. Assez désœuvré, je me promenais devant certaine galerie des légendes, à laquelle je n’avais plus rien à demander, quand au-dessus de la porte nord de cette galerie, je vis un tableau jusqu’alors échappé à mon regard. C’était une espèce de grisaille représentant une entrée triomphale.
«Qu’est-ce que cela? murmurai-je, et assez haut pour qu’une voix tudesque me répondît:
« — C’est le retour du vainqueur des Turcs à Rastadt, monsieur; de notre célèbre margrave Louis-Guillaume de Bade. Que pense-t-on en France de notre héros, monsieur? ajouta la voix.
« — Il y est fort estimé,» répondis-je effrontément, car, à ma profonde humiliation, je te l’avoue, du vainqueur des Turcs je ne connaissais pas le premier mot. Nous autres Français, nous avons déjà tant de grands hommes en propre, que le loisir nous manque pour nous occuper de ceux des autres. Cependant, je trouvais étrange qu’un margrave badois eût été en querelle sérieuse avec les Turcs, et s’en fût gaillardement tiré. Il me fallait un éclaircissement; je le trouvai dans la bibliothèque du casino de cette ville, où j’appris que Louis-Guillaume, général en chef des armées de l’empereur, avait partagé avec Jean Sobiesky la gloire de la délivrance de Vienne; qu’à Gran, à Bude, à Vicegrad, et sur vingt autres champs de bataille les Turcs durent reconnaître en lui leur éternel vainqueur.
«Comme tu le penses bien, cher ami, ce ne sont pas ses batailles qui m’affriandèrent; non, mais bien son histoire personnelle, vraiment fort singulière. Tu en auras la preuve dans ma relation. Restons-en là pour aujourd’hui.... Cependant en quelques lignes je puis résumer pour toi son curieux historique.
«D’abord, Louis-Guillaume de Bade est né à Paris; pour un Badois, c’était débuter d’une manière piquante; de plus, il fut tenu sur les fonts de baptême par Louis XIV, et pour son apprentissage de guerre, le filleul devait battre le parrain, avant de battre les Turcs. Tu vois déjà d’ici que, grâce à ces relations de filleul ou d’adversaire entre mon personnage et le grand roi, je pourrai relever l’importance de ma biographie du margrave par des considérations détaillées sur la cour de France à cette époque; sur Mmes de Montespan et de Maintenon. Grâce à l’illustre philosophe M. Cousin, les belles femmes historiques sont fort à la mode aujourd’hui. Et quelle entrée en matière!
«Le père, le frère et les oncles de Louis-Guillaume étaient morts par des accidents de chasse ou de guerre. Prévoyant le même sort pour lui, sa mère, Louise de Carignan, l’avait retenu en France, et caché sous ses jupes. Toutefois, la cachette éventée, au nom de l’intérêt général du peuple, qui ne pouvait se passer de son souverain, il avait été ramené à Bade; mais ses tuteurs avaient solennellement juré à sa mère que jamais une arme à feu ne se trouverait entre les mains du jeune prince. Il fut élevé comme Achille à Scyros, en demoiselle de bonne maison. Un jour, la demoiselle séduisit une de ses gouvernantes, puis, tout à coup saisie d’une ardeur belliqueuse, sauta par la fenêtre pour aller se battre avec des portefaix qui se chamaillaient sur la place du Château-Neuf.
«Il fallut se rendre devant des instincts amoureux et guerriers manifestés si énergiquement. On le maria et on lui ceignit l’épée.
«Louis-Guillaume, margrave de Bade, après avoir fait vingt-six campagnes, commandé à vingt-cinq siéges, livré quarante batailles ou combats, mourut paisiblement dans son lit, sans avoir jamais eu la peau effleurée ni par le plomb ni par le fer. Tel est, mon ami, l’homme qui vient de changer soudainement mes instincts littéraires, et auquel je consacre ma plume.
«J’ai passé hier toute ma journée à recueillir des notes. Ce matin, je me suis rendu à l’église collégiale de Bade où se trouve son tombeau, exécuté par notre compatriote Pigalle, à grand renfort de personnages allégoriques comme celui du maréchal de Saxe, que j’ai visité à Strasbourg. Une longue inscription latine attira d’abord mon attention. Du plus loin que j’en pus déchiffrer le premier mot: Subsiste, Viator! Arrête-toi, voyageur! je m’arrêtai. Du fond de sa tombe, mon héros lui-même m’en donnait l’ordre. Un tumulte se fit dans mes idées; il me semblait que nous venions l’un l’autre d’entrer en communication. Pensif et recueilli, je murmurai en moi-même: «Louis-Guillaume, ce voyageur inconnu qui vient aujourd’hui vers toi, c’est ton futur historien.»
«Après un salut profond, je relevai la tête et arrêtai mon regard interrogant sur la statue du margrave; je crus lui voir faire un mouvement.... Illusion, sans doute.
«Je copie l’inscription, vrai résumé des hauts faits que j’avais à signaler: Infidelium debellator. — Imperii protector. — Atlas Germaniæ. — Hostium terror. — Quoad vixit, semper vicit, nunquam victus..., etc. C’était là un latin à ma portée; j’en fus ravi; un peu de latin est chose indispensable dans un ouvrage sérieux.
«Une heure entière, je restai en méditation devant le tombeau.
«C’était ma veillée des armes.
«Ne me traite pas de rêveur et de songe-creux, Antoine; mais quand je sortis de la collégiale quelque chose d’inexplicable s’était opéré en moi: je marchais d’un pas plus lent, plus régulier; les pensées m’arrivaient plus graves; je ne retournais plus la tête de droite et de gauche pour inspecter les passants, ou fureter de l’œil à travers la vitre des boutiques; tout ce qu’il y avait encore de frivole et de peu rassis dans ma nature se modifiait, se métamorphosait; je me sentais devenir historien.
«Junius, que j’allai voir, me demanda si j’étais malade, tant il me trouva changé d’allure et de physionomie. Tandis qu’il me questionnait ainsi, avec bienveillance d’ailleurs, je regardais sa cravate blanche; je me disais qu’une cravate blanche pourrait me convenir tout autant qu’à lui. Il est diplomate, je suis historien: deux positions respectables.
«Je ne sais si je dînerai aujourd’hui à la table d’hôte. Me faire servir chez moi, dans ma chambre, serait peut-être plus convenable.
«Mais ce post-scriptum vient d’envahir jusqu’aux marges de mes quatre pages; je te quitte, mon cher Antoine. Ton cousin Junius me fait demander par un garçon de l’hôtel si je veux l’accompagner au château de la Favorite; je n’y manquerai pas. La Favorite, située à deux heures de Bade, du côté de l’ouest, était le séjour de prédilection de la margrave Sibylle-Auguste, femme de Louis-Guillaume. J’y trouverai occasion d’ajouter à mes documents déjà recueillis quelques notes sur la compagne de mon héros, digne de lui, je n’en doute pas.»
«Même jour, dix heures du soir.
«Me voici de retour de la Favorite; je crois sortir d’un rêve; je me hâte de rouvrir ma lettre, cher ami, pour lui donner un supplément, et te faire part de mes impressions tandis qu’elles ont encore toute la vivacité, tout le relief de la surprise. C’est un double timbre qu’il m’en coûtera, mais je suis en fonds aujourd’hui.
«En abordant la résidence de la veuve du grand margrave, conservée intacte, même dans la disposition des appartements, des tentures et du mobilier, telle enfin qu’elle l’a laissée à sa mort, vers 1733, j’avais pris un air de circonstance, le front baissé, le chapeau à la main; je m’attendais à trouver une habitation grandiose, sévère, magistrale, en rapport avec les souvenirs qu’elle rappelle. J’y vis une immense boutique de bric-à-brac, une exposition générale de tous les bibelots imaginables, aujourd’hui redevenus à la mode; potiches, chinoiseries, vases et statuettes de porcelaine, de jade ou de céladon, cristaux de Bohême, glaces et verres de Venise, pâtes de Sèvres, craquelés de la Chine, bois de fer de l’Inde, émaux de Limoges, bronzes antiques, faïences et majoriques du seizième siècle, tout y est accumulé sur les murs, les corniches, les chapiteaux; les tables, les dessus de cheminées et de poêles en regorgent; partout, ce ne sont qu’étagères et vitrines. Non, jamais le Petit-Dunkerque, Susse, Tahan, les magasins du boulevard de la Bastille, le musée Sauvageot et le musée de Cluny, en se cotisant, n’en pourraient offrir une collection plus complète. C’est fort curieux, d’accord; mais cela manque tout à fait de dignité.
«A travers ces antiquailles, je cherchai le portrait de mon héros; selon Junius, il y figurait sous plusieurs types différents. Pour quiconque est physionomiste, et, tu le sais, je me pique de l’être, un simple portrait d’après nature, calqué sur l’individu, est le meilleur renseignement historique à consulter. La physionomie dit le tempérament, par conséquent le caractère, le caractère foncier, natif; l’autre, le caractère acquis, se devine d’après les faits accomplis.
«Mais je me perdais dans un dédale de couloirs, de grands et de petits salons, sans pouvoir trouver mon margrave. Junius, d’abord mon cicerone, venait de me quitter pour aller chez la concierge du château prendre sa tasse de petit-lait. Las de mes recherches vaines, en l’attendant, je me mis à examiner une foule de miniatures représentant toute une population de femmes.
«Parmi ces femmes, quelques-unes étaient en costume de ville ou de cour, d’autres en habits de deuil, avec la cape et le rosaire des religieuses; la plupart semblaient travesties en bohémiennes, en saltimbanques, avec des bonnets en pointe ou en turban.... Un instant, je me crus sur la piste d’un précieux renseignement historique.
«Louis-Guillaume avait été d’humeur galante dans son temps; parfois le vainqueur des Turcs comme butin, rapporta de ses campagnes de belles Circassiennes, faites captives sous la tente des pachas mis en déroute.... Mais le moyen de penser que les portraits de ses maîtresses se trouvaient collectionnés chez sa femme? J’y regardai de plus près; toutes ces figures avaient entre elles un air de parenté, de ressemblance; j’avais sous les yeux tout un sérail orné d’une seule tête, et cette femme multiple, tour à tour marquise, nonne, odalisque ou sorcière, c’était la margrave Sibylle-Auguste elle-même!
«Junius, qui revint, me montra en face des soixante-douze portraits de la princesse, soixante-douze autres miniatures représentant un bon bourgeois, à la face vulgaire, aussi bigarré de costumes divers que son vis-à-vis; ce bon bourgeois, ô honte! c’était mon héros, c’était le vainqueur des Turcs!
«Maudit soit-il le miniaturiste qui a ainsi soixante-douze fois calomnié ce grand homme!
«Dis-moi, Antoine, te figures-tu ce que pouvait être l’habitante de ce palais, à la juger par tout ce qui la rappelait alors autour de moi, avec son bazar de curiosités, avec ses cent quarante-quatre portraits pour deux personnes? Une femme poëte, n’est-ce pas? sacrifiant à la fantaisie? Hélas! mon ami, la princesse Sibylle-Auguste, fille des ducs de Saxe-Lowenbourg, était une espèce de folle dont la tête et le cœur tournaient à tous les vents; une sainte Thérèse tudesque, dont les aspirations se dirigeaient tantôt vers le monde et ses plaisirs les plus raffinés, tantôt vers le cloître et ses austérités les plus violentes.
«Dans un coin retiré de son parc, elle s’était fait construire une cellule, une cénobie, à son usage particulier. Là, portant le cilice, vêtue d’un sac de grosse toile, dormant sur une natte de paille, étendue sur la terre froide, la puissante margrave priait, pleurait, jeûnait, et se faisait chaque matin administrer par ses filles d’honneur des coups d’une discipline armée de grains de plomb et de pointes de fer, quitte à leur rendre ensuite le même service. Elle avait fait confectionner trois figures en cire, celles de Jésus, de la Vierge et de saint Joseph. Elle vivait dans leur compagnie intime, se purifiant par leur approche, dînant à leur table, et ne mangeant guère plus qu’eux.
«Le temps des saintes folies passé, Sibylle jetait tout à coup sa coiffe de béguine par-dessus les moulins, et, contre la marche ordinaire du calendrier, faisait à cet affreux carême succéder brusquement un carnaval échevelé. Ce n’était plus alors que danses, spectacles et orgies prolongés jusqu’au jour, et les pudiques bourgeoises de Bade et de Rastadt affirmaient que fussent-elles conviées à ces fêtes princières elles refuseraient de s’y montrer, pour l’honneur de leurs maris.
«Après avoir parcouru le château de la Favorite, où partout ce ne sont que lustres, girandoles, cristaux et porcelaines, j’ai visité la cellule de sœur Sibylle. Quel contraste! C’est bien la chose la plus triste, la plus sombre qu’on puisse voir. Le cilice, la discipline, le sac de toile, la natte de paille y sont encore. Jésus, la Vierge et saint Joseph n’ont pas cessé de se tenir autour de la petite table, à laquelle la pauvre folle ne vient plus s’asseoir.
«Quoique ces détails appartiennent plutôt à la chronique qu’à l’histoire, j’espère pouvoir en tirer parti dans mon grand ouvrage; mais j’en userai avec discrétion.
«Ainsi, tiens-toi-le pour dit, demain dimanche, je compte passer encore la journée ici, à recueillir des notes, puis après-demain, en route, trajet direct!... Il sera possible cependant que je fasse une pose à Épernay, où j’ai quelques renseignements à prendre. En tout cas, je ne toucherai barre à Paris que pour t’emmener avec moi sur nos Alpes marlésiennes. Bonsoir; je vais me coucher. Ton cousin Junius t’envoie ses compliments.»
Cette lettre, je l’avais remise sous enveloppe, cachetée de nouveau avec apposition d’un double timbre; mais après réflexion, comme elle renfermait quelques épisodes curieux sur Louis-Guillaume et sur sa femme, craignant qu’elle ne s’égarât en route, ou que mon ami Antoine Minorel ne s’en servît pour allumer ses cigarettes, je m’abstins de la lui envoyer, et la mis simplement en réserve avec mes autres documents historiques.