X

Souvenirs de Châlon-sur-Saône. — Arrivée de Junius Minorel. — L’Anglais phénoménal. — Le chronomètre Poitevin. — Un accident de chemin de fer. — Départ de Carlsruhe.

L’intérêt, l’affection que nous portons à nos amis se mesure souvent en raison des circonstances et même des localités; souvent l’ennui que nous éprouvons aide à nous donner les apparences des meilleurs sentiments. Ainsi, les ennuyés, faute de savoir à quoi employer leur temps, deviennent facilement obligeants, serviables, et même hospitaliers. Voilà pourquoi en province le visiteur est toujours le bienvenu.

Il y a quelques années, je me trouvais à Châlon-sur-Saône (car, quoiqu’en ait dit Antoine Minorel, j’ai déjà voyagé, rarement il est vrai). A Châlon, j’avais à traiter d’une affaire contentieuse; je n’y connaissais personne; je n’y voyais que mes hommes de loi, tous aussi rogues, aussi maussades, aussi codifiés les uns que les autres. Au bout de trois jours de cette solitude, j’aurais donné tous mes amis pour faire la rencontre d’une simple connaissance. Au détour d’une rue, ô bonheur! un visage m’apparaît, visage connu, visage parisien. A l’aspect de cet ami tant désiré, je fais un geste de joie radieuse. De son côté, il ne paraît pas moins ravi de me voir; nous marchons l’un vers l’autre, la main tendue. Tout à coup, un doute semble nous venir à tous deux à la fois; il ralentit son pas, je modère le mien, et, après nous être salués silencieusement, nous continuons notre route, en nous tournant le dos.

Ce monsieur n’était pour moi ni un ami, ni une simple connaissance. Jamais je ne lui avais parlé; je ne savais ni son nom, ni son état, ni sa moralité; c’était un de ces visages qu’on rencontre fréquemment à Paris, sur le boulevard, voilà tout. Pour le moment, il était sans doute aussi seul, aussi ennuyé, aussi dépaysé que moi à Châlon-sur-Saône.

Eh bien, aujourd’hui, je me suis de nouveau laissé prendre à quelque chose, non de tout à fait semblable, mais dérivant de ce même ordre d’entraînement et d’émotions.

Je m’étais levé dans des dispositions assez maussades; les oiseaux se taisaient; une brume me cachait le petit bois; je trouvais que mon séjour dans le grand-duché se prolongeait outre mesure, lorsque mon nom prononcé monta jusqu’à moi du bas de l’escalier.

C’était Junius Minorel. Je pousse un cri; à peine vêtu, je descends les marches quatre à quatre, je me précipite vers lui, et je l’embrasse avec tous les témoignages de l’affection la plus tendre.

Or, jusque-là, mes relations avec Junius n’avaient jamais été des plus intimes. Je l’avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine, mon ami; à chacune de nos rencontres, une discussion assez vive s’était élevée entre nous sur des questions philosophiques ou littéraires; une autre fois, j’avais été d’une partie de whist avec lui et contre lui; les atouts s’étaient rangés de mon côté, et je l’avais fait chelème. A vrai dire, je ne devais donc le classer que dans la catégorie des simples connaissances.

Le calme parfait qu’il opposa à mes démonstrations, la froideur, empreinte d’étonnement, avec laquelle il répondit à ma chaleureuse accolade, me le rappela aussitôt. Je venais de presser un glaçon sur mon cœur, un glaçon en cravate blanche. Sous ce réactif réfrigérant, mon cœur et mon imagination, un instant surexcités, reprirent leur niveau; mais alors je me trouvai complétement ridicule. Pourquoi m’étais-je ainsi laissé emporter? C’est que, à Carlsruhe comme à Châlon-sur-Saône, l’ennui commençait à me talonner, c’est que j’avais besoin de voir un visage de Paris, c’est aussi que j’attendais de Junius Minorel, avec le passe-port qui devait me rouvrir les portes de la patrie, l’argent nécessaire pour reprendre ma route. Quand je songeai que sous mon explosion de sentimentalité se cachait une question d’argent, d’argent à emprunter, j’eus honte de moi-même.

«Comptez-vous bientôt quitter la résidence, monsieur? me demanda Junius avec une espèce de roideur que ces messieurs de la diplomatie revêtent à défaut de costume officiel.

—Aujourd’hui même, dès le prochain départ du chemin de fer, si cela est possible, lui répondis-je.

—Permettez, monsieur; un passe-port vous est d’abord indispensable, et le vôtre ne sera guère prêt avant le train d’une heure vingt minutes.»

Il prit son agenda de poche, et, après m’avoir demandé mes nom et prénoms, mon âge, ma profession, comme si je lui étais complétement inconnu: «Notre ministre plénipotentiaire, me dit-il, n’est pas visible avant midi; venez donc à midi et demi donner votre signature.»

Il m’envoya, de la tête et de la main, un salut protecteur et partit.

Et voilà l’homme dans les bras duquel je venais de me jeter si bêtement! un homme qui me disait monsieur! à moi, le meilleur ami de son plus proche parent! Et c’est à lui que je m’adresserais pour un emprunt? Jamais!

Sans cette somme, nécessaire, indispensable, cependant, à quoi me servira mon passe-port? Je m’habillai et courus en toute hâte à Carlsruhe, résolu de mettre ma montre Poitevin en gage. Elle valait mille francs; on me prêterait bien trois cents francs dessus; c’était plus qu’il ne me fallait.

Pendant une heure je parcourus la ville, cherchant un bureau du mont-de-piété, n’osant prendre des informations, tant je me sentais humilié et mal à mon aise dans ce rôle piteux d’un propriétaire aisé allant mettre sa montre en gage. J’inspectais une à une toutes les enseignes des maisons que mes faibles connaissances dans la langue allemande ne me permettaient pas toujours de traduire avec exactitude. J’y cherchais vainement l’équivalent de notre mot: Mont-de-piété.

Au bout d’une heure de ce travail, mes idées s’étaient engourdies; je regardais encore, mais sans voir; je ne savais même plus ce que j’étais venu faire dans Carlsruhe. Malgré moi, mon attention se fixait non plus sur des enseignes, mais sur un homme, le seul homme qui parût vivre et s’agiter dans toute la ville.

C’était un Anglais. Jamais Anglais ne fut aussi curieux à observer. Que vient-on nous dire de messieurs les Grands-Bretons, qu’ils sont tous empesés, gourmés, compassés, bonshommes de bois? Celui-là, tout au contraire, était vif, alerte, remuant; rien d’automatique n’accusait la race; il devait être l’exception à la règle. O l’aimable petit Anglais!

Je l’avais rencontré d’abord du côté du château, dans le manche de l’éventail; les yeux en l’air, les mains derrière le dos, il semblait, comme moi, déchiffrer des enseignes. Une jeune fille, au pied leste, portant sur la tête un paquet de linge, passe devant lui; il court après elle; une conversation assez vive s’engage entre eux. «Bon! me dis-je, c’est sa bonne amie!» A dix minutes de là, je le retrouve causant gaiement avec une autre; puis, un peu plus tard, avec une troisième. «Bon! il leur demande son chemin, ou des renseignements sur la ville. Peut-être, encore ainsi que moi, veut-il mettre sa montre en gage et est-il à la recherche d’un mont-de-piété.»

Un quart d’heure à peine écoulé, je le vois sortir du temple protestant, accompagnant une jolie servante. Tous deux s’arrêtent sur la place du Marché, près de la statue du margrave Charles-Guillaume; comme avait fait mon jeune diplomate, mon Anglais tire un calepin de sa poche, et semble prendre des notes. Ah! il tient donc ses renseignements enfin!... non complets, puisque je le retrouve bientôt devant l’église catholique, abordant une jeune femme qui s’y rendait. Celle-ci ne lui permit pas de s’expliquer longuement. Elle l’interrompit par un signe négatif, accompagné d’une révérence, à laquelle il répondit en lui envoyant un baiser; puis, tournant sur ses talons, il fit claquer ses doigts.

Ah! le singulier petit Anglais! Pourquoi ne s’adresse-t-il ainsi qu’aux femmes? Est-ce un marchand courant après la pratique? Mais il ne porte avec lui ni marchandises ni cartes d’échantillons; est-ce un galant cherchant les aventures? Alors, quel Lovelace!

Avec ma sentinelle du parc, de si belle humeur sous les armes, cet Anglais phénoménal est, certes, ce que je vis de plus récréatif à Carlsruhe.

Décidément, la capitale du grand-duché est une des villes les plus belles et les plus monotones que l’on puisse voir; monotone comme toutes les villes sans échoppes et sans boutiques. Figurez-vous notre rue Saint-Dominique, à Paris, se multipliant sur douze lignes obliques, reliées entre elles par d’autres rues Saint-Dominique, demi-circulaires. N’y aurait-il pas de quoi y gagner le spleen? Non! je ne resterai pas un jour de plus à Carlsruhe. Mais, pour en sortir, qui me procurera l’argent nécessaire?... Une idée subite m’éclaire; je puis me passer de ce mont-de-piété invisible, introuvable!

Un de mes grammairiens de la maison Lebel est chef de gare au chemin de fer; que me faut-il? un crédit sur le chemin de fer. Grâce à lui, ma montre me servira suffisamment de caution.

Combien j’étais loin de prévoir alors les tristes événements qui, pour moi, allaient signaler le cours de cette journée néfaste!

Ravi de l’idée, je me dirige à grands pas vers la porte d’Ettlingen, devant laquelle passe la voie ferrée. Sur l’horloge de l’embarcadère, je règle d’abord mon chronomètre à l’heure du pays, pour qu’on ne puisse mettre en doute sa parfaite régularité. Je le tenais à la main, et, les yeux encore fixés sur l’horloge, je franchissais les premiers rails... un cri, mêlé d’imprécations, se fait entendre; un bras vigoureux me saisit par le collet, me repousse rudement, la montre m’échappe, et le train de Francfort, qui entrait en gare en ce moment, ne me la rend que broyée, écrasée, laminée.

Au lieu de mille francs, mon fameux Poitevin n’en valait plus que trente.

A la suite de cette déplorable catastrophe que me restait-il à faire? Il me restait à appeler à mon aide mon courage et ma philosophie, à vaincre une fausse honte, à triompher de mes répugnances. Sur-le-champ, je me présentai à l’hôtel de la Légation, bien décidé à instruire M. Junius Minorel et de l’accident du chemin de fer et de la triste situation pécuniaire à laquelle il me réduisait.

Je le trouvai bouclant une malle de voyage: «Je pars avec vous,» me dit-il aussitôt, sans remarquer mon air contrit et abattu, et me tendant un beau passe-port tout neuf, bien en règle; il ajouta: «Rien ne me retient impérieusement ici; je vous accompagnerai donc jusqu’à la station d’Oos, et tandis que vous continuerez votre route vers notre cher Paris, j’irai finir mon congé à Bade, où quelques soins de santé me réclament.»

Bade!... ce mot me sonna dans l’oreille avec un bruit argentin. A Bade, il y a une maison de jeu célèbre.... J’ai toujours eu du bonheur au jeu.... au whist surtout. Le whist ne ressemble guère à la roulette; n’importe! j’ai un pressentiment, et mes pressentiments ne me trompent jamais. Je n’ai plus besoin de m’humilier comme emprunteur devant qui que ce soit!... J’irai à Bade!

Je courus chez Thérèse pour régler mes comptes avec elle. Elle se montra chagrinée de mon départ. Avec moi, elle avait pu causer de son père et de sa première jeunesse.

Quand elle me vit tirer mon mince porte-monnaie pour solder sa note, sa note si modérée que, de fait, j’avais reçu sous son toit moins un refuge salarié comme voyageur qu’une hospitalité libérale comme ami: «Monsieur Canaple, me dit-elle avec son doux air suppliant, restez mon débiteur pour cette petite note, je vous en prie; je le sais, vous avez quitté Paris sans penser devoir franchir la frontière; si vous avez besoin de quelque avance, je suis en fonds; disposez de moi; je vous en serai bien reconnaissante.»

Chère âme! cet argent après lequel j’avais tant couru, elle me l’offrait en me parlant de sa reconnaissance. J’étais ému, attendri. Qu’avais-je de mieux à faire que d’accepter? Pour moi toutes les difficultés se trouvaient aplanies.... Mais je me rappelai mes propositions de la veille; moi aussi, je lui avais offert de puiser dans ma bourse, déjà à sec; ne semblerais-je pas avoir voulu par une feinte générosité la pousser à me faire une offre semblable? Après mon sermon de pédant, allais-je consentir à prendre ma part de l’argent de Brascassin? Cette idée me révolta.

D’ailleurs, de quoi avais-je à m’inquiéter? Ne possédais-je point une lettre de change tirée sur Bade? Chez moi l’espérance fleurit toujours en certitude; je suis ainsi fait, et ne me fût-il resté que la valeur de deux florins ils m’auraient suffi à faire sauter la banque du jeu, si tel avait été mon bon plaisir!

A une heure vingt minutes, je quittais Carlsruhe avec Junius Minorel.

Lorsque nous descendîmes à Bade, à l’hôtel du Cerf (Gasthof zum Hirsch), j’étais, grâce à la vente des débris de mon chronomètre, à la tête de cinquante-trois francs quatre-vingt-dix centimes. Une heure plus tard, je ne possédais plus que trente-huit sous dont le croupier de M. Bénazet n’avait pas voulu.