IX

Wilhem et Bettina. — Fleurs de cimetière. — Un nouveau verbe français. — Explication avec Thérèse.

«Entre Carlsruhe et Rastadt, à une heure de marche en retournant vers la route de Kehl, existe une petite ville, autrefois importante: c’est Ettlingen, qui a donné son nom à notre joli boulevard. Là, dans une charmante vallée, traversée par la rivière d’Alb, florissait, il y a une dizaine d’années peut-être, Bettina, la fille d’un simple jardinier. Le bonhomme, du reste, faisait bien ses affaires, et sans trop de fatigues, car dans notre grand-duché les fleurs se sèment d’elles-mêmes, et poussent sans y penser.

«Bettina était jolie; ses cheveux surtout la rendaient attrayante; ils étaient noirs, couleur peu commune dans cette patrie des blondes chevelures; de plus, ils étaient lisses, abondants et soyeux, ce qui partout est dignement apprécié.

Longs cheveux noirs sur blanche peau,

En amour voilà mon drapeau!

«Tel était le refrain d’un lied, ou chansonnette, naguère composé à son intention, et ce fut cette chansonnette qui décida du sort de Bettina.

«Elle était alors verlobte avec Wilhem le boulanger, un bon travailleur, qui se serait jeté dans son four pour elle, et appartenait à une des familles les plus aisées d’Ettlingen. Le jour de leur mariage approchait lorsque arriva au pays le beau Frank. Celui-ci s’éprit soudainement de la fille du jardinier.

«Wilhem était bon et dévoué, mais timide à l’excès, souvent silencieux et songeur; Frank, tout au contraire, garçon à la haute encolure, à la langue dorée, se montrait sans cesse d’humeur joyeuse. Il avait même un certain air mauvais sujet par lui rapporté de France, où il venait de se perfectionner dans son état de teinturier en suivant les cours de M. Chevreul; puis enfin Frank était poëte et il portait des gants.

«Sous ce dernier article peut-être bien se cachait un mystère; peut-être le poëte-teinturier ne se sentait-il pas désireux d’étaler aux regards de Bettina ses mains tantôt bleues, tantôt vertes. Cependant la comparaison qu’elle faisait de l’un et de l’autre tournait à l’avantage de ce dernier. La chanson surtout lui avait été au cœur.

«Elle allait encore se promener avec Wilhem sous cette double et magnifique allée de marronniers à fleurs rouges qui entoure les anciennes fortifications d’Ettlingen, mais plus rarement; elle y marchait encore près de lui, sa main dans celle de Wilhem, mais quand il essayait d’entrelacer ses doigts aux siens, elle résistait, lui trouvant les doigts durs et raboteux; elle le regardait encore, mais d’un air distrait, presque sévère; Wilhem était toujours son confident, mais elle ne l’entretenait que de ses tristesses insurmontables; elle n’avait pas cessé de le tutoyer, mais elle lui disait: «Tu devrais renoncer à moi, ami; cherche une autre fiancée; je ne me sens guère capable de te rendre heureux.»

«Le bon Wilhem comprit qu’il n’était plus aimé; sans lui adresser un reproche, il lui rendit son anneau de fiançailles, et quitta brusquement le pays.

«Son départ, qui causa une grande rumeur dans Ettlingen, fut pour Bettina plus un remords qu’un regret.

«Pendant trois mois, pendant six mois peut-être (mois d’hiver, il est vrai), elle se tint à l’écart. Enfin, n’entendant plus parler de lui, elle commença à reparaître sur la promenade, mais en costume sombre, sans bagues, sans boucles d’oreilles ni autres ornements.

«Frank n’essaya pas de l’aborder ouvertement, au regard de tous, mais pour se mettre en mesure contre la concurrence, il alla trouver le bonhomme de jardinier, lui porta trois bouteilles de vin rouge d’Affenthaler, trois, idem, de Margrafft, lui demandant la faveur d’y goûter avec lui. Tout en trinquant, il lui rappela qu’il était contre-maître à la grande teinturerie, et termina en sollicitant l’autorisation de se poser comme verlobte de sa fille, Wilhem ayant renoncé à elle. Touché de cette bonne façon d’agir, le père donna son consentement. Restait à obtenir celui de Bettina.

«Le soir de ce même jour, Frank, en habit de conquérant, frisé, ganté, son chapeau sur l’oreille, alla sur le pont de l’Alb, à l’entrée de la ville, où il savait devoir rencontrer Bettina. Dès qu’il l’aperçut, après l’avoir amoureusement arquebusée du regard, il se disposa à lui faire sa demande. Déjà renseignée par son père, Bettina l’interrompit au premier mot: «Pas encore! lui dit-elle; attendez que j’aie repris les fleurs.»

«En Allemagne, comme en Suisse et en Italie, les fleurs naturelles sont un ornement indispensable à la toilette de toute jeune fille; elles s’en tressent des couronnes pour leurs chapeaux; elles en placent à leur corsage et dans leurs cheveux. Ne point porter de fleurs dans les assemblées est chez elles le témoignage de quelque deuil dans la famille, ou que leur mère est malade ou que leur verlobte est à l’armée. Fille d’un jardinier, Bettina aurait pu se procurer facilement les plus belles et les plus rares; elle avait toujours préféré celles des champs, dont les pétales sont mieux soudés, les tiges plus allongées et plus solides. C’était d’ailleurs une preuve de bon goût. Elle ne voulait combattre avec ses compagnes qu’à armes égales.

«Depuis une quinzaine déjà Frank observait strictement, quoique à contre-cœur, la défense à lui faite. De son côté, Bettina commençait à penser que six mois de retraite, puis quinze jours en sus, étaient bien suffisants pour des fiançailles brisées d’une volonté mutuelle.

«Vers ce temps, il y eut grande fête à Dourlach, près Carlsruhe. Une partie de la population d’Ettlingen s’y rendit; Bettina fut du nombre; cependant elle n’avait pas repris les fleurs. Cette fois encore, elle était résolue à rester simple spectatrice durant les danses. Mais quand elle fut là, clouée sur son estrade, la joie des autres lui fit mal, et elle déserta l’emplacement du bal pour se dépiter à son aise.

«Elle suivait, rêveuse, la lisière d’une colline, lorsqu’à l’extrémité d’un chemin creux, elle aperçut de loin son beau Frank. Pauvre Frank! il se refusait aussi le plaisir du bal, qu’il ne pouvait partager avec elle. Ah! c’en est fait! sa patience est à bout! l’heure des temporisations est passée! Ce jour même, aux yeux de tous, ils danseront ensemble, et on le reconnaîtra pour son verlobte!

«Elle chercha aussitôt autour d’elle des fleurs qui devaient annoncer à son poëte qu’il pouvait parler enfin. La colline était aride, crayeuse, et le chemin creux seulement parsemé de pierres. Elle se jeta vivement dans un enclos ouvert à sa gauche; les fleurs y abondaient.

«C’était un cimetière.

«Son désir surexcité l’aveuglant, ou ne lui permettant pas de songer à la profanation, elle dépouilla à la hâte la première tombe qui s’offrit à elle, et un bouquet à la main, le front orné de quelques touffes de rouges coquelicots, sous lesquels ressortait vivement le noir lustré de ses cheveux, elle apparut aux regards de l’heureux postulant.

«Ce jour-là les habitants d’Ettlingen, venus à Dourlach, purent voir, à trois reprises consécutives, Frank, l’air radieux et vainqueur, tenant Bettina pressée contre sa poitrine, l’entraîner avec lui dans les tourbillons vertigineux de la valse allemande.

«Durant la nuit, épuisée par les fatigues de la route et du bal, comme la fille du jardinier dormait, Wilhem, ou plutôt son ombre, lui apparut:

«Tu as cueilli les fleurs qui croissaient sur mon tombeau, lui dit-il; Bettina, ces fleurs, nées de moi, nourries de moi, tu en as respiré le parfum et tu les a posées sur ton cœur; tu es redevenue mienne; dès ce jour je reprends vis-à-vis de toi mon droit de verlobte.»

«En s’éveillant Bettina crut avoir fait un rêve, un rêve sinistre. La présence du joyeux Frank ramena le sourire sur ses lèvres. Il venait lui apporter l’anneau d’argent des fiançailles, et réclamer en échange celui que Wilhem lui avait rendu; mais elle eut beau le chercher, elle ne le retrouva pas. «Je l’ai trop bien serré,» se dit-elle; et elle remit au lendemain pour le passer elle-même au doigt de Frank.

«La nuit suivante, de nouveau Wilhem se leva devant elle et lui montra l’anneau, qui avait repris sa première place.

«Elle conta son double rêve à Frank; il en rit beaucoup, et la força même d’en rire avec lui, tant il lui débita de gais propos à ce sujet. Selon son dire, Wilhem, très-bien portant, habitait Strasbourg, où quelqu’un l’avait rencontré dernièrement et avait failli ne pas le reconnaître à cause de son embonpoint, de son air guilleret, de son teint fleuri. Il n’était plus boulanger, mais pâtissier. Il excellait surtout dans les tartelettes, et toutes les filles de Strasbourg étaient folles de lui.... à cause de ses tartelettes.

«Malgré ces assurances, Bettina écrivit à sa maîtresse d’apprentissage, retirée à Dourlach; elle la priait de s’informer à qui appartenait le tertre tumulaire placé à la porte du cimetière, en tête de la première ligne de droite. Il lui fut répondu:

«Sous le tertre de droite repose le corps d’un certain Wilhem Haussbach, d’Ettlingen, où il exerçait l’état de boulanger.»

«A partir de ce moment, quand Bettina se trouvait seule, elle tombait dans de longs accès de tristesse noire. Wilhem avait cessé de venir troubler ses nuits, mais cette pensée qu’il l’avait aimée, que peut-être il était mort de son amour pour elle, et qu’elle avait dépouillé de fleurs son tombeau pour s’en faire une parure aux yeux d’un nouvel amant, lui revenait sans cesse à l’esprit.

«A force de songer à lui, à défaut de rêves, elle eut des visions. Lorsqu’elle travaillait, le matin, près de sa fenêtre, à travers la vitre obscurcie par la brume, elle apercevait le visage de Wilhem. Il la regardait avec son air timide et retenu d’autrefois.

«Le soir, sous l’allée des marronniers, quand Bettina se promenait avec Frank, Wilhem venait se mettre en tiers avec eux. Elle marchait ainsi entre ses deux verlobtes, l’esprit troublé et le cœur en défaillance.

«Quoique d’une condition médiocre et n’ayant reçu qu’une éducation incomplète, Bettina ne manquait ni de bon sens ni de logique; sa raison entrait en lutte contre le témoignage même de ses yeux; elle se disait que ce n’était là qu’une maladie de son cerveau, une vision où rien n’était réel. Dans le cours d’une de ses promenades, s’armant de courage, il lui était arrivé de vouloir toucher ce fantôme qui l’obsédait, et elle n’avait rien senti; son geste s’était perdu dans le vide.

«Donc, espérant guérison, elle ne voulut point attrister Frank par des confidences peut-être dangereuses, tout au moins inutiles.

«Le jour de son mariage arrivé, Bettina, après avoir, avec les gens de la noce, fait sur l’Alb une joyeuse promenade en batelet, se présenta résolûment à l’autel. Elle était dans toute sa splendeur de beauté; ses magnifiques cheveux noirs ressortaient si bien sous son voile blanc, sous sa couronne blanche de myrtes! Un rayon de bonheur illuminait sa figure, car elle aimait Frank. Le prêtre murmurait déjà les paroles sacramentelles, lorsqu’il s’interrompit en voyant Bettina, pâle et les yeux hagards, s’agiter convulsivement.

«Wilhem était encore près d’elle, agenouillé à sa gauche, comme Frank à sa droite; il avait revêtu ses habits de noce et lui présentait un bouquet de fleurs de cimetière, parmi lesquelles ressortaient la scabieuse, l’immortelle et surtout le Vergiss mein nicht (ne m’oubliez pas). Quand Frank se leva et lui passa au doigt la bague nuptiale, à sa profonde épouvante, elle sentit, elle sentit cette fois! une main glacée s’emparer de sa main, en retirer l’anneau de Frank pour le remplacer par un autre. Alors, avec un vif mouvement d’horreur, se rejetant en arrière, faisant de deux côtés à la fois un geste de répulsion, en proie à une sorte de délire, haletante, désordonnée, elle s’enfuit de l’église en poussant des cris lamentables.

«Telle est, me dit, en terminant, mon narrateur, l’histoire vraie et authentique de Wilhem et de Bettina; vous pouvez l’appeler une légende, si bon vous semble, mais Bettina habite encore Ettlingen; c’est aujourd’hui une vieille fille de trente ans; et quoiqu’elle ait toujours longs cheveux noirs sur blanche peau, elle n’a plus songé à prendre un autre verlobte que son défunt Wilhem. Tous les dimanches elle va entendre une messe à Dourlach, et passe le reste de sa journée à soigner, à refleurir le tertre placé à la droite de la porte du cimetière.»

J’étais ravi; non-seulement je venais de recueillir une légende contemporaine, chose rare! mais j’avais fait connaissance avec un des mots les plus intéressants de la langue allemande, le mot Verlobte.

Je me hâtai de le franciser, et même à tout hasard, je le transformai de substantif en verbe: le verbe verlobter. Je verlobte, tu verlobtes, nous verlobtons, ils verlobtent; que je verlobtasse; verlobtant. De ce verbe nouveau je comptais faire hommage aux grammairiens de la maison Lebel.

Rentré au logis, je m’informai d’abord s’il était venu pour moi une lettre d’Heidelberg. Rien! Ce silence devenait inquiétant. Non-seulement j’espérais en Junius Minorel pour la délivrance de mon passe-port, mais aussi pour le ravitaillement de ma bourse.

Après le souper, auquel je fis peu honneur, j’avais déjà à la main mon bougeoir et ma clef, me disposant à regagner ma chambre, quand Thérèse passa devant moi avec un petit hochement de tête familier. La mémoire encore fraîche de l’opinion unanime de mes compagnons, j’essayai de garder vis-à-vis d’elle un maintien digne et sévère. Tout aussitôt, je me demandai pourquoi je la tiendrais en mépris plus aujourd’hui qu’hier, où je la soupçonnais véhémentement de provocation galante envers ma personne, ce qui n’avait nullement excité mes fureurs vertueuses.

Notre conscience est assez semblable au chien de la maison qui aboie contre les étrangers, et se montre toujours souple et accommodant envers le maître du logis.

Ces réflexions faites, je crus convenable de ne jouer vis-à-vis de Thérèse que le rôle d’un moraliste indulgent, et après l’avoir rejointe dans son petit salon aux sonnettes, d’un air aussi paterne que possible, ses mains dans les miennes: «Écoutez, mon enfant, lui dis-je; prenez mes observations en bonne part. A votre âge, une liaison imprudente....»

Elle baissa la tête et rougit. Sautant alors par-dessus toutes les préparations oratoires:

«M. Brascassin, repris-je, est un garçon d’esprit, mais d’un esprit léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses antécédents?

—Ils ne peuvent être qu’honorables, me répliqua-t-elle en redressant la tête. Il est d’humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on me l’a déjà dit, mais si bon, si bon! si généreux! Ah! monsieur, sans lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout!»

Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de vouloir trop vite deviner la pensée sous l’enveloppe qui la couvre encore. J’interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le sens de mes idées préconçues.

«Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais. D’un homme encore jeune à une jeune fille cela a pu paraître étrange, compromettant pour votre réputation. Ah! si, dans un besoin d’argent, vous vous adressiez à moi, à moi votre vieil ami, à moi qui ai deux fois votre âge, personne n’y trouverait à redire....»

J’allais continuer, mais, ma proposition à peine formulée, il me sembla entendre une voix frêle et grondeuse sortir de la poche de mon gilet. C’était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait d’imprudence et de fanfaronnade en tranchant ainsi du généreux quand moi-même je songeais à faire un emprunt.

Sans attendre la réponse de Thérèse: «Ce Brascassin, me hâtai-je d’ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtes-vous devenue son obligée?» Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du pays: «Est-il votre verlobte du moins?»

Elle me regarda avec stupéfaction, puis portant les mains à son visage: «Lui, mon fiancé! s’écria-t-elle: y a-t-il jamais songé! y peut-il songer jamais! Suis-je digne d’un pareil bonheur!» Et elle se mit à pleurer à sanglots.

Je le compris, de nouveau j’avais été maladroit, ou mal renseigné; la laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai ma chambre, tout à fait désorienté sur l’histoire de la fille du père Ferrière.

Pendant une heure encore je restai à ma croisée, aspirant l’air, méditant sur Thérèse, sur Brascassin, sur Junius Minorel, sur mon passe-port, sur l’état de mes finances, et, tout en songeant, je suivais machinalement du regard la bonne grosse lune allemande, qui se disposait à se coucher et semblait me conseiller d’en faire autant.