Grand Louis demande Jeanne en mariage.
On était en carnaval. Un matin, grand Louis entra dans la boulangerie, où Jeanne était occupée à pétrir le pain.
«Écoute, petite Jeanne, lui dit-il, il y a bien longtemps que j'ai quelque chose à te dire; mais le courage m'a toujours manqué. Je suis tout triste, je n'ai de coeur à rien; il faut pourtant que ça finisse: veux-tu être ma femme? Tu me connais, et tu sais que tu ne seras pas malheureuse avec moi; j'ai cinq cents bons francs dans mon coffre pour nous mettre en ménage; nous avons chacun un morceau de terre et une vigne; d'ailleurs je ne crains pas de travailler. Hein! qu'en dis-tu?
--Merci, grand Louis, je ne veux pas me marier.
--C'est ça! je m'en doutais! tu es trop demoiselle pour prendre un paysan comme moi! Et pourtant, mon Dieu! tu n'en trouveras pas un en ville qui t'aimera autant.
--Vous avez tort de vous fâcher, grand Louis. Si je voulais me marier, je ne pourrais trouver mieux que vous. Mais la maîtresse est dans son lit, incapable de rien faire, et la pauvre femme n'a aucun espoir de guérir; Solange ne tardera pas à être demandée en mariage et à quitter la maison; Joséphine n'a que dix-sept ans, elle est trop jeune pour soigner sa mère et tout: je ne peux donc pas quitter nos maîtres, que j'aime tant; il y a quelque chose au-dedans de moi qui me dit que, si je le faisais, ce serait mal.
--Qu'à cela ne tienne, ma Jeanne, nous resterons ici; on ne demandera pas mieux que de nous y garder.
--Peut-être bien, grand Louis; mais les enfants viendront, et, quand on a des enfants, il faut être à son ménage. On a déjà bien de la peine à vivre toujours d'accord avec ses proches parents; c'est bien pis chez des étrangers. Mais pour vous prouver que je fais grand cas de vous, si vous voulez m'attendre, je vous promets de ne pas me marier à un autre; je n'ai que vingt ans, vous n'en avez pas encore vingt-six, nous avons du temps devant nous.
--Comme tu voudras, Jeanne, quoique j'eusse mieux aimé nous marier tout du suite.»
Maître Tixier, qui cherchait grand Louis, entra dans la boulangerie comme la petite Jeanne finissait de parler, et, comme elle était fort rouge, il dit à son laboureur:
«Pourquoi la brusques-tu encore? Qu'est-ce qu'elle n'a pas bien fait?
--Notre maître, il ne faut pas vous fâcher contre lui; il ne me brusquait pas, au contraire.
--Oui, maître Tixier, je lui demandais si elle voulait se marier avec moi, et elle dit que nous avons bien le temps.
--Et elle a raison; vous avez bien le temps de vous mettre dans la peine; mais tu n'es pas dégouté, dis donc! de vouloir prendre Jeanne pour ta femme!
--Vous voulez vous moquer, notre maître, répliqua Jeanne; grand Louis peut bien choisir parmi toutes les jeunes filles du pays, il ne sera pas refusé.
--Et pourquoi le refuses-tu donc?
--Je lui ai donné mes raisons, et il les comprend bien; et puis nous mettrons un peu d'argent de côté d'ici à quelques années, et après, nous verrons.
--Tu as raison, ma Jeanne; allons, grand Louis, puisque les accords sont faits, laisse-la tranquille, et retourne à tes juments.»
Maître Jusserand, des Ormeaux, vient demander
Solange.
Solange était devenue une fille bien propre, bien soigneuse; depuis six mois elle n'allait plus aux champs; elle remplaçait sa mère à la maison, où elle aidait à Jeanne. C'était elle qui vendait au marché le beurre et la volaille, et qui achetait tout ce qui était nécessaire dans le ménage; elle avait si bien profité de tout ce que Jeanne lui avait appris, qu'il n'y avait pas dans les environs une seule fille de métayer qui la valût. Guillaume Jusserand, de la ferme des Ormeaux, désirait vivement l'épouser; mais il n'avait pas encore tiré à la conscription, et il n'osait faire connaître ses intentions, parce qu'il savait bien que maître Tixier ne voudrait pas de lui pour gendre tant qu'il n'aurait pas satisfait à la loi. Enfin le tirage se fit, et Guillaume eut un bon numéro. Dès le lendemain, il vint en grande cérémonie, avec son père et sa mère, pour demander Solange en mariage.
«Tu es bien jeune pour te marier déjà, mon garçon, lui dit le fermier.
--Tant mieux, maître Tixier, je travaillerai plus longtemps, et je pourrai amasser quelque chose pour ne pas être à charge à mes enfants quand je serai vieux.
--Je vais appeler Solange pour savoir ce qu'elle en dit.»
Elle, qui s'était bien douté du motif pour lequel Guillaume était venu, s'était sauvée dans la boulangerie, où elle avait mis un bonnet blanc et un joli fichu; quand son père l'appela, elle entra en baissant les yeux, et, après avoir dit bonjour à tout le monde, elle s'assit au bout du banc.
«Sais-tu bien ce que Guillaume demande?» lui dit son père.
Solange ne répondit pas, mais elle baissa la tête et devint rouge comme une cerise.
«Ha! ha! il paraît que tu t'en doutes. Qu'en dis-tu? veux-tu te marier?
--A votre volonté, mon père.
--A ma volonté, à ma volonté! mais je ne veux pas te contraindre. Guillaume est un brave garçon à qui l'ouvrage ne fait pas peur; maître Jusserand est un digne et honnête homme; enfin vous aurez quelque chose tous les deux: mais encore faut-il que cela te convienne!
--Si ça vous convient, mon père, ça me convient aussi.
--Allons! allons! c'est bon. Si Guillaume ne te plaisait pas, tu saurais bien le dire. Eh bien! maître Jusserand, puisque c'est ainsi, nous irons dimanche de bon matin chez le notaire pour parler du contrat.»
Pendant ce temps-là, Jeanne avait demandé la clef de l'armoire à la maîtresse, qui la gardait toujours sous son oreiller: elle en avait tiré une nappe bien blanche et l'avait mise sur la table; puis elle avait pris des verres bien nets sur le dressoir, car elle les lavait toujours après les repas. Comme elle avait chauffé le four le matin même, elle servit une bonne galette au fromage; elle la faisait si bien qu'on n'en mangeait pas de meilleure chez les pâtissiers de la ville. La compagnie but un coup, et l'on convint que le mariage se ferait bientôt.