Jeanne passe une mauvaise année.

Il y eut une année pluvieuse: les grains mûrirent mal et les fourrages furent de mauvaise qualité. Le père Tixier, qui avait coutume de venir causer souvent avec Jeanne, était mort dans l'hiver. Le Grand-Bail était resté à Étienne Durand, et il fallut que Jeanne payât le labourage de ses terres; elle se trouva dans une grande gêne; mais, comme elle ne se plaignait pas, personne n'en sut rien; il n'y eut que M. le curé qui vit clair dans sa position. Sa vache mourut pour avoir mangé de mauvais fourrage, ce qui fut une grande perte pour elle; il ne lui restait pas assez d'avance pour en acheter une autre, parce que, le blé étant cher, il fallait garder son argent pour en avoir. Elle avait employé les économies qu'elle avait faites depuis son veuvage à acheter un bon pré dont elle venait d'achever le payement. On lui offrit bien des cheptels; mois, comme elle savait que son fourrage était malsain, elle ne voulut pas risquer le bétail qu'on lui confierait. Elle passa un hiver difficile et plein de privations, et Paul ne fut pas toujours raisonnable; il murmurait souvent contre sa mère.

Sylvain eut un congé de huit jours au printemps, et il fut très-content de revenir chez lui. Il paraissait satisfait de sa position; ses camarades se moquaient bien un peu de ses chemises de grosse toile, mais il ne les écoutait pas; et, comme il était travailleur et rangé, son patron l'aimait beaucoup. Il rapporta à sa mère une soixantaine de francs qu'il avait gagnés dans l'étude, et il lui dit qu'il allait avoir cinquante francs d'appointements par mois.

«Je vais être riche, ma bonne mère, et il n'y aura plus de mauvais hivers pour vous.

--Mon Sylvain, je vais t'acheter des chemises de calicot et te les faire tout de suite.

--Non, ma mère, cet argent-là est pour vous avoir une vache. Je sais que Nannette va vous en apporter autant au moins. Mais il me semble, Paul, qu'il est temps de quitter l'école, et que tu peux travailler à notre bien maintenant.

--Moi, je ne veux pas être laboureur, dit Paul; il me faut un état qui me convienne, et, si l'on veut me mettre chez le maréchal du bourg, je veux bien commencer à travailler. J'y vais quelquefois entre les deux classes, et je tiens les pieds des chevaux pendant qu'il les ferre; il dit que je suis un luron, et que, si je veux travailler dans sa boutique, il me prendra avec plaisir.

--Ce n'est pourtant pas raisonnable, Paul, dit sa mère; les journées me ruinent, et, si tu travaillais pour nous, je pourrais t'acheter ce dont tu as besoin.

--Je vous dis que je veux être maréchal, pour voir du pays quand je serai grand et faire mon tour de France. Je saurai bien gagner de l'argent, soyez tranquille! je ne vous en demanderai jamais.

--Il faut le laisser faire. Mon Sylvain, veux-tu aller t'arranger avec le père Maurice?»

Sylvain fit ce que lui disait sa mère, et il revint dire que le père Maurice, le maréchal, prendrait Paul pour deux ans de son temps, et qu'il lui en avait fait l'éloge.

«Tant mieux, mon garçon. Ainsi, Paul, tu y entreras à la fin de ton mois d'école.»

On retrouve Pierre, le frère de Claude, qui s'était
perdu.

Un jour que Jeanne filait, assise dans sa galerie, elle vit passer Marguerite, qui courait comme une folle.

«Où vas-tu si vite? lui dit-elle.

--Je cherche Pierre, le frère de mon homme, qui est perdu.»

Jeanne ne fit pas grande attention à ce que Marguerite lui disait, parce quelle la connaissait pour une tête éventée.

Deux jours après, Marguerite vint lui dire d'un air effaré qu'on venait seulement de trouver Pierre.

«Viens donc le voir tout de suite chez nous; ma Jeanne; il est comme mort.

--Où l'a-t-on donc trouvé?

--Dans la grande luzerne d'Étienne Durand.»

Jeanne suivit Marguerite et emmena Louis avec elle. Elle trouva Pierre étendu sur un lit, sans mouvement; elle lui frotta les tempes avec du vinaigre et lui en fit respirer; puis elle défit sa cravate, et lui lava le visage et les mains avec de l'eau fraîche. Il ouvrit les yeux; son pouls était si faible, qu'on le sentait à peine. Jeanne lui demanda s'il souffrait.

«J'ai faim, dit-il bien bas.

--Le malheureux! s'écria Claude, il meurt de faim!»

Jeanne lui fit boire un peu de vin pour lui donner des forces, et dit qu'il ne fallait pas beaucoup le faire manger, parce que c'était dangereux, et qu'on allait lui faire de la soupe au lait.

«Mais je n'ai pas de lait, moi, dit Marguerite.

--Va en chercher au Grand-Bail, ils ne t'en refuseront pas.--Mais pourquoi Pierre s'en est-il allé comme ça? dit-elle à Claude.

--Je vas vous dire, Jeanne: il a un grand mal à la jambe depuis plus de quatre ans. Il l'a caché à notre défunte mère pendant bien longtemps. Elle le voyait dépérir sans pouvoir en deviner la cause. Enfin, un jour il quitta sa place de charretier aux Ormeaux et s'en vint chez nous. A force d'être tourmenté, il a fini par faire voir son mal. Notre mère l'a fait rester au lit et l'a guéri. Il s'est encore placé au moulin du bourg; son mal est revenu aux deux jambes, et il ne s'en est pas vanté. Mais cette année, un peu avant la Saint-Jean, en chargeant sa voiture, il a laissé tomber un poinçon vide sur sa jambe, et il y a fait un grand trou; depuis ce temps-là, il est chez nous sans travailler.

--Mais on ne le voyait jamais.

--C'est qu'il se cachait, le pauvre garçon, comme s'il eût fait un mauvais coup.

--Pourquoi donc n'en avoir pas parlé à M. le curé?

--Dame! il ne le voulait pas.

--Êtes-vous simple aussi, vous, Claude, de l'avoir écouté!

--Ce n'est pas tout, Jeanne; il a voulu se détruire déjà deux fois, parce qu'il s'imaginait nous être à charge. Je l'en ai empêché, heureusement, à temps; mais je vois bien que, cette fois, il voulait se laisser mourir de faim.

--Savez-vous, Claude, que c'eût été une grande honte pour votre famille d'avoir un homme qui se serait tué! Sans compter que c'est un grand péché que de se donner la mort.»