Jeanne rend son nourrisson.

Jeanne nourrit la fille de Mme Isaure et la lui rendit toute propre, marchant déjà et commençant à parler. Toute la famille Dumont vint chercher l'enfant, et Jeanne leur donna à déjeuner dans sa jolie chambre; elle avait toujours quelques pots de fleurs sur sa galerie, ce qui donnait à sa maison un air de fête. Pendant qu'on était à table, le domestique de M. Dumont amena dans l'étable de Jeanne une très-belle vache avec son veau; on habilla tout de neuf les trois enfants, qui en furent bien joyeux, et tout le monde partit.

Jeanne, qui était toute triste du départ de son nourrisson, descendit pour traire sa vache, et fut grandement étonnée d'en trouver deux à l'étable; elle n'eut pas d'abord la force de parler; puis elle cria à son mari:

«Grand Louis, viens vite, mon homme, viens vite!»

Lui, qui travaillait dans son jardin, accourut promptement, croyant qu'il était arrivé quelque malheur. Quand il vit Jeanne à la porte de l'étable, le visage tout en larmes et riant en même temps, il lui dit:

«Est-ce que tu deviens folle, ma pauvre femme?»

Jeanne lui montra la crèche sans répondre, et grand Louis, en voyant la vache, comprit tout.

«Sont-ils bons! sont-ils donc bons! dit Jeanne quand elle put parler: c'était justement ce que je désirais le plus au monde, que d'avoir une vache à moi.

--Jeanne, tu ne peux ni nourrir ni soigner deux vaches. Je vais de ce pas chez le maréchal, pour lui dire de placer la sienne ailleurs.»

Il alla tout de suite au bourg, où il conta le bonheur qui lui était arrivé.

«Grand Louis, dit le maréchal, je ne mettrai pas ma vache en d'autres mains; elle dépérirait partout au sortir de celles de Jeanne. Nous la vendrons à la foire prochaine: elle m'a coûté deux cents francs, et nous aurions bien du malheur si nous n'en trouvions pas une quarantaine de francs de plus; ça nous fera un joli petit bénéfice à chacun.»