Mme Isaure donne un enfant à nourrir à Jeanne.

Paul avait huit mois quand Mme Isaure vint voir Jeanne et lui dit:

«Je vais te donner bientôt un nourrisson, ma bonne Jeanne; ton Paul n'aura guère que neuf mois quand tu prendras mon enfant. Je ne veux pas que tu les nourrisses tous les deux à la fois; toute forte que tu es, tu serais bientôt épuisée; si tu veux mettre ton garçon en nourrice, je payerai ses mois.

--Merci, madame, je le sèvrerai; il est très-fort et mange déjà comme un petit homme. Je vous promets qu'il ne prendra pas le lait de votre enfant.

--Je le sais bien, Jeanne; tu es trop honnête femme pour tromper personne, moi moins que toute autre. Prépare-toi donc à recevoir bientôt ton nouvel enfant; nous passerons l'hiver ici pour ne pas le quitter. Mais, dis-moi, si tu prenais une petite fille pour t'aider? Tu ne pourras pas suffire à tout.

--Madame, j'emploie déjà la mère Henri une partie de la journée; je la garderai tout à fait. La pauvre femme est bien malheureuse et ne manque pas de courage; mais elle ne peut travailler aux champs: je serai plus tranquille avec elle qu'avec une fillette de douze à treize ans.

--Alors je payerai la mère Henri en sus de tes mois.

--De mes mois, ma chère dame! est-ce que vous comptez me payer? Oh! vous ne me ferez pas ce chagrin-là!

--Mais, petite Jeanne, n'est-il pas juste que tu sois payée de la peine que tu vas prendre pour mon enfant?

--Ma récompense, madame, ce sera de vous rendre service et de m'acquitter, selon mon pouvoir, des grandes obligations que je vous ai. Que serais-je donc sans vous? Ne me payez pas, je vous en prie! laissez-moi vous prouver combien je vous suis attachée, et que je n'oublie pas tout le bien que vous m'avez fait. Si vous me payiez, je croirais que vous ne faites aucune estime de moi, ajouta Jeanne en pleurant.

--Ne te désole pas, ma bonne Jeanne; tu as raison, je ne dois pas te payer. D'ailleurs, on ne saurait reconnaître les soins d'une bonne nourrice avec de l'argent; seulement, je tiens à payer la mère Henri; car enfin, si je ne te donne rien, je ne puis souffrir que tu débourses quelque chose pour moi.»

Quinze jours après, Mme Isaure confia sa petite fille à Jeanne.

Les femmes du bourg s'étonnent de la propreté
de Jeanne.

Les femmes du bourg venaient souvent demander quelque service à Jeanne, qui en savait plus long qu'elles, et qui était toujours prête à obliger. Quand elles la voyaient habiller ses enfants, elles lui disaient:

«Comment donc, Jeanne, tu peignes tes petits et tu les laves comme s'ils étaient des enfants de bourgeois!

--Parce qu'ils sont des paysans, est-ce une raison pour qu'ils soient sales? Voyez s'ils ont le moindre bouton! Ce n'est pas une grande peine pour moi de laver leur petit corps tous les matins en les levant, et de leur brosser la tête; c'est bientôt fait, et je leur épargne par là bien des petites misères. Si vous en faisiez autant, vos enfants se porteraient mieux et ne crieraient pas tant.

--Eh bien! on essayera. Dis-nous donc aussi comment tu fais pour que leurs habits aient toujours l'air d'être neufs.

--Je les plie quand les enfants sont au lit, je les mets en presse sur mon coffre; et je serre leur bonnet pendant la nuit pour le garantir des mouches.

--Mais ils ne se salissent donc pas, tes petits?

--Dame! j'y fais attention. D'abord, je ne les laisse pas manger toute la journée, et quand ils mangent, je mets un linge devant eux pour que leurs habits se salissent moins. Je n'ai pas besoin de les laver si souvent, et cela m'épargne du temps et de l'argent.»

Mme Isaure venait voir tous les jours sa petite fille qui croissait à vue d'oeil, et elle remerciait Jeanne de ses bons soins.

«Ma chère dame, si vous saviez combien je suis heureuse que vous ne puissiez pas penser que c'est par intérêt que je soigne votre enfant! Je l'aime comme les miens, je ne fais pas de différence entre eux.»