Jeanne retrouve un peu de bonheur.

Paul tira, et fut exempté par son numéro. Il avait alors vingt et un ans accomplis. Sa mère lui demanda s'il avait toujours, comme Sylvain, l'intention d'abandonner ses droits à Louis. Paul répondit qu'il ne demandait pas mieux. Il écrivit sur-le-champ à Sylvain, qui arriva avec le projet d'acte par lequel lui et Paul donnaient à leur soeur tout leur héritage, dont leur mère aurait l'usufruit, et Louis après elle.

«Mes frères, dit celui-ci qui avait attentivement écouté la lecture de l'acte, Jean n'a pas besoin qu'on lui donne quelque chose pour me garder, car il aime le pauvre simple comme s'il était son enfant.

--C'est bien dit, ça, mon Louis! s'écria Jean; viens, mon garçon, que je t'embrasse, toi qui as vu clair dans mon coeur!

--Louis, dit Sylvain, Jean peut mourir avant toi, et il faut que tu aies quelque chose à cultiver toi-même et une maison pour demeurer; et tu ne seras pas fâché qu'après toi la famille de Jean en profite.»

Jeanne retrouva un peu de tranquillité; sa fille, qui la laissait maîtresse à la maison, prenait l'ouvrage qu'elle trouvait à faire, et était employée la moitié de l'année chez Mme Dumont. Jean était un véritable fils pour sa belle-mère, et se montrait plein d'attentions. Il avait pris Louis en grande affection, et disait qu'il serait un jour, comme son père, le meilleur laboureur du pays. Ce pauvre garçon, qui n'était guère guidé que par ses instincts, chérissait son beau-frère et lui était fort soumis; car il sentait bien qu'il en était véritablement aimé. Il allait quelquefois voir sa marraine tout seul, le matin, quand il croyait ne trouver personne chez elle. Alors, il la prenait par la main et la conduisait au piano, puis la priait de chanter, et se mettait à ses genoux; et, quoique la musique le fît toujours pleurer, il s'en retournait tout heureux chez sa mère, et pendant deux ou trois jours il semblait avoir l'esprit plus ouvert.

Paul s'établit à la ville, où, après quelques années, il prit une boutique et épousa la fille de Louise et du colporteur. Jeanne, dans ses vieux jours, fut donc aussi heureuse que possible en voyant ses enfants dans l'aisance, et surtout en grande estime dans le pays; elle disait quelquefois:

«Ah! si mon pauvre grand Louis était là, serait-il heureux de vous voir, mes enfants, si bien établis!

--Ma mère, répondait Paul, vous lui rendrez bon compte de la famille qu'il vous a laissée; car en d'autres mains que les vôtres j'aurais mal tourné. Aussi je vous promets de ne jamais rudoyer mes enfants; non-seulement cela ne les corrige pas, mais ils s'endurcissent, au contraire, par les mauvais traitements.»

Jeanne vieillit doucement au milieu de sa famille et mourut dans un âge fort avancé, regrettée de tout le monde, et surtout de ses enfants, qui ne l'oublièrent jamais.

FIN.