Paul raconte ce qu'il a fait en partant d'Issoudun.

«Après m'être querellé, à Issoudun, avec le bourgeois, dit Paul, je montai à ma chambre, où je ne tardai pas à reconnaître mes torts; mais j'étais trop orgueilleux pour en convenir, et je quittai la maison la nuit, quand tout le monde était endormi.

--Et pourquoi n'es-tu pas revenu ici?

--Parce que j'étais honteux de la sottise que je venais de faire. Je commençais à comprendre que j'avais mille fois abusé de votre infatigable bonté, et je ne voulais pas recommencer.

«J'allai, à Bourges, me présenter chez un maréchal, qui me demanda mon livret. Comme il n'était pas signé de mon dernier maître, il refusa de m'employer. Je commençai à réfléchir sur ma conduite inconsidérée, et, quand j'eus mangé les quelques francs que j'avais apportés, je me trouvai dans une si grande détresse, que je me décidai à casser les pierres sur la grande route pour ne pas mourir de faim. J'avais beau faire double tâche et vivre seulement de pain et d'eau, je ne pouvais parvenir à amasser la somme nécessaire pour chercher fortune ailleurs.

--Mon pauvre garçon! dit Jeanne, as-tu donc été aussi malheureux que cela?

--Ne me plaignez pas, ma mère; c'est à cette misère que j'ai dû de comprendre tout ce que vous avez été pour moi. J'ai fait bien des réflexions pendant que je broyais ces cailloux, et mon coeur, aussi dur qu'eux, s'est amolli par le souvenir de la façon indigne dont j'avais reconnu la bonté de Dieu, qui m'avait donné une mère telle que vous pour le remplacer sur terre auprès de moi.

«J'appris qu'on travaillait au canal de Berry, et je me dirigeai de ce côté. Je passai dans la foule des ouvriers sans que l'on s'inquiétât beaucoup de mes papiers. Au bout de quelques semaines d'un travail assidu, je fus remarqué par mon chef de brigade, qui m'employa à la surveillance, et j'eus une meilleure paye. Après la campagne, ayant quelque argent à ma disposition, je résolus de reprendre mon tour de France, et l'on me délivra un livret et un certificat de bonne conduite.

«Mon naturel peu endurant essaya plus d'une fois de se montrer; alors je pensais aux pierres de la route, et je contins si bien mon humeur qu'elle cessa de reparaître. Puis, en allant de boutique en boutique, j'ai bien observé toutes les différentes familles, et j'y ai rarement rencontré une femme comme vous, ma chère mère, et peu d'enfants qui valussent Nannette et Sylvain. Je me demandais souvent ce que j'avais été au milieu de vous tous, et la honte me couvrait le visage de rougeur.

«J'ai promis à Dieu de ne jamais vous causer volontairement aucune peine; ainsi, ma mère, ne craignez pas que je trouble à présent la paix de votre maison. Je sais maintenant ce que je vous dois, et je vous aime d'un grand amour. Si le sort ne me fait pas soldat, j'irai travailler dans la ville où demeure Sylvain, et je m'y établirai un peu plus tard; car j'apporte quelques épargnes.

--Comment as-tu fait, Paul, lui dit son beau-frère, pour mettre quelque chose de côté? d'ordinaire, les compagnons ne sont guère économes, et d'ailleurs l'on n'a pas toujours de l'ouvrage.

--Jean, depuis qu'en cassant des pierres je suis descendu dans ma conscience, j'ai voulu m'imposer une pénitence pour me réconcilier avec moi-même. J'ai pris la résolution de ne me donner aucun plaisir et de vivre durement. J'ai donc peu dépensé pour ma nourriture, et je n'ai pas bu de vin depuis plus de trois ans.

--Et tu t'es tenu cette parole?

--Oui, je n'y ai jamais manqué, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup quelquefois; mais, avec une bonne envie de faire son devoir et de la confiance en Dieu, on surmonte tout.»

Louis, qui avait écouté parler son frère avec la plus grande attention, le prit par la main, et le menant devant Jeanne, il lui dit:

«Mère, bénissez Paul.»