Paul revient pour tirer.

Trois ans après le mariage de Nannette, dans les premiers jours de mars, Jeanne était assise sur sa galerie, regardant Louis, qui labourait de l'autre côté du chemin avec un soin et une intelligence qu'on n'aurait pas attendus de lui. Elle pensait à Paul, dont elle n'avait pas eu de nouvelles depuis plusieurs années. Le tirage était annoncé pour le dimanche suivant, et elle était tourmentée de ce qui pourrait arriver si son fils ne se présentait pas pour satisfaire à la loi. Ses yeux étaient obscurcis par les larmes que faisait couler le souvenir de cet enfant qu'elle aimait beaucoup, malgré son mauvais caractère; elle pensait aussi à grand Louis, qui aurait eu la main plus ferme qu'elle pour gouverner ce rude naturel. Jeanne était si occupée de ces pensées, qu'elle n'entendit pas qu'on montait son escalier; et quand, levant les yeux à un mouvement qui se fit auprès d'elle, elle vit un grand garçon à ses genoux, elle fut si saisie, en reconnaissant Paul, qu'elle ne put que lui ouvrir ses bras sans parler. Ils pleurèrent longtemps tous les deux en silence. Paul se leva enfin, et sa mère le regarda avec orgueil, tant il était devenu beau garçon.

«Méchant enfant, lui dit-elle en l'embrassant encore, me laisser des années entières sans nouvelles! et si j'étais morte?

--Ah! ma mère, ne me parlez pas de cela; j'y ai pensé plus d'une fois, et cette idée ne me laissait pas une goutte de sang dans les veines.

--Et pourquoi ne pas nous écrire?

--Je n'ai pas voulu vous donner de mes nouvelles avant d'être devenu digne de vous.»

L'heure de goûter étant arrivée, toute la famille se trouva réunie, et chacun fêta le voyageur. Louis tournait autour de son frère, et il ne consentit à l'embrasser que quand il se fut bien assuré qu'il ressemblait à sa mère. Nannette prépara un repas meilleur qu'à l'ordinaire, Jean tira du bon vin, et l'on se mit à table.

«Ç'a été une triste noce que la nôtre, dit Nannette à son frère: l'inquiétude où nous laissait ton sort a gâté tout notre bonheur, et personne n'avait le coeur gai en voyant le visage désolé de notre pauvre mère.

--Et qu'es-tu donc devenu pendant tout ce temps? dit Jeanne.

--Ah! mère, c'est une triste histoire.»