Jeanne veut céder son bien à ses enfants.

«Mes enfants, dit Jeanne, quand Paul sera majeur, je vous abandonnerai le bien et vous me ferez une pension. Il me faudra peu de chose pour vivre; ainsi, ce ne sera pas une grande charge pour vous.

--Ne faites jamais une chose semblable, ma chère mère, dit Sylvain; je ne le souffrirai point. Il ne faut pas que les parents se dépouillent pour leurs enfants; au contraire, si mon frère Paul ne change pas d'avis (car, la dernière fois que j'en ai causé avec lui, nous étions d'accord sur ce point), nous vous abandonnerons ce qui nous revient de notre père; vous en jouirez votre vie durant, et le fonds sera donné au pauvre Louis. Il est juste que Jean, qui le soignera, en soit récompensé; et, comme l'enfant ne pourra jamais gérer son bien, c'est à ma soeur que nous ferons notre donation, en laissant l'usufruit à notre mère d'abord, et à Louis ensuite.

--Vous êtes de braves enfants, dit Jeanne tout attendrie, et c'est pour cela qu'en vous cédant tout de suite ce que j'ai, je n'aurai pas à craindre, comme tant d'autres, d'avoir à m'en repentir.

--D'abord, ma mère, il n'est pas dans l'ordre que les parents soient dans la dépendance des enfants: puis vous pouvez vivre plus longtemps que quelques-uns d'entre nous; vous ne savez pas ce que seront vos petits-enfants; vous pouvez avoir affaire à des tuteurs qui ne soient pas raisonnables. Enfin, c'est une grande faute que de céder son bien, de n'être plus maître chez soi, où l'on doit être respecté jusqu'à son dernier jour. On s'imagine faire par là le bonheur de ses enfants, et l'on se trompe beaucoup. Si quelques-uns d'entre eux éprouvent un malheur, n'est-il pas bien dur à un père ou à une pauvre mère de ne pouvoir les secourir, et même d'être obligés de les tourmenter pour avoir cette pension sans laquelle on ne peut vivre? Enfin, grâce à Dieu, nous pouvons nous passer de ce que vous avez. Tout reviendra donc à Jean après la mort de Louis, c'est justice. Quand Paul sera ici, nous arrangerons cela; il entend bien son métier, et je ne suis pas en peine de lui.»