Antoine Malczewski, sa vie et son œuvre
Antoine Malczewski, l’un des plus grands poètes de la Pologne, naquit vers l’an 1792, en Wolynie35. Le général Jean Malczewski, son père, et Constance Bleszynska, sa mère, possédaient, dans la partie occidentale de la province, plusieurs villages, notamment celui de Radziwillow, auquel la défaite des insurgés polonais en 1863 a donné une triste célébrité. Ruinés peu de temps après, on ne sait par quels événements, les parents de Malczewski allèrent habiter la ville de Dubno, où leur fils aîné, Antoine36, reçut, comme tous les gentilshommes polonais de son époque, une première éducation toute française; il parla et écrivit en français durant plusieurs années, tandis qu’on lui laissait ignorer le polonais.
Le jeune Malczewski fut ensuite envoyé au collège de Krzemieniec, où sa jolie figure, son intelligence et ses habitudes laborieuses lui gagnèrent bientôt l’affection de ses maîtres. Il devint particulièrement cher à Thadée Czacki, fondateur des écoles de Krzemieniec, que de grands travaux historiques et ethnologiques ont rendu célèbre. Malczewski, encouragé par le vieux savant, se livra avec ardeur à l’étude des sciences exactes; il aimait aussi le dessin, et lui consacrait ses loisirs.
En 1811, après avoir terminé avec éclat ses études, à peine revenu à la maison paternelle, il s’éprit de sa cousine Anna, et la rechercha en mariage. Mais la jeune fille était riche, et malgré ses talents et sa naissance, le futur poète ne pouvait espérer d’obtenir la main de sa cousine, parce qu’il était sans fortune. Pour arriver au bonheur, une seule voie lui restait ouverte, la carrière militaire. Il s’y jeta. Napoléon se préparait alors à envahir la Russie. Malczewski entra comme volontaire dans les rangs de l’armée polonaise, qui eut bientôt en lui un officier du génie distingué. Pendant la campagne de 1812 il resta attaché à la garnison de Modlin, forteresse voisine de Varsovie. Après l’évacuation de la Pologne par les Francais, il fut incorporé dans l’armée russe, et on le vit à la cour d’Alexandre. Devenu habile ingénieur, il publia une brochure dans laquelle il exposait un plan nouveau pour les fortifications de Modlin. Le moment était venu pour lui de demander la main d’Anna; mais celle-ci était déjà mariée à un riche gentilhomme.
Pour comble de malheur, le jeune officier se cassa une jambe en 1816 et dut quitter le service militaire. Dès lors, plein de tristesse et de dégoût, sans repos et sans espoir, il chercha dans la contemplation de la nature et dans les voyages un soulagement à ses souffrances. Il visita d’abord la Suisse: le 14 août 1818 il était sur le sommet du Mont Blanc. Le spectacle dont il jouit du haut de la montagne l’impressionna vivement, si l’on en juge par le récit qu’il fit de son ascension dans une lettre écrite en français37 et adressée au professeur Picquet, de Genève. Je citerai le passage le plus remarquable:
„A midi et demie, nous étions sur le sommet de la montagne. Le temps était beau. Curieux de savoir si les couleurs ne perdaient rien de leur vivacité à une telle hauteur, j’avais emporté un prisme. J’avais fait reproduire par la peinture, à Genève, et aussi exactement que possible, les couleurs du prisme; mais je n’aperçus aucun changement dans les couleurs, dont la vivacité resta la même. Nous demeurâmes une heure et demie sur le sommet, d’où la vue était magnifique et étendue au delà de ce que l’on peut concevoir.
La fraîcheur des arbres et des vallées, les bords enchanteurs d’un lac, peuvent occuper agréablement les yeux et l’esprit; mais au milieu de cet amas confus de montagnes, de ces roches gigantesques et informes qui surgissent du sein des neiges et des glaces, le spectateur croit être témoin de la création du monde, alors que tout ce qui porte l’empreinte de l’homme s’efface, et que l’on aperçoit à peine les traces légères des villes, marquées par la main du destin pour être bâties dans l’avenir; tout semble annoncer cette heure solennelle, et frappé de terreur à une telle pensée, le voyageur se hâte de descendre dans la plaine, craignant d’être anéanti au milieu du travail redoutable des grandes transformations qui vont s’accomplir. Nous quittâmes donc ce spectacle, unique au monde, et vers six heures du soir, nous arrivâmes aux rochers des Grands-Mulets.”
Des détails encore plus intéressants sont donnés par Malczewski dans les notes qui accompagnent le poème de Maria.
Le jeune et modeste voyageur ne voulut, selon le désir des rédacteurs de la Bibliothèque Universelle de Genève, insérer sa narration dans leur feuille, qu’à la condition de ne point y mettre son nom. De plus, il consentit à aider de ses conseils un habile dessinateur, pour reproduire l’aspect du Mont Blanc et de l’aiguille du Midi. Ce dessin, ajoutent les rédacteurs, est d’une fidélité frappante.
Après la Suisse, notre poète parcourut l’Italie, dont les chefs-d’œuvre excitèrent à un haut degré son admiration, et enfin la France. En 1821, nous le retrouvons à Varsovie où il demeura quelque temps, pour revenir ensuite dans son pays natal. Retiré au village de Hrynow, loin du bruit de la capitale, évitant avec soin les réunions tumultueuses, il aimait à entendre les contes populaires de sa chère Wolynie. Un événement que ces naïfs récits avaient sans doute entouré de merveilleux, la mort de Gertrude Komorowska, assassinée en 1771 par des agents de son beau-père ou de son mari, attira son attention, et fit éclore dans sa pensée le seul poème que le public connaisse de lui, Maria.
Pendant que sa plume, encore inexpérimentée, s’essayait à écrire ce que dictait une âme inquiète et passionnée, il livra à la publicité, dans les variétés de Lwow (Lemberg), plusieurs compositions de peu de valeur, en prose et en vers, qu’il serait superflu de reproduire ici. Il reste encore de lui un recueil de lettres en prose et en vers, une satyre, le carnaval Varsovien, une tragédie, Helena, dont il écrivit deux actes et qu’il n’acheva point, enfin un second poème, Samuel Zborowski. Aucun de ces écrits n’a été encore publié, ou du moins il n’en existe qu’un très petit nombre d’exemplaires. Ainsi le désespoir trouvait un poète dans cet homme, dont l’amour avait fait un soldat. Fataliste et misanthrope, mais cachant sous le masque d’un scepticisme railleur une grande sensibilité, il conservait dans son âme le feu d’une passion sans espoir, qu’il chercha bientôt à tromper.
Dans la maison d’un de ses amis, où il habitait, se trouvait une jeune et belle femme, dangereusement malade. Il la vit, devint son médecin, et fut assez heureux pour la guérir. L’un de ses principaux moyens curatifs aurait été, selon l’écrivain polonais auquel j’emprunte ces détails, le magnétisme. Quoi qu’il en soit, la jeune femme fut sauvée, et Malczewski devint son amant. L’aventure se termina par le retour du poète à Varsovie, où cette femme l’accompagna. Alors commença une vie d’excès et de prodigalités qui épuisa les forces de Malczewski, et dissipa son mince patrimoine, déjà bien amoindri par ses voyages.
La nécessité le poussa à vendre le manuscrit de Maria, et ce poème fut imprimé en 1825. Cette œuvre si belle, l’un des plus précieux joyaux de la couronne littéraire de la Pologne, passa inaperçue. La querelle des classiques et des romantiques, alors dans sa plus grande ardeur, divisait la Pologne littéraire en deux camps, et celui des classiques avait encore pour lui la supériorité du nombre et des armes. Inconnu avant l’impression de Maria, Malczewski le fut encore longtemps après.
Parmi les rares littérateurs dont Maria fixa l’attention, presque tous, champions déterminés de l’école classique, mirent au grand jour les défauts et laissèrent dans l’ombre les beautés de cette œuvre éminemment nationale dans sa conception et sa forme. L’indifférence des uns, les attaques des autres empêchèrent sans doute Malczewski de publier son second poème, Samuel Zborowski.
D’ailleurs, il touchait au terme de sa carrière. Pauvre, malade, abattu, il se réveillait parfois pour user dans la débauche le souffle de vie qui lui restait. Vint le jour où il ne put payer le loyer de la maison qu’il habitait à Varsovie; heureusement la mort mit fin à ses angoisses; une maladie amenée par les chagrins et les excès l’enleva prématurément. Il expira le 2 mai 1826, à l’âge de 34 ans environ. Dans sa carrière si courte, il avait beaucoup travaillé, beaucoup souffert; et si l’on doit l’estimer heureux d’avoir échappé si vite à ses maux, la Pologne pleurera éternellement en lui un poète, mort à la fleur de l’âge et dans toute la vigueur de son talent.
Comme je l’ai déjà dit; il était inconnu au moment de sa mort. Une phrase banale du courrier de Varsovie annonça au monde littéraire qu’Antoine Malczewski ne vivait plus, et le silence se fit autour de la tombe du poète. On est arrivé avec peine à rassembler quelques détails sur sa vie, en interrogeant les parents, peu nombreux, et les rares amis qui l’approchaient. Ils ont vanté son extérieur séduisant et sa remarquable instruction; ils ont dit qu’il professait un grand mépris pour la richesse, et qu’il se montrait prodigue, dans sa pauvreté, pour secourir les malheureux. Ils lui reprochaient ses habitudes raffinées, suite de l’éducation française qu’il avait reçue, et ses mœurs relâchées.
Cette froideur de ses contemporains se conserva plusieurs années après sa mort. Puis, tout-à-coup, elle fit place à un grand enthousiasme. En 1833, Malczewski avait déjà, parmi les grands esprits de la Pologne, la place qu’il mérite. Deux littérateurs distingués, Grabowski et Mochnacki, avaient forcé l’opinion à rendre justice à son génie. Le poème de Maria fut traduit en plusieurs langues; Mochnacki le fit connaître aux Russes; Werner — aux Allemands. La première traduction française fut publiée en 1835 par Clémence Robert. La renommée du poète alla toujours grandissant. Aujourd’hui, les Polonais citent avec orgueil le nom de Malczewski, le poète de l’Ukraine; son noble et doux langage leur fait oublier parfois les souffrances de l’exil, et son nom ne périra point, tant qu’il restera parmi eux des amis du beau et du bien.
Przypisy:
1. ces ravins, ces abîmes sans fond — en Russie, presque à chaque village, on trouve des sources ou puits que le peuple regarde comme insondables. En outre, chacun de ces gouffres est illustré par quelque récit merveilleux, et visité de temps en temps par les esprits (Malczewski) [la Russie signifie ici les terrains de l’Ukraine; Red. WL]. [przypis autorski]
2. un vampire — la croyance aux vampires est très répandue parmi les peuples de race slave. [przypis redakcyjny]
3. Boh — fleuve qui traverse l’Ukraine et se jette dans la mer Noire, a l’ouest de l’embouchure du Dniepr. [przypis redakcyjny]
4. sumak ou suhak — J’ai rencontré dans les campagnes désertes, le long du Dniepr, une certaine bête de hauteur comme une chèvre, mais le poil fort délié et ras, et quasi doux comme du satin, lorsqu’elle a mué, car après son poil devient plus grossier et est de couleurs châtain; cet animal porte deux cornes blanches bien luisantes; il se nomme en langue russe Soumaki: il a les jambes et les pieds fort déliés. Il n’a point d’os au nez, et quand il paît, il marche en arrière et ne peut paître autrement; sa chair est aussi bonne que celle d’un chevreuil (Beauplan, Description de l’Ukraine, 1651). Cet animal est appelé Saïga par Buffon. [przypis redakcyjny]
5. le seigneur palatin — le wojewoda (palatinus) était à l’origine un chef militaire; plus tard il devint une sorte de gouverneur de province, juge suprême, etc. [przypis redakcyjny]
6. comme dans une peau rugueuse on enchâsse le diamant qui prête son éclat à la vanité — allusion à la garniture des poignées d’épée. [przypis redakcyjny]
7. les ailes des hussards — on a vu longtemps, dans les armées polonaises, des cavaliers portant de grandes ailes fixées derrière les épaules, afin d’épouvanter l’ennemi. Lors de la délivrance de Vienne (1683), la cavalerie de Sobieski comptait un certain nombre de soldats ainsi équipés. [przypis redakcyjny]
8. le vaillant compagnon — les lanciers gentilshommes (compagnons) de grands biens, qui possèdent jusqu’à 50.000 livres, servent tous à 5 chevaux; sur une compagnie de cent lanciers, il n’y aurait que vingt maîtres, qui cheminent tous de front, de sorte qu’ils sont chefs de file, et les quatre rangs suivants sont leurs serviteurs, chacun en sa file (Beauplan). [przypis redakcyjny]
9. les élus écoutent les hymnes des chérubins — l’expression du ravissement, si touchante sur un beau visage, peut-être parce qu’elle révèle qu’il existe quelque chose de plus beau, ne laisse fixer dans aucune image cet oubli de soi-même qu’elle peint admirablement; seul, le pinceau de Raphaël, dans le tableau de Sainte Cécile, a pu la saisir avec cette beauté que nul n’a jamais contemplée, si ce n’est en imagination. Sainte Cécile, patronne des musiciens, est représentée dans ce tableau entourée d’instruments, au moment où un écho des chants angéliques arrive à son oreille; il n’y a point de mot pour dire le saisissement, dont cette figure parait frappée: il semble que l’âme s’arrache au corps et s’unisse a chacun de ces doux accents; il semble qu’une modestie charmante comprime son essor par la pensée qu’elle n’est point digne de ce bonheur ineffable, et qu’au milieu de ces délices inconnues a son cœur, se glisse un sentiment de tristesse, à l’idée, que la musique d’ici-bas n’aura plus d’attrait pour elle. La plus grande simplicité règne dans toute la composition de ce tableau; la figure de la Sainte est moins jolie que les visages des autres vierges du même peintre; seule, cette pensée de génie rayonne depuis des siècles dans cette précieuse toile et attire à elle par un charme indicible. Ce tableau se trouve à Bologne, et les connaisseurs le mettent au rang des œuvres les plus glorieuses de Raphaël, par la poétique impression qu’il fait naître, et d’après mon opinion, c’est le plus beau que la peinture ait produit. [przypis autorski]
10. le porte-glaive — le Miecznik (gladiarius) fut d’abord un officier qui portait, au couronnement du roi, le glaive symbolique; quand la Pologne se trouva divisée en une multitude de provinces, le porte-glaive devint un chef militaire dont l’autorité s’exerçait dans certaines limites territoriales. [przypis redakcyjny]
11. joupan — le joupan était une espèce de soutane sur laquelle les anciens Polonais jetaient le manteau, quand ils sortaient de leur demeure. [przypis redakcyjny]
12. les élection orageuses — en l’élection du feu roi Wladislas (1632), il se passa bien quinze jours pendant lesquels, à une demi lieue de Varsovie, autour d’un petit parc de 1200 pas de tour, il y avant bien 80 mille hommes a cheval, qui étaient tous soldats suivant les sénateurs, car chacun sénateur avait une petite armée, dont les un en avaient moins; les autres en avaient plus, comme le palatin de Cracovie, qui avait pour lors jusques à 7 mille hommes; d’autres en avaient selon leur pouvoir, car un chacun se fait accompagner par ses amis et par ses sujets au meilleur état qui lui est possible en bon ordre, et en résolution de se bien battre en cas de discorde; notez que durant le temps de l’élection toute la noblesse du pays était aux écoutes, ayant tous le pied à l’étrier, près de monter à cheval au moindre bruit, afin de pouvoir fondre sur ceux qui eussent voulu forcer et violer leurs libertés (Beauplan). [przypis redakcyjny]
13. fruits de la mer Morte — on trouve dans les poètes anglais de belles comparaisons au sujet de ces fruits, qui doivent croître sur les bords du lac Asphaltite, connu sous le nom de mer Morte... Malczewski s’exprime ainsi dans sa note. Il cite ensuite Byron et Moore, quand ils parlent de ces fruits «qui tentent les yeux et deviennent cendres sur les lèvres.» Voici un passage de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, dans lequel Chateaubriand fait justice des récits fabuleux de maint voyageur: Je crois avoir trouvé le fruit tant recherché: l’arbuste qui le porte croit partout à 2 ou 3 lieues de l’embouchure du Jourdain; il est épineux, et les feuilles sont grêles et menues; son fruit est tout-à-fait semblable, en couleur et en forme, au petit limon d’Égypte, lorsqu’il n’est pas encore mûr, il est enflé d’une sève corrosive et salée; quand il est desséché, il donne une semence noirâtre, qu’on peut comparer à des cendres, et dont le goût ressemble à un poivre amer; j’ai cueilli une demi-douzaine de ces fruits. [przypis autorski]
14. Au-dessus des splendeurs du monde et de son faux éclat, apparaît comme un blanc plumage, l’humble vertu qui s’abaisse — Cette comparaison, qui s’accorde avec la foi chrétienne, n’est peut-être point fausse, quand elle a trait à l’apparence sous laquelle se présentent à l’œil, a une hauteur considérable, les œuvres de l’orgueil ou de l’intelligence de l’homme, et même les beautés de la nature que l’on peut encore apercevoir. Durant mon ascension sur le sommet du Mont-Blanc, où je restai 2 heures, et où je ressentis des émotions que je n’éprouverai certainement plus de ma vie; durant cette ascension mes yeux en ma pensée perdurent tout vivants l’image de ce domaine où l’homme règne; de la terre, demeure de l’homme, on distinguait seulement les objets de couleur blanche, et précisément ceux qu’il n’est pas en notre pouvoir de changer: ainsi je voyais bien les lacs de Genève, de Neufchâtel, de Morat, de Bienne, etc... pareils à des voiles déployées dans le crépuscule, tandis que les maisons, les villes assises aux bords de ces lacs, les couleurs, les objets brillants, formaient des taches obscures; de même, on pouvait reconnaître les glaciers; au contraire, les prairies, les bois, même les montagnes d’une hauteur notable mais de rang inférieur, se confondaient autour d’eux dans une brume grise. Rien n’est plus beau, plus sauvage, que ce spectacle, du haut du Mont-Blanc; mais comme il est entièrement différent des vues que l’on connaît, on ne saurait se le représenter qu’en s’imaginant que l’on est porté sur les ailes d’un bon ou d’un mauvais esprit, au moment où Dieu tira la création du chaos. Tout ce qui est l’ouvrage de l’homme s’efface par sa petitesse; mille montagnes gigantesques, aux sommets de granit, aux manteaux de neige, un ciel de couleur presque noire, un soleil obscurci, l’éclat de la neige, l’air raréfié, et par suite la respiration courte et les battements précipités du pouls, pénètrent le mortel de je ne sais quelles sensations et émotions surnaturelles; et je sans sûr, qu’en outre des autres causes, seulement par la disproportion énorme entre ce frappant aspect des montagnes et la faiblesse de nos sens, nul ne pourrait supporter longtemps un tel spectacle. Que ce récit des impressions extraordinaires dont je fus frappé sur cette immense et unique montagne, n’engage aucun de nos jeunes touristes à entreprendre ce voyage: sans parler de la fatigue excessive et des dangers qu’entraîne inévitablement une pareille entreprise, le succès résulte de circonstances indépendantes de notre volonté. Trois jours de beau temps, et sans le plus petit nuage, des neiges pas trop amollies, seraient assurément de plus utiles auxiliaires que la patience la plus durable et la poitrine la plus robuste; néanmoins, sans ces deux dernières choses, on pourrait s’exposer à sa perte et ce serait une obstination funeste que de ne point écouter les avertissements des guides, qui dans toute la Suisse, et particulièrement à Chamonix, sont pleins de hardiesse et de clairvoyance (Malczewski). [przypis autorski]
15. le cadeau de noces — on appelle Wiano le cadeau que fait le marié à sa femme le lendemain du mariage. [przypis redakcyjny]
16. mon sabre n’est pas seulement une vaine parure, et je ferai briller près de ses yeux l’image sacrée — j’ai eu l’occasion de voir un objet remarquable en ce genre. Sur un sabre turc, dont la lame portait les sentences du Coran, se trouvait gravée, près de la poignée, une image de la Vierge avec une inscription polonaise en caractères gothiques. Ce sabre appartenait à un Anglais, qui l’ava1t acheté en Italie. L’arme avait donc fait de lointaines, et à coup sûr plus d’une fois sanglantes pérégrinations. C’est dommage qu’elle ne portât aucune date ni le nom de celui qui l’avait conquise (Malczewski). [przypis autorski]
17. veto (lat.) — On ne peut conclure ni arrêter aucun article dans les diètes qui ne soit accepté par tous les députés, et s’il s’en trouvait un seulement qui y contredit et qui criât hautement: nie Wolna (qui signifie en notre langue „vous n’aurez pas la liberté”), tout serait rompu; car ils ont non seulement ce pouvoir dans l’élection du roi, mais aussi en toute autre diète, peuvent rompre et biffer tout ce que les sénateurs auraient résolu (Beauplan). [przypis redakcyjny]
18. Hetman — signifie général; la charge de Hetman des cosaques fut créée en 1576 par le roi Etienne Batory. [przypis redakcyjny]
19. Si l’envahissement du pays et mes conventions avec le Hetman ne m’avaient alors jeté à la tête des Suédois — l’auteur fait allusion sans doute aux guerres que la Pologne a soutenues contre Gustave Adolphe, de 1624 à 1629, et qui se terminèrent par la défaite des Suédois à Stum. Gustave dut rendre à la Pologne l’Esthonie et la Livonie, qu’il avait occupées. [przypis redakcyjny]
20. karabela — sabre richement orné, dont les gentilshommes polonais ne se séparaient point. [przypis redakcyjny]
21. nous invoquerons l’aide de Dieu, et la querelle vidée, les cloches funèbres sonneront — La noblesse polonaise est toute égale, n’y ayant entre eux aucune supériorité... toutes les terres des nobles sont possédées sans titres de fiefs ni arrière-fiefs, de façon qu’un pauvre gentilhomme ne s’estime pas moins qu’un autre beaucoup plus riche que soy. Quand ils pensent avoir été offensés, ils assemblent tous leurs amis avec les plus courageux de ses sujets, et chemine avec plus de force qu’ils peuvent à la campagne, afin que s’il rencontre leur ennemi, ils le choquent et battent s’ils peuvent, et ne mettent bas les armes qu’ils ne soient battus, ou que quelques amis communs ne soient entrevenus, et ne les aye mis d’accord, et au lieu d’un sabre, ne leur aye mis en main un grand verre plein de la liqueur de Toquaye (Tokai, en Hongrie), pour boire à la santé les uns des autres (Beauplan). On ne s’étonnera donc pas, si le poète a mis dans la bouche du Porte-Glaive des menaces adressées au palatin, plus puissant que lui par ses seules fonctions. [przypis redakcyjny]
22. il a pris la liberté dans le sang de son père — Depuis une époque reculée, la terre d’Ukraine était habitée par des tribus d’origine Slave. Lors des invasions tatares (après l’an 1240), ces tribus, qui vivaient sur les bords du Dniepr, soutinrent des luttes continuelles contre les hordes fixées en Russie. Les rois de Pologne créèrent en Ukraine la milice des Cosaques (ce qui signifie en tatar cavaliers légers), commandée par un hetman et des officiers polonais, pour l’opposer comme un rempart aux envahissements des hordes. Plus tard, la noblesse polonaise voulut enlever aux Cosaques leurs privilèges et persécuta la religion grecque, à laquelle ils appartenaient. De là une guerre terrible, commencée à la fin du 16e siècle, et qui sépara à jamais les Cosaques de la Pologne. En 1654, la convention de Pereïaslav les jeta dans les bras de la Russie. Cet événement a contribué pour une large part, à la perte des Polonais. [przypis redakcyjny]
23. comte Venceslas — On a beaucoup reproché à Malczewski d’avoir affublé son héros d’un titre emprunté à la féodalité germanique. «Le titre de prince, a dit l’historien Lelewel, même acheté à prix d’or, avait une certaine importance en Pologne à cause de son antiquité. Mais ceux de comte et de baron sonnaient mal aux oreilles des nobles Polonais.» Le français Mehée, dans son histoire de la révolution de Pologne en 1791 a écrit aussi: «Il y a, à la vérité, quatre familles de princes et une de comte en Lituanie; mais elles ne sont connues que dans ce duché et point en Pologne. Quant aux autres princes ou comtes, les premiers en ont acheté ou obtenu le titre dans l’empire d’Allemagne, et les autres le sont par effronterie et le gratis». [przypis redakcyjny]
24. du safran — certains mets sont assaisonnés avec du safran, dont la sauce est jaune (Beauplan). [przypis redakcyjny]
25. pancernes — soldats vêtus d’une cotte de mailles, qui formaient la grosse cavalerie. Les Cosaques portaient l’arc et la flèche. [przypis redakcyjny]
26. Connais-tu le carnaval vénitien? — ces masques, ces grossiers paysans de la Pologne, sont savants comme les bergers de Virgile. [przypis redakcyjny]
27. danse tatare — les Tatars observaient à la guerre certaines règles dictées par Tamerlan, et ces règles étaient appelées par nos aïeux danse tatare (Malczewski). [przypis autorski]
28. kacha — ils mangent à la fin de leur repas de l’orge mondée assaisonnée de beurre, ce qu’ils nomment kacha (Beauplan). [przypis redakcyjny]
29. faux indices de sa direction — les campagnes sont couvertes d’herbes de deux pieds de hauteur, de sorte qu’ils ne peuvent cheminer sans fouler ladite herbe, laquelle fait un estrac ou piste... et de peur qu’on ne les suive avec force, ils ont trouvé pour cela une invention qui est: d’une bande de 400 qu’ils sont, ils feront quatre rayons de leurs troupes, qui pourra être chacune de 100 chevaux; les uns vont vers le nord, les autres au sud, d’autres à l’orient et l’occident. Bref, toutes les quatre petites bandes vont chacune de son rayon viron une lieue et demie, au bout de laquelle cette petite troupe de cent se divise en trois qui seront viron de de trente-tro1s, qui vont de la même sorte comme ci-devant, puis au bout d’une demie lieu, ils commencent de rechef à se diviser en trois, et ainsi s’acheminent jusques à tant qu’ils soient réduits en dix ou douze ensemble, et tout cela se fait en moins d’une heure et demie de temps, et tout, au grand trot, car quant ils sont découverts, toute diligence leur est tardive, et savent tous ce manège au bout du doigt, et connaissent l’être des campagnes comme les pilotes connaissent les ports, et chaque escouade d’onze s’en va travers champs, comme il leur plaît, sans se rencontrer; enfin ils se rendent à jour nommé à leur rendez-vous, qui sera à plus de 10 ou 12 lieues de là, dans quelque fond ou il y a de l’eau et bonne herbe... L’herbe foulée des onze chevaux est relevée d’un jour à l’autre, de sorte qu’il n’y parait point. Étant arrivés, ils demeurent ainsi quelques jours cachés, puis recheminent en corps, et donnent dans quelque village de la frontière, qu’ils surprennent et emportent, puis s’enfuient, comme avons dit. Or les Tatars ont trouvé cette subtilité de se cacher dans les campagnes, et aussi pour mieux tromper les Cosaques, qui les poursuivent chaudement, sachant qu’ils ne sont que 5 à 600. Les Cosaques dont montent à cheval 1000 ou 1200, les poursuivent et cherchent les traces lesquelles ayant été trouvées, et les suivant jusques au cerne ci-dessus décrit; là ils perdent leurs mesures, ne sachant où les chercher, car la trace va de tous côtés; ainsi ils sont contraints de s’en retourner en leurs maisons, et dire qu’ils n’ont rien vu (Beauplan). [przypis autorski]
30. un pressentiment — la puissance de nos facultés intellectuelles est sans doute infiniment limitée, si l’on considère l’immensité qui nous environne; mais lorsque nous regardons comme impossible ce que nous ne pouvons comprendre, notre difficile et faible intelligence nous rend semblables a cet incrédule de comédie, certain de sa propre vie, uniquement parce qu’il s’en assurait en se tâtant le corps à chaque instant. Je ne disserterai pas longuement pour défendre mes deux vers, et pour dire comment il a pu arriver que certains hommes aient parfois prévu des événements prochains ou éloignés, ou pour examiner si la réalisation, surtout d’un pressentiment funeste, ne vient pas précisément de la foi que l’on y ajoute; je ne tirerai pas des exemples déjà connus de l’histoire ancienne et moderne: je rappellerai un événement particulier, rapproché de nous, et qui se rattache à une perte à jamais regrettable que notre pays a faite. L’illustre Thadée Czacki, si éminent par ses vastes connaissances, si précieux à cause de son entier oubli de lui-même pour le bien public, cet homme dont la mémoire excite dans tant de cœurs la plus profonde reconnaissance, a dit plus d’une fois à ses amis que les principales circonstances de sa vie lui avaient toujours été révélées d’avance par un pressentiment. Sa mort même fut précédée d’un avertissement mystérieux. Quelques jours avant la courte maladie qui l’enleva, il assurait à ses domestiques qu’étant dans sa chambre, il lui avait semblé voir son ami et parent le général Karwicki, près de mourir et l’appelant à lui; cette frappante et affreuse prophétie se réalisa: quelques jours après survint la nouvelle de la mort du général, dont la demeure était éloignée de quelques dizaines de milles: et Czacki lui-même ne tarda pas à aller rejoindre l’ami qui l’avait appelé. Mais comment ajouter foi à de pareils récits, sans mettre un sourire sur le visage indifférent du philosophe? J’en demande pardon aux physiciens et aux métaphysiciens, mais on pourrait leur dire avec Shakespeare: «Il est sur la terre et dans le ciel plus de choses que notre philosophie n’en imagine.» (Malczewski). [przypis autorski]
31. au milieu ils forment le demi-cercle — «Les Tatars aiment à combattre en plaine: ils rassemblent leurs bandes en cercle, et se forment en files recourbées, ce que les hommes de guerre appellent la danse de mars; au premier choc, ils décochent une nuée de flèches aussi épaisse que la plus épaisse grêle.», «Les Tatars, selon leur danse ordinaire, formèrent leurs rangs en croissant.» (chroniques citées par Malczewski). [przypis autorski]
32. Malczewski — les Polonais prononcent Maltcheski [le poète écrivait son nom tantôt Malczewski, tantôt Malczeski; Red. WL]. [przypis tłumacza]
33. pays (...) où l’on heurte à chaque pas une tombe — il existe en Ukraine beaucoup de tertres (mogila), qui marquent les lieux où des guerriers ont été ensevelis, selon la coutume des Slaves. [przypis tłumacza]
34. Beauplan — gentilhomme français qui était en Ukraine vers 1640 au service du roi de Pologne, et qui y passa dix ans à faire „remuer la terre, fondre des canons et peter le salpestre”. [przypis tłumacza]
35. Wolynie — province méridionale de la Pologne, à l’est de la Gallicie [aujourd’hui: une région historique située au nord-ouest de l’Ukraine; Red. WL]. [przypis tłumacza]
36. leur fils aîné, Antoine — Charles Malczewski, frère du poète, combattit sous les ordres de Bolivar et obtint le grade de colonel dans l’armée péruvienne [le frère cadet du poète, le colonel péruvien, ne s’appellait pas Charles (en polonais: Karol), mais Constantin (en polonais: Konstanty); Red. WL]. [przypis tłumacza]
37. une lettre écrite en français — je possède seulement la traduction polonaise de cette lettre. [przypis tłumacza]