IV

Depuis l’instant où s’était ouverte l’arène de la victoire, depuis l’instant où il y était descendu sur son cheval fougueux, depuis l’instant où les trompettes, avec la voix de ses actions passées, avaient fouetté le sang de ses veines comme les vibrations du tonnerre; où il avait vu la bouillante jeunesse, où il avait entendu le cliquetis des armes, le bruissement des banderoles, et le ronflement des chevaux; où, s’élançant, accompagné de son gendre, sur le chemin que leur montrait la gloire, il avait senti ce que sent le vieil aigle quand l’aiglon vole à son côté; depuis l’instant où son esprit avait retourné vers le passé le cours de ses réflexions, où il avait vu se dresser, en cortège sanglant, les crimes des Tatars, l’audace était sur son front ridé, le feu dans sa prunelle; le bonnet sur l’oreille, la destruction dans la main, il marchait, et le souffle de son âme avide de combats secouait les poils hérissés de sa moustache blanche. A peine sa troupe fût-elle sortie du village, que son sabre siffla hors du fourreau, et, avec un regard qui eût cloué contre terre les poltrons, il contempla, le cœur dilaté, ses escadrons ardents, et commanda l’attention de sa voix retentissante:

«Nobles seigneurs, bourgeois et cavaliers! Je sais que vous êtes prêts à tomber sur l’ennemi comme la foudre. D’ailleurs, que celui qui a peur de la danse tatare27, que celui qui épargnerait la vie du sauvage mécréant s’en retourne au galop chez lui sur sa haridelle, parce que je lui fendrais la tête avec mon sabre! Soyez prompts! de l’ensemble et de l’audace! Laissons-les épuiser leurs flèches! Foi en Dieu, confiance dans le sabre, et les grosses têtes tomberont, comme les épis qui scintillent un jour au soleil, et le lendemain gisent flétris, quand la faux les a tranchés. Nul ne pourra jamais manger tranquillement sa kacha28, s’il ne sait exterminer la sauterelle pendant la guerre. Du silence, de l’attention et de la prudence, jusqu’au moment où sonnera la trompette; alors tombez sur eux à corps perdu, et faites bien voir que les Polonais sabrent, et que chacun de vous me pèche un poisson! nobles seigneurs, bourgeois et cavaliers!»

Et il s’en va, chevauchant côte à côte avec son gendre, se concertant tout bas avec lui au sujet de son plan de guerre; il parle des rapports d’espions; il explique comment et où leurs forces respectives doivent réunir leur impétuosité pour la charge; comment on profite de la victoire, et si l’on est repoussé, comment on arrive à écraser l’ennemi après une fuite simulée. Venceslas écoute absorbé, tandis que de la main, de la tête, de chacun de ses traits, le Porte-glaive accentue son langage. On dirait, en voyant ce tableau, que l’art d’un peintre, tirant un merveilleux effet d’un contraste habilement ménagé, a peint la vivacité dans le vieillard, et la réflexion dans le jeune homme.