VI
Et Venceslas, investi d’une autorité suprême, au milieu des steppes immenses, se dirige par sa seule volonté. Mais d’où vient cette pâleur? Venceslas le farouche, le vaillant, au sein d’une sauvage nature, mène les escadrons à la gloire... D’où vient donc cet air sombre? Le vent lui chante sa chanson bruyante, et Venceslas s’est plu quelquefois à baigner dans ce souffle son front... Pourquoi le baisse-t-il à présent? Triste et rêveur, quoique plein de courage, il n’a pas encore jeté un regard sur sa troupe fidèle. Et pourquoi?... Il ne le sait... Parce que la gloire apparaît à ses yeux baignée des larmes de Maria; parce que son cœur a senti un tressaillement subit, comme celui de l’homme qui réveillé en sursaut, voit un crêpe funèbre passer devant ses yeux, et reste saisi d’effroi, d’inquiétude et de stupeur. Fiévreusement sa tête s’agite et secoue sa chevelure d’or, comme s’il voulait en faire tomber une froide rosée. Fiévreusement il se prête au caprice du coursier bondissent, comme s’il voulait s’enfuir bien loin de son infortune. Dans son œil ténébreux s’allume à présent cet éclat qui sort de l’âme, lorsque dominant les plus vives douleurs, elle illumine du même rayon toutes les tristesses, et met l’auréole de l’immortalité autour d’un visage mortel. Quels que soient les pensées, les souvenirs, les alarmes, la douleur, la faiblesse, les fantômes qui l’ont détourné de sa route, quelque rigoureux que puisse être le destin en trompant ses efforts, son seul amour, à présent, c’est le devoir du guerrier. L’esprit du mal, qui envie aux hommes l’espérance, a-t-il un instant soulevé pour lui le voile de l’avenir? ou, dans les cordes de sa lyre, tendues par une suite d’émotions puissantes, et touchées par la main du malheur, un pressentiment a-t-il résonné30? Peut-être tombera-t-il dans la bataille! Mais, quelle que soit sa destinée, son cœur et son sabre ne seront pas domptés aisément. Que le souffle de la mort répande les ténèbres sur ses yeux! Il n’y aura de rouille ni dans son cœur ni sur ses armes. Comme un torrent, dont les flots impétueux sont arrêtés, creuse son lit et ronge ses bords escarpés; comme un cheval, dont les entraves tombent, prend sa course effrénée, déchire la terre, fait jaillir le feu, et devance l’aquilon, ainsi Venceslas, dans son irrévocable et sombre résolution, déchire ce tableau de l’avenir qui l’importune, et plus ardent, plus impétueux, se précipite au devant du fer ennemi, en jetant sur son sabre un regard plein d’assurance et de menace. Et pourtant, une voix terrible, malgré la fierté de son œil, retentit dans tout son être: «un cercueil sera ta conquête!»
D’ennuis, de soucis cuisants, de douleurs, il n’est pas peu dans cette vie, et plus de larmes coulent dans l’ombre qu’au grand jour. Celui qui, au milieu des gémissements, pousse un bruyant éclat de rire, comme un fou dans un hôpital, celui-là se dit heureux. Mais quand l’âme, obéissant à une noble séduction, établit ses desseins sur les ruines de ce quelle avait de plus cher, s’aveugle dans une trompeuse confiance, et voit ensuite à chaque pas des gouffres béants s’ouvrir autour d’elle; quand l’oiseau qui portait la becquée à ses petits, effaré, battant de l’aile, voit un enfant s’armer de sa baguette, et les lacs retenir ses ongles; quand, plongée dans le plus cruel des tourments, la bravoure elle-même se tord les mains de désespoir; quand de son cœur, accablé de mille plaies, surgit une couvée de serpents qui sifflent contre le monde; quand l’esprit du mal, en son délire, se fait un jeu d’arracher la vie, mais seulement après l’honneur, à un être impuissant, et non content d’abreuver le présent d’ignominie, traîne encore à la torture l’avenir échevelé, et s’acharne... sur qui? sur une âme angélique, maudite pour avoir accueilli avec du miel une bête féroce; quand tout ce qui était bien s’est changé en amertume et douleur: c’est plus que la souffrance de ce monde, c’est le supplice de l’enfer! Sont-ce là les tourments, ou d’autres plus affreux, qui ont versé leurs flots bouillants sur l’âme de ce jeune homme? Derrière lui, rangés, comme une rivière brillante, s’avancent les soldats, qui font peu d’attention à la tristesse de leur chef. Chacun d’eux songe, et bien qu’ils diffèrent dans leur manière de songer, il y a entr’eux cette ressemblance que chacun songe à lui-même. Tous cependant sont prêts à se jeter, le sabre haut, dans les ombres de la mort, au premier commandement. Ils vont, silencieux, en bon ordre, les chevaux suivant les chevaux, entre-croisant leurs traces, faisant briller leurs fers. Ils vont où la volonté du jeune Venceslas, par des sentiers solitaires, fait serpenter leur longue ligne. Au-delà des champs immenses, ils sont parvenus à l’endroit où la plaine semble finir, et se courbe en plaine nouvelle. Ils avancent, à l’horizon, vis-à-vis d’un nuage éclatant, et l’œil croit apercevoir des guerriers aériens.