VIII
Mais que voient-ils du haut de l’éminence? De la vallée voisine, les tourbillons de fumée et d’étincelles montent, et déroulent en gigantesques spirales, qui déployées à leur sommet, se répandent en nuages lourds, ténébreux, sanglants. Mais qu’entendent-ils du haut de l’éminence? Dans la plaine voisine, les pleurs, les gémissements, les cris de désespoir sortent du village aux toits de chaume, et leurs échos sinistres, qui serrent le cœur, soulèvent avec un soupir jusqu’aux poitrines vêtues d’acier.
«Garde à vous! Aux armes, fidèles! déployez le drapeau! Les Tatars pillent le village... Vaincre ou mourir!»
Et prompts comme l’eau qui jaillit, les guerriers, pleins de furie, tombent, étincelants, et avec un bruit sourd, de l’éminence dans la vallée. Oui, la flamme allumée par les mains des pillards a embrasé tout le village, dont les habitants épouvantés, sans défense, sont noyés dans le sang et les larmes. Mais ce n’est pas le moment de sécher leurs pleurs, ni de sauver leur avoir, ni de batailler corps à corps pour disputer à l’ennemi son butin. Déjà par ses vedettes averti, le Han a rassemblé ses hordes d’élite pour la danse de prédilection. Là, derrière le village, immobiles, ils couvrent toute la plaine. A leur droite, une forêt, à leur gauche, un torrent; au milieu ils forment le demi-cercle31. Venceslas les voit bien, mais il considère qu’une attaque repoussée l’exposerait à sa perte. Et comment se retirer, à travers l’incendie? Mais qui peut éviter ce que le ciel lui destine, la victoire ou la mort? «Qui m’aime, me suive», dit-il, et il pique des deux, et avant de se jeter dans le feu, le coursier bondit et se cabre, moins hardi, moins farouche, lui, que le comte Venceslas. Comment des Polonais abandonneraient-ils leur chef? Les voilà dans les flammes; à la lueur de l’incendie, à travers le brasier et les débris ardents, ils cherchent leur route. Les voilà hors du village; aussitôt, prompte et docile, légère et audacieuse, la troupe se déploie, et formée en ligne, s’arrête. Toutes les trompettes sonnent une même et effrayante fanfare; tous les sabots se lèvent pour frapper un même coup retentissant, et la gloire et la vengeance emportent dans le même élan les chevaux qui ronflent et les cavaliers inclinés.