XX
Sur l’église d’Ukraine brillent trois tours, et les vieilles d’Ukraine marmottent leurs oraisons; les gamins sonnent les cloches et se ménagent un petit profit; les bonnes gens, pour les funérailles comme pour le baptême, se hâtent d’accourir. Dans l’église, des voiles funèbres, un catafalque, un cercueil, des rangées de cierges qui brûlent avec une lueur blafard. Tout est sombre et terrible. Mais quelle est cette grande figure couchée, au milieu de la foule des curieux, les bras étendus, comme une longue croix immobile? Quel est ce guerrier dont la poitrine se souille de poussière, qui s’humilie en silence, ne laisse échapper aucune plainte, lui qui plie sous le fardeau des plus cruels châtiments, et dans son muet recueillement, semble être attaché à la terre? Pâle comme la lumière des cierges qui éclaire son visage, lugubre comme le chant des mort qui retentit sous la voûte, sous son front, que la foi presse contre la terre, ses yeux brillent comme le ver luisant. Ah! je reconnais les cheveux blancs de l’infortuné Porte-glaive! Naguère il perdait sa femme; aujourd’hui il ensevelit sa fille; s’il a bercé son enfance, c’est pour qu’on l’endormît dans le cercueil; s’il lui a apporté des tissus magnifiques, c’est pour que l’on en fit un suaire. Chose étrange, il paraissait aussi insensible au milieu du funèbre appareil, que si son âme eut été au ciel avec l’âme de son enfant. Tel il resta dans la suite; ses lèvres décolorées ne confièrent à personne un regret, une plainte; nulle trace de larmes dans son altier regard. Moins avec les hommes, plus avec Dieu, du reste il était le même. Chaque jour, à la même heure, il s’en allait à la dérobée. Mais avant qu’un signal l’eût rappelé, il revenait au château. Une fois, minuit passa, et on ne le vit pas revenir; et quand les veilleurs attentifs n’espérèrent plus le revoir, quand, aux accents sauvages de la trompette, les guerriers sortant de leur sommeil comme la pierre sort de la fronde, s’élancèrent pour le venger ou le secourir, ils le trouvèrent dans le cimetière, auprès des tertres voisins de sa femme et de sa fille, à genoux, incliné; ses lèvres gardaient la même douceur, son front, le même air vénérable; toujours la même pâleur sur ses traits, le même feu dans son œil, et ce bonnet, et ces moustaches, terreur des ennemis de la Pologne, et ce même joupan noir... Seulement, lorsque le cri d’alarme de la trompette guerrière arriva jusqu’à lui, il ne saisit point son sabre, car il dormait, dormait pour toujours!
Et le silence règne sur le groupe sombre des trois tombeaux... et partout la solitude, la tristesse et le deuil, dans la féconde Ukraine.