Monsieur Bastide, Min. des aff. étrangères.

Monsieur le Ministre!

Vous avez bien voulu à diverses reprises, me permettre de m’entretenir familièrement avec vous, en dehors des rapports de service, et il m’est aujourd’hui d’autant plus agréable d’user de cet avantage, que je n’ai reçu encore ni pu recevoir depuis notre dernier entretien de nouveaux ordres de Francfort. Les motifs importants qu’a fait valoir auprès de vous le Ministère de l’Empire pour nouer des rapports diplomatiques plus intimes avec la France, l’entière approbation donnée par vous a la ligne de conduite suivie dans l’affaire du Danemarc et à l’occasion des troubles de Francfort et enfin — tout ce que j’ai pu ajouter moi-même à ce sujet, vous avait engagé, Monsieur le Ministre, à vous prononcer affirmativement en faveur de l’établissement immédiat de rapports officiels entre la France et le pouvoir central Allemand. Ayant transmis sans retard à Francfort les paroles que j’avais été heureux de recueillir sur ce point de votre bouche, l’on y a envisagé avec raison l’objet de ma négociation comme étant vidé à la satisfaction réciproque et l’on s’y est attendu à y voir accrédité prochainement un envoyé de la France.

Par contre dans le cours de l’entretien que j’ai eu l’honneur d’avoir hier avec vous, vous avez exprimé le désir que rien ne fût changé provisoirement encore aux rapports tels qu’ils ont existé jusqu’ici et vous avez motivé ce désir en alléguant que depuis la déclaration que vous m’aviez faite d’abord à ce sujet maints événements avaient surgi tant en France qu’en Allemagne, de nature à modifier le point de vue de la question et à nécessiter de nouvelles réflexions. Je ne conteste nullement la gravité de ces événements, mais après mûr examen j’arrive, Monsieur le Ministre, à une conclusion qui diffère de la vôtre et je pense que c’est surtout en y ayant égard, que l’Allemagne plus que jamais est fondée à émettre le voeu de voir le Gouvernement français témoigner la participation amicale et les bonnes intentions —, auxquelles Elle attache un grand prix, non seulement dans nos entretiens confidentiels, mais en face de l’Allemagne et de l’Europe entière par des actes qui soient de nature à exercer l’heureuse influence que l’on doit en attendre.

L’on comprend que l’on n’ait rien voulu précipiter d’abord à l’égard du pouvoir central de l’Empire, que l’on ait cherché à le connaître par ses oeuvres; — mais aujourd’hui qu’il a déployé pas moins de sagesse que de force, aujourd’hui qu’il se trouve dans l’entente la plus cordiale avec les divers états d’Allemagne, dont il est le rempart, les doutes dont il aurait pu être l’objet à son origine sont levés de la manière la plus satisfaisante et les vrais amis de l’ordre ont les yeux dirigés sur Francfort comme sur un port de salut pour tous. Les partisans de l’anarchie, ceux de la République rouge, les communistes, les fauteurs du pillage et de l’assassinat sont les seuls en Allemagne qui osent insulter encore au pouvoir central de l’Empire et essayer de criminels attentats contre l’Assemblée. Dans leur aveuglement ils sont assez téméraires pour commenter les hésitations de la France, en faveur de menées coupables qu’elle a énergiquement répoussées dans son propre sein, ce dont l’Europe entière lui a su gré. C’est pourquoi, Monsieur le Ministre, je ne doute nullement qu’en ce moment surtout la France n’ait sincèrement à coeur de témoigner hautement qu’elle désire non moins pour l’Allemagne que pour elle-même, voir consolider le règne de l’ordre social et du droit, garantis par le pouvoir central de Francfort, et prouver en même temps aux plus obstinés que les coupables fauteurs d’anarchie en Europe n’ont rien à éspérer d’elle.

Le Gouvernement français ne saurait vouloir opposer des considérations secondaires aux bienfaits qui doivent ressortir de l’amitié de deux grandes nations dont l’union seule peut sauver aujourd’hui l’Europe et la civilisation d’une ruine générale. — En partant d’un point de vue aussi élevé j’ose me flatter, Monsieur le Ministre, de vous voir revenir sans peine à la résolution que vous m’aviez exprimée d’abord. L’opinion publique généralement acquise à la modération qui jusqu’ici a fait la règle de votre politique extérieure vous sera par là également assurée en Allemagne et en établissant sans retards ultérieurs des rapports officiels entre la France et le pouvoir central de l’Empire, tels qu’ils conviennent à des nations voisines et amies, vous prêterez force à vous même, en secondant un pouvoir qui tend avec courage et à travers tant de difficultés aux mêmes fins de progrès et d’ordre que vous poursuivez en France.

Je ne voudrais pas mêler une petite question d’amour-propre personnel à la question si élevée dont je suis l’organe, mais n’ayant reçu, Monsieur le Ministre, depuis deux mois que je suis ici aucune réponse vraiment satisfaisante aux diverses communications que j’ai en l’honneur de vous adresser, il m’est pénible de penser que l’on peut attribuer à Francfort et en Allemagne à l’insuffisance du négociateur les retards qu’a soufferts jusqu’ici l’objet de sa mission. Cette pensée me préoccupe d’autant plus vivement que j’ai la conviction intime que la France, suivant avec sagesse le développement irrésistible de l’histoire du monde, accordera bientôt à un successeur plus heureux que moi, ce quelle aurait refusé si longtemps à mes instances.

Je serai heureux si pour prix de mes efforts je parvenais à consolider de plus en plus les bons rapports existants entre mon pays et la France, en ayant égard de part et d’autre aux voeux et aux espérances de deux grands peuples pour le libre développement de leurs nationalités.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, la nouvelle assurance de ma haute considération etc.