‘Claudel! Le poète prononce ce nom avec une émotion et une admiration touchantes.
‘Claudel! Je n’oublierai jamais, raconte M. Francis Jammes lyrique, ma première entrevue avec lui; il était déjà grand pour quelques-uns d’entre nous. Je vois encore cette petite chambre où l’on nous introduisit, mon camarade et moi. C’était une sorte de cellule nue; trois choses attirèrent mon regard, les seules: un chapelet, l’Appel au soldat de Barrès, et un paroissien de vieille femme. Il parut. Le marbre romain allait parler. Il avait de l’antipathie pour la personne qui m’accompagnait: j’entends le son sec et tranchant de ses brèves réponses. Le lendemain je déjeunai avec Schwob et lui. Le marbre, resté glacial la veille, s’anima: ce fut pour moi un émerveillement. Le catholicisme entrait dans ma vie.’
‘Le faune avait des inquiétudes?’
‘Le faune était tenace. Mais insensiblement je commençais à me demander: où est la vérité? Et de ne pas la connaître, de sentir une limite à l’homme, j’éprouvais une impression pénible, je découvrais un ver dans la pomme. Je m’apercevais qu’il y avait une force dans la vie et que cette force je ne la possédais pas.’
‘J’étais dans cet état de désillusion et de doute quand je fus la victime d’une crise morale affreuse. Je tombai dans le désarroi le plus complet. J’avais demandé à un des mes amis de Bordeaux l’hospitalité et je m’abandonnai à ma détresse; c’est alors que par un bienfait de Dieu une lettre de Claudel nous parvint, une lettre admirable de consolation et d’enseignement. Je fus frappé, je réfléchis. Si cette vie que j’aime tant, me disais-je, ne me donne pas son explication, elle n’est qu’une horreur, nous sommes dans un hôpital de fous; j’allai à la cathédrale, longtemps je pleurai: le travail de la grâce s’opérait en moi.
‘Je rentrai à Orthez. Ce que la lettre de Claudel avait commencé, la parole de Claudel devait le finir. J’eus bientôt le bonheur de le voir arriver; il me parla du catholicisme en grand philosophe, en savant. Ensemble nous priâmes. J’étais au fond du fossé, mourant, anéanti. Je me relevai guéri, sauvé. Le 7 juillet, 1905, je me confessai, je communiai; Claudel, mon ange gardien, servait la messe. Depuis lors j’ai retrouvé tout ce qui me manquait, j’ai récupéré la joie. Après avoir traversé d’âpres solitudes, j’ai la joie de la certitude, l’explication de ma vie. Je suis catholique!’
Dans l’espace, M. Francis Jammes lance cette profession de foi comme un cri de triomphe.
‘Catholique pour de bon, insistai-je, pratiquant? La foi totale, absolue, obéissante?
‘La foi du dernier savetier. Je ne suis pas un néo-chrétien. Je pratique, comme vous dites, j’observe tous les préceptes de l’Église, ma mère.... Je sais: on rit, vous riez des dévotionnettes. J’en ai ri jadis moi-même. Je me les suis expliquées. L’Église ne les aurait peut-être pas imposées si tous les hommes étaient des Pascal et des Claudel. Mais l’humanité n’est pas composée que de Pascal et de Claudel. Ces pratiques, ces observances sont comme des nœuds au mouchoir, elles constituent, en quelque manière, un rappel à la vertu et à la piété. L’Église les a jugées nécessaires ou utiles. Je m’incline sans discussion. Cette attitude a déconcerté certains hommes qui n’ont rien de catholique mais qui veulent exploiter le catholicisme au profit d’un système politique. Quand on a la flamme de la foi, comme je l’ai, on trouve humiliante cette exploitation. Nous, nous sommes catholiques foncièrement, pardessus tout.
‘Vous parlez comme si vous étiez certain de posséder la vérité.’