"Le lendemain matin, M. Dumas se présenta dans le bureau de mon père, qui s'y trouvait avec son secrétaire, ma mère et moi. Il demanda que les poudres lui fussent livrées, et présenta à cet effet un ordre signé par le général Gérard. Mon père refusa. En ce moment parut un planton porteur d'un rapport de service; M. Dumas, alors, et à l'instant où le soldat se retournait pour se retirer, sortit un pistolet de sa poche, et lui dit; 'Si tu me fais arrêter, voilà pour ton commandant!' Mon père reprend alors avec calme: 'Vous pouvez m'assassiner; car, vous le voyez, je suis sans armes.—Prenez garde, monsieur le vicomte,' reprit M. Dumas, 'vous voyez que je suis armé; il faut me livrer vos poudres.—Non pas à vous,' répondit mon père, 'mais à une députation de la garde nationale seulement, puisque je me trouve dans l'impossibilité absolue de défendre le dépôt que le roi m'a confié.'
"M. Dumas sortit alors pour aller chercher cette députation, qui, quelques instants après, entra en armes dans la cour; il monta dans le bureau, et y trouva M. de Lenferna et un autre officier. Le commandant de place, exécutant alors ce qui avait été convenu la veille entre lui et le sous-préfet, donna l'ordre de remettre les poudres à la garde nationale.
"Tels sont les faits dans leur simple vérité. Le récit fait par M. Dumas, cette scène étrange d'intimidation, ces quatre officiers français menacés par lui, effrayés par lui, attendant patiemment qu'il voulût bien leur brûler la cervelle, s'ils n'aimaient mieux obéir à ses ordres, tout cela rencontrera certes autant d'incrédules que de lecteurs; l'honneur de braves et loyaux officiers n'a rien à redouter de ces exagérations, et toute cette mise en scène se réduirait à avoir effrayé tout au plus une femme, et menacé avec un pistolet un homme sans armes pour se défendre. M. Dumas cite à l'appui de son récit le Moniteur du 9 août 1830, dans lequel l'épisode de Soissons est raconté (il en est le narrateur sans aucun doute); il ajoute: 'Ce récit n'a pas été démenti; donc, il est vrai.' M. Dumas est encore dans l'erreur: mon père a protesté; il a démenti à deux reprises différentes; mais, à cette époque où la bonne foi n'était pas de rigueur, on refusa les colonnes du Moniteur à la réclamation de l'ex-commandant de place de Soissons. Il n'était pas, il est vrai, partisan du nouveau gouvernement.
"Je n'entends, du reste, engager aucune polémique avec M. Dumas; j'ai rétabli la vérité des faits, et je ne répondrai à aucune attaque de sa part, dans les journaux; il est facile, mais triste, de ternir la vie des hommes les plus honorables quand ils ne sont plus. Si mon père vivait, il n'eût certes pas laissé à ses fils l'honneur de défendre sa conduite, il s'en serait chargé lui-même.
"Un dernier mot, pour terminer cette rectification, si longue bien malgré moi: mon père reçut, en quittant Soissons, les témoignages de sympathie les plus flatteurs. Le général Gaillebois, qui remplaça le général Sérant, lui offrit son influence pour lui faire obtenir un emploi. Les plus honorables habitants de Soissons, ceux mêmes qui ne partageaient pas ses opinions politiques, voulurent lui serrer la main, et lui exprimer leurs regrets de ne plus le voir parmi eux. Ce souvenir d'estime des habitants de cette ville fut toujours précieux à mon père; c'eût été manquer à sa mémoire de ne pas prouver qu'il en fut toujours digne.
"Recevez, monsieur le rédacteur de la Presse, l'assurance de ma considération distinguée.
"LE CHEVALIER DE LINIERS"
"M. Alexandre Dumas, à qui nous avons communiqué cette réclamation, mû par un sentiment de convenance qui sera apprécié, a désiré borner sa réponse à la reproduction du rapport qui a paru dans le Moniteur du 9 août 1850. Il est vrai que M. de Liniers essaye d'infirmer l'autorité de ce rapport en alléguant que l'hospitalité du Moniteur n'a pas été accordée à la réponse itérative de son père. Il est regrettable, si le Moniteur a réellement refusé ses colonnes, que l'ancien commandant de la place de Soissons n'ait pas eu l'idée d'adresser ses plaintes à l'un des journaux légitimistes qui paraissaient en 1830, à la Gazette de France ou à la Quotidienne, qui se seraient évidemment empressées de les accueillir. Dans l'état des choses, nos lecteurs ont à choisir entre cette réclamation, évidemment tardive, et un récit contemporain qui a reçu une publicité officielle, qui se présente avec la garantie de cinq signatures, et qui n'a pas été contredit en temps utile.
"Voici le rapport de M. Alexandre Dumas:
Rapport à M. le général la Fayette sur l'enlèvement des poudres de Soissons