"Conformément à la mission dont vous m'avez fait l'honneur de me charger le 30 juillet dernier, je suis parti à l'instant même pour la remplir, accompagné de l'un des signataires du présent rapport. À trois heures, nous sortions de la barrière.
"Sur toute la route, on nous prévint que nous trouverions à Soissons résistance aux ordres du gouvernement provisoire, qui n'était pas encore reconnu dans cette ville. En arrivant à Villers-Cotterets, un jeune Soissonnais, signataire de ce rapport, nous offrit de nous faire accompagner de trois ou quatre jeunes gens qui seconderaient notre mouvement. À onze heures et demie du soir, nous étions à Soissons.
"À sept heures du matin, ignorant quelles seraient les dispositions de la ville, nous visitions les ruines de Saint-Jean, où nous savions qu'étaient renfermées les poudres, afin d'être prêts à nous en emparer de force, si on ne voulait pas reconnaître notre appel aux citoyens de Soissons. Le jeune homme qui s'était chargé de nous aider nous quitta alors pour aller rassembler les quelques personnes dont il était sûr, et, moi, je me rendis chez M. le docteur Missa, que l'on m'avait désigné comme un des plus chauds patriotes de la ville; son avis fut que nous ne trouverions aucune aide auprès des autorités, et qu'il y aurait probablement résistance de la part du commandant de place, M. le comte de Liniers.
"Comme il était à craindre que les trois officiers logés à la poudrière ne fussent avertis de mon arrivée et de l'ordre dont j'étais porteur, je me rendis d'abord chez eux, accompagné de trois personnes que m'avait amenées M. Hutin (c'est le nom du jeune Soissonnais). En passant devant la poudrière, j'y laissai un factionnaire. Quelques minutes après M. le lieutenant-colonel d'Orcourt, le capitaine Mollart et le sergent. Ragon se rendaient prisonniers à ma première sommation, et promettaient sur parole de ne pas sortir, disant qu'ils étaient prêts à nous livrer les poudres sur un ordre du commandant de place. Les trois braves militaires, comme nous en fûmes convaincus par la suite étaient, du reste, bien plus disposés à nous aider qu'à nous être contraires. Je me rendis aussitôt seul chez le commandant de place, tandis que le jeune homme que j'avais amené avec moi et M. Hutin se faisaient ouvrir les portes de la cathédrale, et substituaient au drapeau blanc les couleurs de la nation. M. le commandant de place était avec un officier dont j'ignore le nom; je lui montrai le pouvoir que j'avais reçu de vous: il me dit qu'il ne pouvait reconnaître les ordres du gouvernement provisoire; que, d'ailleurs, votre signature ne portait aucun caractère d'authenticité, et que le cachet manquait. Il ajouta de plus qu'il n'y avait à la poudrière que deux cents livres de poudre. Cela pouvait être vrai, puisqu'un ancien militaire me l'affirmait sur sa parole d'honneur. Je sortis pour m'en informer, mais en le prévenant que j'allais revenir. Je craignais peu contre moi l'emploi de la force armée; j'avais reconnu dans la garnison le dépôt du 53e. J'appris que, dès la veille, tous les soldats s'étaient distribué des cocardes tricolores.
"J'acquis la certitude qu'il y avait dans la poudrière deux cents livres de poudre appartenant à l'artillerie, et trois mille livres appartenant à la régie.
"Je revins alors chez M. le commandant de place; je savais le besoin qu'on éprouvait de munitions à Paris; je voulais, comme je vous avais promis sur ma parole de le faire, m'emparer de celles qui se trouvaient à Soissons, sauf, comme vous me l'aviez recommandé, à laisser à la ville la quantité nécessaire à sa défense. M. le commandant de place avait alors auprès de lui trois personnes dont deux m'étaient connues, l'une pour le lieutenant de gendarmerie, marquis de Lenferna, l'autre pour le colonel du génie, M. Bonvilliers. Je soumis de nouveau à l'examen de M. le commandant la dépêche dont j'étais porteur; il refusa positivement de me délivrer aucun ordre, à moins, me dit-il, qu'il n'y fût contraint par la force. Je crus, effectivement, que ce moyen était le plus court: je tirai et j'armai des pistolets à deux coups que j'avais sur moi, et je lui renouvelai ma sommation de me livrer les poudres. J'étais trop engagé pour reculer; je me trouvais à peu près seul dans une ville de huit mille âmes, au milieu d'autorités, en général, très-contraires au gouvernement actuel; il y avait, pour moi, question de vie ou de mort. M. le commandant, voyant que j'étais entièrement résolu à employer contre lui et les trois personnes présentes tous les moyens que mes armes mettaient à ma disposition, me dit qu'il ne devait pas, pour son honneur, céder à un homme seul, lui, commandant d'une place fortifiée et ayant garnison.
"J'offris à M. le commandant de lui signer un certificat constatant que c'était le pistolet au poing que je l'avais forcé de me signer l'ordre, et de tout prendre ainsi sous ma responsabilité. Il préféra que j'envoyasse chercher quelques personnes pour paraître céder à une force plus imposante. J'enfermai M. le commandant de place et la société dans son cabinet; je me plaçai devant la porte, et je fis dire aux personnes qui m'avaient déjà accompagné de venir me rejoindre. Quelques minutes après, MM. Bard, Moreau et Hutin entraient dans la cour et M. le commandant me signait l'ordre de me délivrer toutes le poudres appartenant à l'artillerie. Muni de cet ordre, et voulant opérer le plus légalement possible, j'allai trouver le maire, qui m'accompagna à la poudrière. Le colonel d'Orcourt nous montra la poudre: il n'y en avait effectivement que deux cents livres. Le maire les exigea pour la ville.
"Tout ce que j'avais fait jusque-là était devenu inutile; je réclamai alors les poudres de la régie: elles me furent refusées. J'allai chez l'entreposeur, M. Jousselin; je lui offris d'en acheter pour mille francs; c'était ce que j'avais d'argent sur moi; il refusa. C'est alors que, voyant que ce dernier refus était la suite d'un système bien arrêté par les autorités de n'aider en rien leurs frères de Paris, je sortis avec l'intention de tout prendre par force. J'envoyai M. Moreau, l'un des plus chauds patriotes de Soissons, arrêter, en les payant au prix qu'exigeraient les voituriers, des chariots de transport; il me promit d'être avec eux dans une demi-heure à la porte de la poudrière. Son départ réduisit notre troupe à trois personnes. Je pris une hache, M. Hutin son fusil, et Bard (le jeune homme qui nous avait accompagnés de Paris) ses pistolets. Je laissai ce dernier en faction à la deuxième porte d'entrée; je l'invitai à tirer sur la première personne qui essayerait de s'opposer à l'enlèvement de la poudre, et M. Hutin et moi enfonçâmes la porte à coups de hache. J'envoyai M. Hutin presser M. Moreau, et je l'attendis au milieu de la poudrière. Deux heures après, tout était chargé sans opposition de la part de l'autorité. D'ailleurs, tous les citoyens qui venaient de se soulever nous auraient prêté main-forte.