"M. Charras était, à cette époque, un jeune homme fort peu connu et n'ayant aucune influence. Je ne me rappelle ni l'avoir vu ni lui avoir parlé à l'hôtel de ville. Dans tous les cas, s'il m'eût tenu le langage qu'on lui prête, ou je l'aurais fait arrêter, ou je me serais éloigné sans daigner lui répondre.
"M. Dumas est certainement venu à l'hôtel de ville, puisqu'il l'affirme. Voici ce qu'il a dû y voir:
"Sur la place, sur les quais et dans les rues adjacentes était une population compacte et serrée, attendant les événements, et toujours prête à nous appuyer de son concours. Sur la place, au milieu de la foule, se maintenait un passage de quatre ou cinq pieds de large. C'était une espèce de rue ayant des hommes pour murailles.
"Quand nous avions à donner un ordre exigeant l'appui d'une force quelconque, nous en confions, en général, l'exécution à un élève de l'École polytechnique. L'élève descendait le perron de l'hôtel de ville. Avant d'être parvenu aux derniers degrés, il s'adressait à la foule, devenue attentive, et prononçait simplement ces mots: Deux cents hommes de bonne volonté! Puis il achevait de descendre, et s'engageait seul dans le passage. A l'instant même, on voyait se détacher des murailles, et marcher derrière lui, les uns avec des fusils, les autres seulement avec des sabres, un homme, deux hommes, vingt hommes, puis cent, quatre cents, cinq cents. Il y en avait toujours le double de ce qui avait été demandé.
"D'un mot, d'un geste, je ne dirai pas en une heure, mais en une minute, nous eussions disposé de dix, de quinze, de vingt mille hommes.
"Je demande ce que nous pouvions avoir à craindre de M. Hubert, de M. Charras et de ses prétendus cent cinquante prétoriens? Qu'il me soit permis d'ajouter que des hommes qui étaient venus siéger à l'hôtel de ville dès le 29 juillet avaient prouvé par là même qu'ils n'étaient pas d'un caractère facile à effrayer. Pendant les jours de combat, le gouvernement avait décerné des mandats d'arrêt contre sept députés au nombre desquels je me trouvais, ainsi que plusieurs de mes collègues de la commission. Charles X avait même annoncé, le lendemain, que nous étions déjà fusillés. Quand nous n'avions pas reculé devant le pouvoir, aurions-nous reculé devant des jeunes gens, fort honorables sans doute, mais qui, il faut bien le dire, étaient sans puissance?
"Jamais autorité ne fut obéie aussi ponctuellement que la nôtre. Jamais peuple ne se montra aussi docile, aussi courageux, aussi ami de l'ordre que celui de Paris en 1830. Nous n'avions pas seulement pour nous les masses inférieures, nous avions la garde nationale, la population tout entière. Lorsqu'il fut question de l'expédition de Rambouillet, l'autorité militaire nous demanda dix mille hommes. Sa dépêche nous était arrivée à neuf heures du matin; à neuf heures et demie, nos ordres étaient expédiés aux municipalités que nous avions créées; à onze heures, les dix mille hommes étaient rassemblés aux Champs-Élysées, et se mettaient en mouvement, sous le commandement du général Pajol. Il avait suffi d'un coup de tambour pour les réunir. Leur nombre s'élevait à vingt mille et même à trente mille avant qu'ils fussent arrivés à Cognières, près Rambouillet. Au milieu d'eux, à la vérité, régnait un immense désordre. Charles X était entouré d'une garde fidèle, d'une nombreuse artillerie, et la cause nationale aurait pu éprouver une sanglante catastrophe. Elle n'en eût pas été ébranlée: Paris, dans vingt-quatre heures, aurait fourni cent mille hommes qui eussent été promptement organisés et disciplinés. La guerre civile fut prévenue par un mot du maréchal Maison, mot qui n'était pas exact quand il fut prononcé, mais qui le serait devenu le lendemain, et qui a trouvé son excuse dans ses heureux effets.
"Que si l'on me demande ce que nous avons fait de cette confiance sans mesure qui nous était accordée, je répondrai que ce n'est pas à moi qu'il faut adresser la question. La puissance souveraine, alors, était dans la Chambre, dont le public ignorait les dispositions intérieures. La Chambre obéissait tant aux événements qu'à M. Laffitte, et M. Laffitte, en outre, tant par lui que par le général la Fayette, disposait des masses populaires. Le crédit de la commission ne venait qu'en troisième ordre; mais, comme il grandissait, tous les jours, il inspira des inquiétudes, et on chercha le moyen de s'en débarrasser.
"J'ai déjà signalé la dissidence qui existait entre l'opinion publique et la législature; il s'en déclara bientôt une autre dans le sein de la législature même.
"Parmi les députés, les uns voulaient constituer la royauté d'abord, sauf à s'occuper plus tard des garanties; les autres demandaient qu'on s'occupât des garanties et des changements à faire dans l'organisation du pays avant de constituer la royauté. Commencerait-on par faire une constitution, ou commencerait-on parfaire un roi? Telle était donc la question.