"Le peuple n'était pas comme la Chambre: il ne voulait plus de Bourbons. Le duc d'Orléans lui-même, après sa proclamation comme roi, ne put se faire accepter qu'en s'abritant sous la popularité du général la Fayette, et en parcourant les rues de Paris pendant plusieurs jours, donnant des poignées de main aux uns, faisant des discours aux autres, et trinquant avec le premier venu: je dis les faits, je ne crée pas.
"Au moment où, suivant M. Dumas, nous étions en conférence avec M. de Sussy, arriva la députation Hubert, qui, voyant la porte fermée, l'ébranla à coups de crosse de fusil. On ouvrit. Alors, parut M. Hubert, suivi de quelques amis, et portant une proclamation au bout d'une baïonnette. Les membres de la commission furent saisis d'épouvante et s'éparpillèrent un instant au milieu de la salle.
"Je ne sais si M. Dumas a voulu faire du pittoresque; mais je sais qu'il n'y a pas un mot de vrai dans son récit.
"Voici ce qui arriva:
"La députation avait demandé à être introduite, et le fut immédiatement. Elle n'était point armée, et se composait de quinze ou vingt personnes; M. Hubert était à sa tête. Je crois me rappeler qu'en effet M. de Sussy était encore présent; je crois même me rappeler que nous voulûmes saisir l'occasion de le rendre témoin d'une scène populaire; il ne pouvait qu'y puiser des enseignements pour la cour de Charles X. M. Hubert, qui n'avait ni proclamation écrite, ni baïonnette, parla au nom de la députation, et d'abondance. Il insista notamment sur deux points: sur la nécessité de consulter la nation, et sur celle de ne pas constituer le pouvoir avant d'avoir stipulé et arrêté des garanties pour les libertés publiques.
"Ce discours eut un effet que M. Hubert n'avait certainement pas prévu. Il mit en saillie une divergence d'opinion qui existait dans la commission, mais qui était jusque-là restée inaperçue.
"J'avoue franchement que, sur plusieurs points, j'étais de l'avis de l'orateur. On lui fit une réponse qui venait du cabinet du général la Fayette, qui avait été préparée en arrière de moi, qui manquait de franchise, et qui excita plusieurs fois, de ma part, des gestes ou des mots de surprise et de désapprobation. La députation s'en aperçut. Ce léger incident a même été signalé dans plusieurs brochures de l'époque.
"Tout se passa, du reste, poliment, convenablement, et je crois même pouvoir certifier que, lorsque la députation se retira, M. Audry de Puyraveau ne glissa pas en secret un projet de proclamation dans la main de son chef; autrement, il se serait donné un démenti à lui-même, car il avait approuvé la réponse.
"Je dois ajouter ici que les négociations entreprises par M. de Sussy, et dont le bruit s'était répandu au dehors, avaient tellement alarmé la population, que, pour prévenir un soulèvement populaire, nous fûmes obligés de publier la proclamation qui prononçait la déchéance de Charles X.
"Je ne puis me taire sur une scène où M. Dumas me fait figurer personnellement avec M. Charras. Il aurait été question d'une lettre à écrire aux officiers d'un régiment où je ne connaissais personne; je me serais plaint du général Lobau, et M. Charras aurait menacé de le faire fusiller; sur quoi, j'aurais bondi de surprise; M. Charras m'aurait pris par la main, et, me conduisant à l'une des fenêtres de l'hôtel de ville, il m'aurait montré la place en me disant: 'Il y a là cent cinquante hommes qui n'obéissent qu'à moi, et qui fusilleraient le Père éternel, s'il descendait sur la terre, et si je leur disais de le fusiller!'