NOTE B
AU RÉDACTEUR DU JOURNAL LA PRESSE
"MONSIEUR,—Les Mémoires de M. Alexandre Dumas, que vous publiez dans votre journal, sont devenus, depuis quelque temps, des mémoires sur la révolution de 1830. Je ne saurais me dispenser de réclamer contre ce qu'ils contiennent sur le gouvernement provisoire de cette époque.
"Ce gouvernement ne s'était pas créé de lui-même. Il avait été constitué par une réunion de députés qui s'était formée immédiatement après la publication des ordonnances.
"L'autorité militaire supérieure avait été remise à M. le général la Fayette, et la direction des opérations actives à M. le général Gérard. Quant à l'autorité civile, on en avait investi une commission de sept membres à qui l'on avait confié les pouvoirs les plus larges, mais à qui l'on avait imposé en même temps, non sans une intention secrète, le titre fort restreint de commission municipale. Les sept membres de cette commission étaient MM. Laffitte, Casimir Périer, Gérard, Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveau et moi. MM. Laffitte et Gérard, retenus par d'autres travaux, n'ont pris aucune part à nos délibérations; M. Casimir Périer y a paru seulement quatre ou cinq fois. De ces sept membres, je suis maintenant le seul qui survive, et je n'aurais pas le droit de réclamer pour mon compte, que ce serait, à mes yeux, un devoir de réclamer pour celui de mes anciens collègues.
"La commission municipale de 1830 n'a pas constitué un gouvernement aussi inactif, aussi introuvable que M. Alexandre Dumas se complaît à l'affirmer. Il s'en serait convaincu lui-même à cette époque, s'il eût seulement jeté les yeux sur les murs de Paris, placardés chaque jour de nombreux décrets. Il les retrouvera dans les journaux du temps, si cela lui convient. Nous ne nous réunissions pas chez M. Laffitte, comme il le dit: tous nos actes étaient datés de l'hôtel de ville, où était notre siège, et où chacun pouvait nous parler. M. Dumas reconnaît lui-même que nous y avons reçu, dès le 29 juillet, c'est-à-dire dès le jour même de notre installation, MM. de Sémonville, d'Argout et de Vitrolles, qui venaient conférer avec nous au nom de Charles X; il reconnaît également que, quatre ou cinq jours plus tard, nous avons reçu M. de Sussy, qui voulait déposer entre nos mains le décret royal rapportant les ordonnances; il reconnaît, enfin, que nous avons reçu une députation républicaine présidée par M. Hubert. Il nous eût trouvés comme tout le monde, si toutefois il nous eût cherchés réellement, et il eût été entendu, s'il avait eu des choses importantes à nous faire connaître; autrement, j'avoue qu'il eût été fort peu écouté.
"De notre conférence avec MM. de Sémonville, d'Argout et de Vitrolles, il ne rapporte que le mot de M. de Schonen, si connu de tout le monde: Il est trop tard! Mais ce mot ne terminait pas la discussion; au contraire, il la faisait naître, car il s'agissait précisément de savoir s'il était ou n'était pas trop tard. Charles X disposait encore de forces considérables: aux troupes qui l'entouraient allaient se joindre quarante pièces d'artillerie qui venaient de sortir de Vincennes, un régiment suisse qui arrivait d'Orléans, et le camp de Saint-Omer, qui était appelé. Loin de penser à prendre l'offensive, nous craignions une attaque. La nuit du 29 au 30 juillet fut pleine d'alarmes, et nous n'avions avec nous que deux ou trois régiments de ligne dont nous ne pouvions pas nous servir, parce qu'ils avaient stipulé, en acquiesçant à la cause populaire, qu'on ne les exposerait pas à combattre contre leurs frères d'armes. Aussi nous parut-il indispensable d'ordonner la création de vingt régiments de garde mobile. On se trompe, et l'on juge d'après les événements, quand on croit que Charles X était à bout de ressources dès le 29 ou le 30 juillet: la faiblesse de son caractère et l'incapacité de ses conseils ont été pour beaucoup dans le changement de sa fortune.
"Suivant M. Dumas, nous aurions accueilli M. de Sussy avec une bienveillance marquée; M. Dumas se trompe: M. de Sussy fut sans doute écouté avec politesse, mais non avec bienveillance. Ce qui le prouve, c'est que le dépôt qu'il voulait faire entre nos mains fut nettement refusé. La réception du décret et sa publication, que demandait M. de Sussy, n'entraient pas, d'ailleurs, dans nos attributions. La réunion des députés s'était réservé la haute question politique, c'est-à-dire le droit d'organiser le gouvernement définitif. Nous n'avions à nous occuper de cette question que dans le sein de la réunion même, et comme en faisant partie.
"En nous quittant, M. de Sussy se transporta à la Chambre, et fit remettre le décret à M. Laffitte, qui présidait et qui refusa également de le recevoir: il n'en prévint pas l'Assemblée. M. Dumas ignore, sans doute, qu'il existait alors dans le peuple et dans la Chambre deux tendances opposées. La Chambre se repentait de la révolution, qu'elle avait faite sans le vouloir ni le savoir. Elle était disposée à traiter avec Charles X. M. de Mortemart, nommé premier ministre à la place de M. de Polignac, avait fait demander à la réunion des députés, devenue fort nombreuse depuis la victoire, à être admis à lui communiquer les intentions royales. La réunion s'était empressée de lui répondre qu'elle le recevrait le même jour; elle avait décidé en même temps qu'elle s'assemblerait au palais législatif pour l'entendre, et s'était même occupée de la question d'étiquette. Les questeurs devaient d'abord le recevoir dans un salon; des huissiers seraient ensuite allés au-devant de lui, et l'eussent introduit dans la salle. Pour apprécier la déférence que les députés avaient mise à se transporter au palais législatif, il faut se rappeler que, jusqu'alors, ils ne s'étaient réunis que chez l'un d'eux; ils ne devaient s'assembler officiellement, au lieu ordinaire de leurs séances, et avec le caractère de Chambre, que le 3 août, jour fixé par l'ordonnance de convocation, c'est-à-dire deux ou trois jours plus tard.
"La séance eut lieu, mais M. de Mortemart ne parut pas. De là le décret qui, le jour même, après une assez longue attente, conféra la lieutenance générale au due d'Orléans. Je n'ai jamais douté, quant à moi, que, si M. de Mortemart se fût présenté, les événements n'eussent pris une direction différente.