Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu’il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main: [20]
RELIGION! RELIGION!
Poème en douze chants
PAR EYSSETTE (JACQUES).
C’était si grand que j’en eus comme un vertige.
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques!), comme je vous aurais sauté au cou de bon cœur, si j’avais osé! Mais je n’osai pas.... Songez donc!... Religion! Religion! poème en douze chants!... Pourtant la vérité m’oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d’être terminé. Je crois même qu’il n’y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: “Maintenant que j’ai mes quatre premiers vers, le reste n’est rien; ce n’est qu’une affaire de temps.”
Ce reste qui n’était rien qu’une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n’en put venir à bout.... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il parait que la destinée de Religion! Religion! poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n’alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C’était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Et le cahier rouge?... Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
Jacques me dit: “Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.” Savez-vous ce que j’y mis, moi?... Mes [21] poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m’avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d’une enjambée franchir quatre où cinq années de sa vie. J’ai hâte d’arriver à un certain printemps de 18.., dont la maison Eyssette n’a pas encore aujourd’hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C’est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l’argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l’éternel “comment ferons-nous demain?” le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis... et puis....
Nous voilà donc en 18..
Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.