Pauvre Bamban!
VI
LE PION
Je pris donc possession de l’étude des moyens.
Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent vingt francs par trimestre.
Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois cévenol auquel je n’entendais rien, ils me haïrent tout de suite, sans me connaître. J’étais pour eux l’ennemi, le Pion; et du jour où je m’assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans trêve, de tous les instants.
Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur, d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c’est si terrible de punir,—on fait des injustices malgré soi,—si terrible de douter, de voir partout des piégés, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve: “Ah! mon Dieu!... Qu’est-ce qu’ils vont me faire maintenant?” [52]
Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il entra dans l’étude des moyens.
Et pourtant j’avais gagné quelque chose à changer d’étude: maintenant je voyais les yeux noirs.