Mes punitions, à force d’être prodiguées, se déprécièrent.... Un jour je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je n’avais plus de munitions pour faire tête à l’émeute. Je me vois encore dans ma chaire, me débattant au milieu des cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: “A la porte!... Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C’est une injustice!...” Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâches s’épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres,—sous prétexte de réclamations,—se pendaient par grappes à ma chaire avec des hurlements de macaques.
Quelquefois, en désespoir de cause, j’appelais M. Viot à mon secours. Pensez quelle humiliation! [65]
Quand il entrait dans l’étude brusquement, ses clefs à la main, c’était comme une pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d’œil tout le monde se retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait ironiquement et se retirait sans rien dire.
J’étais très malheureux. Les maîtres, mes collèges, se moquaient de moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil. Pour m’achever survint l’affaire Boucoyran. Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front, et l’allure d’un valet de ferme: tel était M. le marquis de Boucoyran, terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait à l’établissement. Dans le collège on ne l’appelait que “le marquis”. Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l’influence générale et je ne lui parlais qu’avec des ménagements.
Pendant quelque temps nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre, mais j’affectais de n’y point prendre garde, sentant que j’avais affaire à forte partie.
Un jour, cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience. [66]
— Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.
C’était un acte d’autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m’engageais dans une méchante affaire, mais j’étais trop avancé pour reculer.