Un caractère très remarquable de l'Histoire du Soldat est la manière dont Strawinsky utilise les ressources des diverses formes de la musique populaire,—non pas la chanson populaire, mais la musique des foires, des salles de bal, ou du "music-hall,"—qu'il convertit en formes d'art éloignées de leur fonction originelle. La Valse, le Tango, le Rag deviennent entre ses mains des éléments musicaux analogues à ce que l'Allemande, la Courante ou la Sarabande sont devenues entre les mains des Maîtres anciens. D'autres exemples de cette transformation des formes vulgaires de la musique se voient dans le Piano-Rag-music, dans le Ragtime pour petit orchestre et piano, dans les deux séries de pièces faciles à quatre mains, et dans les toutes petites pièces de piano pour enfants, les Cinq Doigts.

Il est difficile d'imaginer que le principe de la musique absolue puisse être réalisé lorsqu'il est question de paroles mises en musique; pourtant Strawinsky a réussi à rester fidèle à son idéal, même dans des œuvres telles que Berceuses du chat, les Pribaoutki, les Quatre Chants russes et les Trois Histoires pour enfants. Cela explique de suite le choix, peut-être inexplicable autrement, de paroles qui n'ont aucune signification littéraire. Mettre en musique les paroles d'un grand poète est devenue pour Strawinsky une absurdité, parce qu'à son avis les vers eux-mêmes sont déjà un équivalent satisfaisant, complètement et en soi, de l'émotion musicale. Son but n'est pas d'écrire de la musique qui remplisse le rôle de l'art appliqué, aussi est-il toujours en quête de textes tout a fait insignifiants ou naïfs par eux-mêmes, tels que les petits vers populaires russes qu'il a choisis. Ils le satisfont par leur qualité sonore et rythmique et non pas par leur qualité littéraire: ils contiennent en eux toutes sortes de ressources qu'il appartient au compositeur de faire surgir. Strawinsky est sociable et direct; il écrit simplement pour la satisfaction de l'exécutant et de l'auditeur à la fois.

Une qualité de l'art de Strawinsky qu'aucun critique ne s'est aventuré à discuter est sa maîtrise consommée de toutes les ressources instrumentales. Ses combinaisons de timbres ont toujours pour nous des surprises en réserve, qui assez étrangement, ne semblent pas s'user après des auditions répétées. L'un des secrets de l'extraordinaire résonnance qui étonne l'auditeur est le fait que Strawinsky écrit pour chaque instrument individuellement comme s'il était lui-même un virtuose; il lui donne toujours à jouer exactement la sorte de musique qui convient à son caractère particulier. Il ne transporte pas la même phrase d'un instrument à l'autre, à moins d'être sûr qu'elle peut convenir aux deux, et il préfère généralement donner à chacun d'eux quelque chose d'entièrement différent, quelque chose qui aille invariablement jusqu'aux profondeurs mêmes de son caractère particulier. Il en résulte un mélange subtil de rayons de couleurs différentes et de nuances de lumière et d'ombre, une sorte de formation dynamique des accords (distincte de la formation harmonique). Dans ses dernières oeuvres, cette façon d'individualiser chaque instrument est devenue encore plus intéressante parce que Strawinsky a étroitement adapté le moyen au but. Il distribue ses accords parmi des instruments de caractère différent au lieu d'avoir en vue l'unité de couleur, et il nous laisse ainsi entendre chacune des notes résonnantes comme une valeur séparée. L'Histoire du Soldat et le Ragtime donnent une impression d'extraordinaire plasticité: on a ici un parallèle à l'art à trois dimensions du sculpteur, plutôt qu'à l'illusoire perspective de la toile du peintre. Mais Strawinsky peut aussi abandonner les trois dimensions et nous donner une étude de simple contour, parfaitement satisfaisante, telle qu'on la trouve dans les Trois pièces pour clarinette seule.

Une conception tout-à-fait neuve est le ballet-divertissement: Les Noces où en plus d'un orchestre d'où la masse habituelle des cordes est exclue, l'on trouve quatre voix et un choeur qui supportent toute la sonorité, quelquefois alternativement, quelquefois combinés avec elle, sans une simple interruption durant tout le cours de l'œuvre. La musique des Noces, comme du reste toutes les dernières œuvres de Strawinsky, s'adressant directement et uniquement à l'ouïe de l'auditeur, est une nouvelle affirmation de cette réaction contre l'expression subjective en musique dont on trouve tant d'adeptes parmi les plus grands musiciens du 19e et du commencement de notre siècle. S'il fallait le comparer à quelque maître d'autrefois, on lui trouverait assurément plus d'affinité avec Haydn et Mozart qu'avec ceux-là, et il est moins surprenant que ceux qui ne connaissent que superficiellement son œuvre pourraient le croire, de voir qu'il a trouvé une tâche qui lui convenait parfaitement lorsqu'il a composé sur des morceaux de musique de Pergolèse le ballet Pulcinella, tâche dont il s'est acquitté avec une délicatesse et un respect que seul pouvait posséder un esprit de la même famille.



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