Et qu’on ne croie pas que tant d’éléments divers et opposés ne peuvent se réunir. N’avons-nous pas vu dans ces dernières années, depuis qu’il y a des opinions politiques en France, des hommes de tous les partis s’embarquer ensemble, pour aller courir les mêmes hasards sur les bords inhabités du Scioto? Ignore-t-on l’empire qu’exercent sur les âmes les plus irritables, le temps, l’espace, une terre nouvelle, des habitudes à commencer, des obstacles communs à vaincre, la nécessité de s’entr’aider remplaçant le désir de se nuire, le travail qui adoucit l’âme, et l’espérance qui la console, et la douceur de s’entretenir du pays qu’on a quitté, celle même de s’en plaindre? etc.

Non, il n’est pas si facile qu’on le pense de haïr toujours: ce sentiment ne demande souvent qu’un prétexte pour s’évanouir; il ne résiste jamais à tant de causes agissant à la fois pour l’éteindre.

Tenons donc pour indubitable que ces discordances d’opinions, aussi bien que celles de caractères, ne forment point obstacle à de nouvelles colonies, et se perdront toutes dans un intérêt commun, si l’on sait mettre à profit les erreurs et les préjugés qui ont flétries jusqu’à ce jour les nombreuses tentatives de ce genre.

Il n’entre point dans le plan de ce mémoire de présenter tous les détails d’un établissement colonial, mon but n’étant que d’éveiller l’attention publique, et d’appeler sur ce sujet des méditations plus approfondies et les connaissances de tous ceux qui ont des localités à présenter.

Toutefois je ne m’interdirai point d’énoncer quelques-uns des principes les plus simples, sur lesquels ces établissements doivent être fondés; j’ai besoin de me rassurer moi-même contre la crainte de voir renouveler des essais désastreux. Je pense qu’on sentira le besoin de s’établir dans des pays chauds, parce que ce sont les seuls qui donnent des avances à ceux qui y apportent de l’industrie; dans des lieux productifs de ce qui nous manque et desireux de ce que nous avons, car c’est là le premier lien des métropoles et des colonies. On s’occupera, sans doute, à faire ces établissements vastes, pour que hommes et projets y soient à l’aise; variés, pour que chacun y trouve la place et le travail qui lui conviennent. On saura, surtout, qu’on ne laisse pas s’embarquer inconsidérément une multitude d’hommes à la fois, avant qu’on ait pourvu aux besoins indispensables à un premier établissement; et l’on se rappellera que c’est par la plus inepte des imprévoyances que les expéditions de Mississipi en 1719, et de Cayenne en 1763, ont dévoré tant de milliers de Français.

Jusqu’à présent les gouvernements se sont fait une espèce de principe de politique de n’envoyer, pour fonder leurs colonies, que des individus sans industrie, sans capitaux et sans mœurs. C’est le principe absolument contraire qu’il faut adopter; car le vice, l’ignorance et la misère ne peuvent rien fonder: ils ne savent que détruire.

Souvent on a fait servir les colonies de moyens de punition; et l’on a confondu imprudemment celles qui pourraient servir à cette destination, et celles dont les rapports commerciaux doivent faire la richesse de la métropole. Il faut séparer avec soin ces deux genres d’établissements: qu’ils n’aient rien de commun dans leur origine, comme ils n’ont rien de semblable dans leur destination; car l’impression qui résulte d’une origine flétrie a des effets que plusieurs générations suffisent à peine pour effacer.

Mais quels seront les liens entre ces colonies nouvelles et la France? L’histoire offre des résultats frappants pour décider la question. Les colonies grecques étaient indépendantes; elles prospérèrent au plus haut point. Celles de Rome furent toujours gouvernées; leurs progrès furent presque nuls, et leurs noms nous sont à peine connus. La solution est encore aujourd’hui là, malgré la différence des temps et des intérêts. Je sais qu’il est difficile de convaincre des gouvernements qui ne savent pas sortir de l’habitude, qu’ils retireront le prix de leurs avances et de leur protection sans recourir à des lois de contrainte: mais il est certain que l’intérêt bien entendu de deux pays est le vrai lien qui doit les unir; et ce lien est bien fort lorsqu’il y a aussi origine commune: il se conserve même lorsque la force des armes a déplacé les relations. C’est ce qu’on aperçoit visiblement dans la Louisiane, restée française quoique sous la domination espagnole depuis plus de trente ans; dans le Canada, quoiqu’au pouvoir des Anglais depuis le même nombre d’années: les colons de ces deux pays ont été Français; ils le sont encore, et un tendance manifeste les porte toujours vers nous. C’est donc sur la connaissance anticipée des intérêts réciproques, fortifiés par ce lien si puissant d’origine commune, que l’établissement doit être formé, et sur la force de cet intérêt qu’il faut compter pour en recueillir les avantages. A une grande distance, tout autre rapport devient, avec le temps, illusoire, ou est plus dispendieux que productif: ainsi, point de domination, point de monopole; toujours la force qui protège, jamais celle qui s’empare; justice, bienveillance; voilà les vrais calculs pour les états comme pour les individus; voilà la source d’une prospérité réciproque. L’expérience et le raisonnement s’unissent enfin pour repousser ces doctrines pusillanimes qui supposent une perte partout où il s’est fait un gain. Les principes vrais du commerce sont l’opposé de ces préjugés: ils promettent à tous les peuples des avantages mutuels, et ils les invitent à s’enrichir tous à la fois par l’échange de leurs productions, par des communications libres et amicales, et par les arts utiles de la paix.

Du reste, les pays propres à recevoir nos colonies sont en assez grand nombre; plusieurs rempliraient parfaitement nos vues.

En nous plaçant dans la supposition où nos îles d’Amérique s’épuiseraient, ou même nous échapperaient, quelques établissements le long de la côte de l’Afrique, ou plutôt dans les îles qui l’avoisinent, seraient faciles et convenables. Un auteur recommandable par les vues qui se manifestent dans ses ouvrages, tous inspirés par l’amour du bien public, le citoyen Montlinot, dans un très-bon mémoire qu’il vient de publier, indique le long de cette côte un archipel d’îles dont plusieurs, quoique fertiles, sont inhabitées et à notre disposition.