M. le duc de Choiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d’avenir dans l’esprit, qui déjà en 1769 prévoyait la séparation de l’Amérique de l’Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait dès cette époque à préparer par des négociations la cession de l’Egypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les mêmes productions et par un commerce plus étendu, les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient. C’est dans le même esprit que le gouvernement anglais encourage avec tant de succès la culture du sucre au Bengale; qu’il avait, avant la guerre, commencé un établissement à Sierra-Leona, et qu’il en préparait un autre à Boulam. Il est d’ailleurs une vérité qu’il ne faut pas chercher à se taire: la question si indiscrètement traitée sur la liberté des noirs, quel que soit le remède que la sagesse apporte aux malheurs qui en ont été la suite, introduira, tôt ou tard, un nouveau système dans la culture des denrées coloniales: il est politique d’aller au-devant de ces grands changements; et la première idée qui s’offre à l’esprit, celle qui amène le plus de suppositions favorables, paraît être d’essayer cette culture aux lieux mêmes où naît le cultivateur.
Je viens à peine de marquer quelques positions; il en est d’autres que je pourrais indiquer également: mais, ici surtout, trop annoncer ce qu’on veut faire est le moyen de ne le faire pas. C’est d’ailleurs aux hommes qui ont le plus et le mieux voyagé, à ceux qui ont porté dans leurs recherches cet amour éclairé et infatigable de leur pays; c’est à notre Bougainville, qui a eu la gloire de découvrir ce qu’il a été encore glorieux pour les plus illustres navigateurs de l’Angleterre de parcourir après lui; c’est à Fleurieu, qui a si parfaitement observé tout ce qu’il a vu, et si bien éclairé du jour d’une savante critique les observations des autres; c’est à de tels hommes à dire au gouvernement, lorsqu’ils seront interrogés par lui, quels sont les lieux où une terre neuve, un climat facilement salubre, un sol fécond et des rapports marqués par la nature, appellent notre industrie et nous promettent de riches avantages pour le jour du moins où nous saurons n’y porter que des lumières et du travail.
De tout ce qui vient d’être exposé, il suit que tout presse de s’occuper de nouvelles colonies: l’exemple des peuples les plus sages, qui en ont fait un des grands moyens de tranquillité; le besoin de préparer le remplacement de nos colonies actuelles pour ne pas nous trouver en arrière des événements; la convenance de placer la culture de nos denrées coloniales plus près de leurs vrais cultivateurs; la nécessité de former avec les colonies les rapports les plus naturels, bien plus faciles, sans doute, dans des établissements nouveaux que dans les anciens; l’avantage de ne point nous laisser prévenir par une nation rivale, pour qui chacun de nos oublis, chacun de nos retards en ce genre est une conquête; l’opinion des hommes éclairés qui ont porté leur attention et leurs recherches sur cet objet; enfin la douceur de pouvoir attacher à ces entreprises tant d’hommes agités qui ont besoin de projets, tant d’hommes malheureux qui ont besoin d’espérance.
Mémoires sur les relations commerciales des Etats-Unis avec l’Angleterre, par le Citoyen Talleyrand. Lu le 15 germinal, an V.
Il n’est pas de science plus avide de faits que l’économie politique L’art de les recueillir, de les ordonner, de les juger la constitue presque tout entière; et, sous ce point de vue, elle a peut-être plus à attendre de l’observation que du génie; car, arrive le moment où il faut tout éprouver, sous peine de ne rien savoir; et c’est alors que les faits deviennent les vérificateurs de la science, après en avoir été les matériaux.
Toutefois il faut se garder de cette manie qui voudrait toujours recommencer les expériences; et ne jamais rien croire, pour avoir le droit de tout ignorer; mais on ne doit pas moins repousser cette témérité qui, dédaignant tout ce qui est positif, trouve plus commode de deviner que de voir.
Que faut-il donc? Unir sans cesse les produits de l’observation à ceux de la pensée; admettre, sans doute, les résultats que donnent certains faits généraux bien constants, bien d’accord, et vus tout entiers; mais en même temps, savoir appeler, dans les nouvelles questions et même dans les profondeurs de quelques-unes des anciennes, le secours de faits nouveaux ou nouvellement observés. Il faut se défendre des premiers aperçus, ces axiomes de la paresse et de l’ignorance; et enfin se défier beaucoup de ces principes ambitieux qui veulent tout embrasser; ou plutôt, corrigeant l’acception d’un mot dont on a tant abusé, n’appeler du nom de principe que l’idée première dans l’ordre du raisonnement, et non l’idée générale; que ce qui précède, non ce qui domine.
Plein de ces vérités auxquelles tout nous ramène, j’ai cru pouvoir présenter à la classe de l’institut à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir quelques observations que j’ai été à portée de faire en Amérique, et dont les conséquences m’ont plus d’une fois étonné.
Je me suis persuadé que quelques-unes de ces observations, vérifiées sur toute l’étendue d’un pays longtemps encore nouveau, pourraient être apportées au dépôt de l’économie politique, et y être reçues avec l’intérêt qu’on accorde en histoire naturelle à la plus simple des productions ramassée par un voyageur sur sa route.
Malheureusement, l’esprit de système est dans les sciences ce que l’esprit de parti est dans les sociétés: il trouve les moyens d’abuser même des faits; car il les dénature, ou il en détourne les conséquences; raison de plus, non pour les dédaigner, mais pour apprendre à bien connaître et ce qu’ils sont et ce qu’ils prouvent.