On dit proverbialement qu’il ne faut pas disputer sur les faits. Si ce proverbe parvient un jour à être vrai, il restera bien peu de disputes parmi les hommes.

Un fait remarquable dans l’histoire des relations commerciales, et que j’ai été à portée de bien voir, m’a fait connaître particulièrement jusqu’à quel point il importe d’être observateur attentif de ce qui est, alors qu’on s’occupe de ce qui sera et de ce qui doit être. Ce fait est l’activité toujours croissante des relations de commerce entre les Etats-Unis et l’Angleterre; activité qui, par ses causes et ses résultats, n’appartient pas moins à l’économie politique qu’à l’histoire philosophique des nations.

Lorsque, après cette lutte sanglante, lutte où les Français défendirent si bien la cause de leurs nouveaux alliés, les Etats-Unis de l’Amérique se furent affranchis de la domination anglaise, toutes les raisons semblaient se réunir pour persuader que les liens de commerce qui unissaient naguère ces deux portions d’un même peuple allaient se rompre, et que d’autres liens devaient se former: le souvenir des oppressions qui avaient pesé sur les Américains; l’image plus récente des maux produits par une guerre de sept ans; l’humiliation de dépendre de nouveau, par leurs besoins, d’un pays qui avait voulu les asservir; tous les titres militaires subsistent dans chaque famille américaine pour y perpétuer la défiance et la haine envers la Grande-Bretagne.

Que si l’on ajoute ce sentiment si naturel qui devait porter les Américains à s’attacher par la confiance aux Français, leurs frères d’armes et leurs libérateurs; si l’on observe que ce sentiment s’était manifesté avec force lorsque la guerre se déclara entre l’Angleterre et la France; qu’à cette époque les discours du peuple américain, la grande majorité des papiers publics, les actes mêmes du gouvernement, semblaient découvrir une forte inclination pour la nation française, et une aversion non moins forte pour le nom anglais; toutes ces raisons si puissantes de leur réunion doivent entraîner vers ce résultat, que le commerce américain était pour jamais détourné de son cours, ou que, s’il inclinait du côté de l’Angleterre, il faudrait bien peu d’efforts pour l’attirer entièrement vers nous; dès lors de nouvelles inductions sur la nature des rapports entre la métropole et les colonies, sur l’empire des goûts et des habitudes, sur les causes les plus déterminantes de la prospérité du commerce, sur la direction qu’il peut recevoir des causes morales combinées avec l’intérêt, et, en dernière analyse, beaucoup d’erreurs économiques.

L’observation, et une observation bien suivie, peut seule prévenir ces erreurs.

Quiconque a bien vu l’Amérique ne peut plus douter maintenant que dans la plupart de ses habitudes elle ne soit restée anglaise; que son ancien commerce avec l’Angleterre n’ait même gagné de l’activité, au lieu d’en perdre, depuis l’époque de l’indépendance des Etats-Unis, et que, par conséquent, l’indépendance, loin d’être funeste à l’Angleterre, ne lui ait été à plusieurs égards avantageuse.

Un fait inattaquable le démontre. L’Amérique consomme annuellement plus de trois millions sterling de marchandises anglaises; il y a quinze ans elle n’en consommait pas le moitié; ainsi, pour l’Angleterre, accroissement d’exportation d’objets manufacturés et, de plus, exemption des frais de gouvernement. Un tel fait, inscrit dans les registres de la douane, ne peut être contesté; mais, on l’a déjà dit, il n’est point de fait dont on n’abuse. Si l’on regardait celui-ci comme une suite nécessaire de toute rupture des colonies, même des colonies à sucre, avec la métropole, on se tromperait étrangement. Si, d’autre part, on voulait croire qu’il tient uniquement à des causes passagères, et qu’il est facile d’obtenir un résultat opposé, on ne se tromperait pas moins. Pour échapper à l’une et l’autre erreur, il ne s’agit que de bien connaître et de bien développer les causes du fait.

Il faut se hâter de le dire, la conduite irréfléchie de l’ancien gouvernement de France a, plus qu’on ne pense, préparé ce résultat favorable à l’Angleterre. Si, après la paix qui assura l’indépendance de l’Amérique, la France, eût senti tout le prix de sa position, elle eût cherché à multiplier les relations qui pendant la guerre s’étaient heureusement établies entre elle et ses alliés, et qui s’étaient interrompues avec la Grande-Bretagne: alors, les anciennes habitudes étant presque oubliées, on eût pu du moins lutter avec quelque avantage contre tout ce qui pouvait les rappeler. Mais que fit la France à cette époque? Elle craignit que ces mêmes principes d’indépendance qu’elle avait protégés de ses armes chez les américains, ne s’introduisissent chez elle, et à la paix elle discontinua et découragea toutes relations avec eux. Que fit l’Angleterre? elle oublia ses ressentiments, et rouvrit promptement ses anciennes communications, qu’elle rendit plus actives encore. Dès lors, il fut décidé que l’Amérique servirait les intérêts de l’Angleterre. Que faut-il en effet pour cela? qu’elle le veuille et qu’elle le puisse. Or, volonté et pouvoir se trouvent réunis ici.

Ce qui détermine la volonté, c’est l’inclination, c’est l’intérêt. Il paraît d’abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d’inclination vers l’Angleterre; mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines, et que chez lui les inclinations se réduisent à de simples habitudes: or, toutes ses habitudes le rapprochent de l’Angleterre.

L’identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l’influence. Cette identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun qui les fera toujours se prendre l’un à l’autre et se reconnaître; ils se croiront mutuellement chez eux quand ils voyageront l’un chez l’autre; ils échangeront avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et toute la discussion de leurs intérêts, tandis qu’une barrière insurmontable est élevée entre les peuples de différent langage, qui ne peuvent prononcer un mot sans s’avertir qu’ils n’appartiennent pas à la même patrie; entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible, et non une jouissance; qui ne parviennent jamais à s’entendre parfaitement, et pour qui le résultat de conversation, après s’être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules. Dans toutes les parties de l’Amérique que j’ai parcourues, je n’ai pas trouvé un seul Anglais qui ne se trouva Américain, pas un seul Français qui ne se trouva étranger.