Si l’on voulait objecter qu’il s’est fait pendant notre révolution de nombreuses exportations de marchandises françaises en Amérique, la réponse serait bien facile. De telles exportations n’ont rien de commun avec un commerce régulier; c’est la spéculation précipitée de ceux qui, épouvantés des réquisitions, du maximum et de tous les désastres révolutionnaires, ont préféré une perte quelconque sur leurs marchandises vendues en Amérique, au risque ou plutôt à la certitude d’une perte plus grande s’ils les laissaient en France; c’est l’empressement tumultueux de gens qui déménagent dans un incendie et pour qui tout abri est bon, et non l’importation judicieuse de négociants qui ont fait un calcul et qui le réalisent. Du reste, ses objets se sont mal vendus, et les Américains ont préféré de beaucoup les marchandises anglaises: ce qui fournit un argument de plus pour l’Angleterre dans la balance des intérêts américains.

Ainsi le marchand américain est lié à l’Angleterre, non seulement par la nature de ses transactions, par le besoin du crédit qu’il y obtient, par le poids du crédit qu’il y a obtenu, mais encore par la loi qui lui impose irrésistiblement le goût du consommateur; ces liens sont si réels, et il en résulte des rapports commerciaux si constants entre les deux pays, que l’Amérique n’a d’échange véritable qu’avec l’Angleterre; en sorte que presque toutes les lettres de change que les Américains tirent sur ce continent sont payables à Londres.

Gardons-nous cependant, en considérant ainsi les Américains sous un seul point de vue, de les juger individuellement avec trop de sévérité; comme particuliers, on peut trouver en eux le germe de toutes les qualités sociales; mais comme peuple nouvellement constitué et formé d’éléments divers, leur caractère national n’est pas encore décidé. Ils restent Anglais, sans doute par d’anciennes habitudes, mais peut-être aussi parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’être entièrement Américains. On a observé que leur climat n’était pas fait; leur caractère ne l’est pas davantage.

Que l’on considère ces cités populeuses d’Anglais, d’Allemands, de Hollandais, d’Irlandais, et aussi d’habitants indigènes; ces bourgades lointaines, si distantes les unes des autres; ces vastes contrées incultes, traversées plutôt qu’habitées par des hommes qui ne sont d’aucun pays; quel lien commun concevoir au milieu de toutes ces disparités. C’est un spectacle neuf pour le voyageur qui, partant d’une ville principale où l’état social est perfectionné, traverse successivement tous les degrés de civilisation et d’industrie qui vont toujours en s’affaiblissant, jusqu’à ce qu’il arrive en très-peu de jours à la cabane informe et grossière construite de troncs d’arbres nouvellement abattus. Un tel voyage est une sorte d’analyse pratique et vivante de l’origine des peuples et des Etats: on part de l’ensemble le plus composé pour arriver aux éléments les plus simples; à chaque journée on perd de vue quelques-unes de ces inventions que nos besoins, en se multipliant, ont rendues nécessaires; et il semble que l’on voyage en arrière dans l’histoire des progrès de l’esprit humain. Si un tel spectacle attache fortement l’imagination, si l’on se plaît à retrouver dans la succession de l’espace ce qui semble n’appartenir qu’à la succession des temps, il faut se résoudre à ne voir que très-peu de liens sociaux, nul caractère commun, parmi des hommes qui semblent si peu appartenir à la même association.

Dans plusieurs cantons, la mer et les bois en ont fait des pêcheurs ou des bûcherons; or, de tels hommes n’ont point, à proprement parler, de patrie, et leur morale sociale se réduit à bien peu de chose. On a dit depuis longtemps que l’homme est disciple de ce qui l’entoure, et cela est vrai: celui qui n’a autour de lui que des déserts, ne peut donc recevoir des leçons que de ce qu’il fait pour vivre. L’idée du besoin que les hommes ont les uns des autres n’existe pas en lui; et c’est uniquement en décomposant le métier qu’il exerce, qu’on trouve le principe de ses affections et de toute sa moralité.

Le bûcheron américain ne s’intéresse à rien; toute idée sensible est loin de lui: ces branches si élégamment jetées par la nature, un beau feuillage, une couleur vive qui anime une partie de bois, un vert plus fort qui en assombrit un autre, tout cela n’est rien; il n’a de souvenir à placer nulle part: c’est la quantité de coups de hache qu’il faut qu’il donne pour abattre un arbre, qui est son unique idée. Il n’a point planté; il n’en sait point les plaisirs. L’arbre qu’il planterait n’est bon à rien pour lui, car jamais il ne le verra assez fort pour qu’il puisse l’abattre: c’est détruire qui le fait vivre; on détruit partout: aussi tout lieu lui est bon; il ne tient pas au champ où il a placé son travail, parce que son travail n’est que de la fatigue, et qu’aucune idée douce n’y est jointe. Ce qui sort de ses mains ne passe point par toutes les croissances si attachantes pour le cultivateur; il ne suit pas la destinée de ses productions; il ne connaît pas le plaisir des nouveaux essais; et si en s’en allant il n’oublie pas sa hache, il ne laisse pas de regrets là ou il a vécu des années.

Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la société à laquelle on croit qu’il appartient. Ce serait un préjugé de penser qu’il est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer ces pêcheurs-là à ceux d’Europe, et croire que c’est comme en Europe le moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et robustes: en Amérique, j’en excepte les habitants de Nantuket qui pêchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues de la côte, quand ils n’ont pas de mauvais temps à craindre, un mille quand le temps est incertain, voilà le courage qu’ils montrent; et la ligne est le seul harpon qu’ils sachent manier: ainsi leur science n’est qu’une bien petite ruse; et leur action, qui consiste à avoir un bras pendant au bord d’un bateau, ressemble bien à de la fainéantise. Ils n’aiment aucun lieu; ils ne connaissent la terre que par une mauvaise maison qu’ils habitent; c’est la mer qui leur donne leur nourriture; aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit, ils s’en vont, et cherchent une autre patrie où il y ait quelques morues de plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche était une sorte d’agriculture, ils ont dit une chose qui a l’air brillant, mais qui n’a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui sont attachées à l’agriculture, manquent à l’homme qui se livre à la pêche. L’agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce mot; la pêche ne sait faire que des cosmopolites.

Je viens de m’arrêter trop longtemps peut-être à tracer la peinture de ces mœurs; elle peut sembler étrangère à ce mémoire, et pourtant elle en complète l’objet, car j’avais à prouver que ce n’est pas seulement par les raisons d’origine, de langage et d’intérêt que les Américains se retrouvent si souvent Anglais. (Observation qui s’applique plus particulièrement aux habitants des villes.) En portant mes regards sur ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long des rivières, mon observation générale se fortifiait à leur égard de cette indolence, de ce défaut de caractère à soi, qui rend cette classe d’Américains plus facile à recevoir et à conserver l’impression d’un caractère étranger. La dernière de ces causes doit sans doute s’affaiblir et même disparaître, lorsque la population toujours croissante aura pu, en fécondant tant de terres désertes, en rapprocher les habitants; quant aux autres causes, elles ont des racines si profondes, qu’il faudrait peut-être un établissement français en Amérique pour lutter contre leur ascendant avec quelque espoir de succès. Une telle vue politique n’est pas sans doute à négliger, mais elle n’appartient pas à l’objet de ce mémoire.

J’ai établi que les Américains sont Anglais et par leurs habitudes et par leurs besoins; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs inclinations ils soient restés sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il est vrai, les ramène vers l’Angleterre industrieuse, mais tout doit les éloigner de l’Angleterre mère-patrie. Ils peuvent vouloir dépendre de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir à dépendre de son autorité, dont ils se sont très-mal trouvés. Ils n’ont pas oublié ce que leur a coûté leur liberté, et ne seront pas assez irréfléchis pour consentir à la perdre et à se laisser entraîner par des ambitions individuelles. Ils n’ont plus, il est vrai, l’enthousiasme qui détruit; mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils ne haïssent pas le gouvernement anglais; mais ce sera sans doute à condition qu’il ne voudra pas être le leur. Surtout ils n’ont garde de se haïr entre eux; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu:[141] en bons calculateurs ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. Aussi personne ne reproche à son voisin ce qu’il est; chacun cherche à le tourner à son avantage: se sont des voyageurs arrivés à bon port, et qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l’on s’est embarqué et pourquoi l’on a suivi telle route.

Concluons. Pour parvenir à la preuve complète du fait que j’avais avancé sur les relations des Américains avec la Grande-Bretagne, il a fallu repousser les vraisemblances, écarter les analogies; donc, dans les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves erreurs, de se défendre de ce qui n’est que probable.