“A mes premiers voyages j’étais chargé par le roi d’une mission à laquelle j’attachais le plus grand prix. Je voulais hâter le moment de la prospérité de la France, et par conséquent l’attacher, s’il était possible, à l’Angleterre.
“J’osais à peine, il est vrai, espérer tant de bonheur dans nos circonstances, mais je ne pouvais me résoudre à ne pas faire des efforts pour y parvenir.
“L’assurance que vos daignâtes nous donner de la neutralité de votre gouvernement à l’époque de la guerre me parut un présage très-heureux.
“Depuis ce moment tout est cruellement changé parmi nous, et quoique rien ne puisse jamais détacher mon cœur ni mes vœux de la France, et que mon espoir soit d’y retourner aussitôt que les lois y auront repris leur empire, je dois vous dire, mylord, et je tiens beaucoup à ce que vous sachiez que je n’ai absolument aucune espèce de mission en Angleterre, que j’y suis venu uniquement pour y chercher la paix et pour y jouir de la liberté au milieu de ses véritables amis.
“Si pourtant mylord Grenville désirait connaître ce que c’est que la France en ce moment, quels sont les différents partis qui l’agitent, et quel est le nouveau pouvoir exécutif provisoire, et enfin ce qu’il est permis de conjecturer des terribles et épouvantables événements dont j’ai été presque le témoin oculaire, je serais charmé de le lui apprendre et de trouver cette occasion de lui renouveler l’assurance des sentiments de respect avec lesquels je suis, mylord, votre très-humble, et très-obéissant serviteur,
“Talleyrand-Périgord.”
“Déclaration de Monsieur de Talleyrand.
“Mon respect pour le conseil du roi, et ma confiance en sa justice m’engagent à lui présenter une déclaration personnelle plus détaillée que celle que je vois comme étranger présenter au magistrat.
“Je suis venu à Londres vers la fin de janvier 1792, chargé par le gouvernement français d’une mission auprès du gouvernement d’Angleterre. Cette mission avait pour objet, dans un moment où toute l’Europe paraissait se déclarer contre la France, d’engager le gouvernement d’Angleterre de ne point renoncer aux sentiments d’amitié et de bon voisinage qu’il avait montré constamment en faveur de la France pendant le cours de la Révolution. Le roi surtout, dont le vœux le plus ardent était le maintien d’une paix qui lui paraissait aussi utile à l’Europe en général qu’à la France en particulier, le roi attachait un grand prix à la neutralité et à l’amitié de l’Angleterre, et il avait chargé Monsieur de Montmorin qui conservait sa confiance, et Monsieur de Laporte, de me témoigner son désir à ce sujet. J’étais chargé de plus par les ministres du roi de faire au gouvernement d’Angleterre des propositions relatives à l’intérêt commercial des deux nations. La constitution n’avait pas permis au roi en me chargeant de ses ordres, de me revêtir d’un caractère public. Ce défaut de titre officiel me fut opposé par mylord Grenville comme un obstacle à toute conférence politique. Je demandai en conséquence mon rappel à Monsieur de Laporte, et je retournai en France. Un ministre plénipotentiaire fut envoyé quelque temps après; le roi me chargea d’en seconder les travaux, et en fit part à S. M. Britannique par une lettre particulière. Je suis resté attaché au devoir que le roi m’avait imposé jusqu’à l’époque du 10 août, 1792. J’étais alors à Paris où j’avais été appelé par le ministre des affaires étrangères. Après avoir été plus d’un mois sans pouvoir obtenir de passeport et être resté exposé pendant tout ce temps, et comme administrateur du département de Paris, et comme membre de l’Assemblée Constituante à tous les dangers qui peuvent menacer la vie et la liberté, j’ai pu enfin sortir de Paris vers le milieu de septembre, et je suis venu en Angleterre jouir de la paix et de la sûreté personnelle à l’abri d’une constitution protectrice de la liberté et de la propriété. J’y existe, comme je l’ai toujours été, étranger à toutes les discussions et à tous les intérêts de parti; et n’ayant pas plus à redouter devant les hommes justes la publicité d’une seule de mes opinions politiques que la connaissance d’une seule de mes actions. Outre les motifs de sûreté et de liberté qui m’ont ramené en Angleterre, il est une autre raison, très-légitime sans doute, c’est la suite de quelques affaires personnelles et la vente prochaine d’une bibliothèque assez considérable que j’avais à Paris, et que j’ai transportée à Londres.