Le yacht a marché quelques heures quand il entre un homme dans ma cabine, suivi de mon précepteur, le bon prêtre. Je reconnais Bélître Scélérat, l’ennemi de mon papa! C’est lui qui m’a captivée. “Tranquillisez-vous,” me dit-il; “je ne vous ferai pas de mal. Je suis l’ennemi de votre père le duc, mais je ne suis point votre ennemi. J’en userai bien avec vous, tant que vous n’essaierez pas de vous échapper. Ce prêtre sera votre instituteur comme a l’ordinaire; et vous pouvez y être aussi heureuse que si vous étiez chez vos parents.” Je le prie de me rendre, mais j’ai beau supplier. Le prêtre, à son tour, raisonne avec lui, mais le monstre hausse les épaules et il est sourd à nos prières.

Après un voyage de long cours nous abordons en Amérique—c’est-à-dire, je crois que c’est ce pays. Un complice de mon capteur l’aide a transporter le prêtre et moi dans le sein du pays, où l’on a préparé une prison pour nous. Je fus captivée le cinq mai; c’est maintenant le dix juillet. Il y a donc soixante-six jours que je n’ai vu mes parents! J’ai passé le temps dans solitude et tristesse. Le bon prêtre m’encourage, mais il est le seul sur qui je puisse compter. Ah! je deviendrai folle si personne ne vient me secourir.

Il semble que je sois près d’un chemin de fer, parce que j’entends quelquefois le hennissement du cheval de fer. La prison dans laquelle je me trouve couronne la cime d’une petite colline, auprès laquelle il serpente un beau courant. Quant à la prison, elle est fortifiée en forteresse; et le prêtre et moi nous sommes gardés comme des bêtes sauvages par les guichetiers durs. Le voisinage est la solitude même. Pour surcroît de malheur, la place est l’abord de revenants! J’avais coutume chez moi de rire de l’idée de spectres, mais j’ai vu dans cette prison une infinité d’affreuses apparitions, de lutins ailés.

Bélître Scélérat nous traite passablement, c’est-à-dire, il ne nous menace pas. Il ne nous voit pas souvent, comme il va partout le pays, pour conférer avec ses agents, ou bien il court la mer en forban. Ses geôliers, pourtant, ont soin de nous, et ils nous gardent rigoureusement. Je n’ai jamais été hors de l’enclos, et toutes les fois que j’y vais pour aspirer de l’air frais les geôliers montent la garde pour me surveiller. Bélître Scélérat dit qu’il m’affranchira aussitôt que mon papa lui paiera une rançon énorme; mais il ajoute qu’il compte me tenir prisonnière long-temps, pour que mon papa paie la rançon promptement.

J’ai écrit cette lettre en secret, et j’ai dessein de la mettre en sûreté dans une bouteille. Puis j’essaierai de la jeter dans le ruisseau, dans l’espérance que quelqu’un la trouvera. Lecteur, ayez pitié de moi! Venez à mes secours, ou c’est fait de moi! Je vis en espoir d’être sauvée. Suivez le cours dans lequel vous trouvez cette lettre, et vous arriverez à la maison qui est ma prison. Si vous ne pourrez me délivrer, envoyez ma lettre au Duc de la Chaloupe, et il viendra avec une armée pour me sauver. Hélas! peut-être mon illustre père est-il mort!

Si le lecteur est à même de me sauver qu’il se dépêche car Bélître Scélérat ne sera pas à la maison cette semaine, et les gardes sont plus poltrons que braves. Ainsi mon élargissement se fera aisément! Mon père le duc récompensera qui que ce soit qui me sauve, j’en suis sûre. Peut-être sa majesté l’empereur desire-t-il encore un général. Voulez-vous être ce personage honoré? Mon père le duc est un de ses conseillers:—le sage entend à demi-mot!

J’écris mon placet en français, parce que je n’entends bien aucun autre langage; mais si le découvreur n’est pas en état de le prouver,—c’est-à-dire, si je suis en Amérique, où l’on ne parle point français, il ne faudra pas qu’il la détruise. Il pourra trouver aux environs quelqu’un qui sait le français, car ma langue incomparable est sue par toutes les parties de la terre.

J’attends ma liberté. Venez avec des hommes braves, et les projets de mon persécuteur seront renversés. Hâtez vous.

Sauterelle Hirondelle de la Chaloupe.